GRILLE DES PROGRAMMES
Monde
Afrique
Mercredi 16 Octobre
Jeudi 17 Octobre
Vendredi 18 Octobre
Samedi 19 Octobre
Aujourd'hui
Lundi 21 Octobre
Mardi 22 Octobre
    Pour profiter pleinement des contenus multimédias, vous devez avoir le plugin Flash installé dans votre navigateur. Pour pouvoir vous connecter, vous devez activer les cookies dans les paramètres de votre navigateur. Pour une navigation optimale, le site de RFI est compatible avec les navigateurs suivants : Internet Explorer 8 et +, Firefox 10 et +, Safari 3 et +, Chrome 17 et + etc.
    Dernières infos
    Amériques

    Toni Morrison: ses 5 romans phares racontés par 5 personnalités littéraires

    media Toni Morrison (1931-2019), romancière africaine-américaine, prix Nobel de littérature 1993. @REUTERS/Stephen Chernin

    Récemment disparue, Toni Morrison était la grande dame des lettres américaines. Lauréate du prix Nobel de littérature en 1993 et remarquable conteuse, elle a publié onze romans, qui explorent les différents versants de l’expérience noire aux États-Unis. Ce sont des romans d’une puissance rare, qui tournent autour des thèmes de race, d’esclavage, d’inceste, de viol et de rédemption. RFI vous propose de redécouvrir en priorité cinq de ces romans, lus pour vous par un parterre d’écrivains, de critiques et de traducteur réunis par leur admiration commune pour l’œuvre incandescente de l’Américaine.

    « J’ai été très émue en apprenant la mort de Toni Morrison. Son œuvre m’accompagne depuis le début de ma vie d’écrivain il y a 30 ans », confie la Guadeloupéenne Gisèle Pineau aux journalistes de Radio France Internationale (RFI) qui l’ont contactée pour recueillir ses réactions à la disparition de la romancière. « Toni Morrison était une rebelle née », déclare pour sa part la Franco-LibanaiseVénus Khoury-Ghataqui estime avoir perdu une âme sœur. Quant à la romancière mauricienne Ananda Devi, elle n’hésite pas à dire haut et fort sa dette envers la romancière défunte : « Toute mon éducation littéraire s’est faite à travers l’œuvre de cette Américaine noire et profondément féministe ».

    RFI a demandé à ces trois auteures, mais aussi à Jean Guiloineau, traducteur en français de l’œuvre de l’Américaine, et au critique littéraireBoniface Mongo-Mboussa, fin connaisseur des œuvres de la diaspora africaine des États-Unis, de présenter chacun son roman favori de Toni Morrison. Des lectures qui vous donneront peut-être envie de plonger ou de replonger dans cette œuvre remarquable, produite sur près d’un demi-siècle de carrière littéraire exceptionnelle.

    Cinq romans phares de l'Américiane Toni Morrison qui vient de disparaître. Montage RFI

    «  L’Oeil le plus bleu » (1969), présenté par Jean Guiloineau (1)

    « J’ai traduit quatre romans de Toni Morrison (L’Oeil le plus bleu, Le Chant de Solomon, Tar Baby et Paradis) et lu l’ensemble de ses onze titres. J’ai été absolument bouleversé par L’œil le plus bleu, le tout premier roman que publie Toni Morrison, alors âgé seulement de 39 ans. Ce livre raconte la tragédie de Pecola, petite fille afro-américaine grandissant dans l’Ohio dans les années 1930. Toutes les nuits, l’adolescente priait pour avoir des yeux bleus, tout comme son idole Shirley Tempels. Pecola avait onze ans et personne ne l'avait jamais remarquée. Mais elle se disait que si elle avait des yeux bleus, tout serait différent. Elle serait si jolie que ses parents arrêteraient de se battre. Que son père ne boirait plus. Que son frère ne ferait plus de fugues. Si seulement elle était belle. Si seulement les gens la regardaient. Elle était convaincue qu’ils le feraient si seulement elle pouvait avoir des yeux bleus !

    Or Dieu n’exaucera pas les prières de la petite Pecola. Il ne lui viendra pas en aide non plus lorsqu’elle se fait violer par son propre père. Elle portera l’enfant de son père et devra survivre à la mort de son bébé prématuré.

    L’Oeil le plus bleu est un roman sur le racisme intériorisé, mais il est avant tout une exploration profonde de l’univers familial noir. Pris au piège d’une Amérique blanche, brutale et raciste envers les Noirs, les personnages sont victimes de leurs désirs déçus et des rapports familiaux inaccomplis. Le destin inabouti de l’héroïne rappelle les tragédies grecques, portées par la puissance et lucidité de l’écriture incandescente de Toni Morrison. »

    « Le Chant de Salomon » (1977), présenté par Boniface Mongo-Mboussa (2)

    « J’ai découvert Toni Morrison dans les années 1980 quand je faisais mes études de civilisation russe à l’université de Léningrad. Ce qui me plaît dans son écriture, c’est son dosage du lyrisme et de l’épique, le tout marqué au sceau du tragique. Le Chant de Salomon, mon livre favori sous la plume de la romancière défunte, ne déroge pas à la règle. Mêlant le réalisme magique et le réalisme tout court, ce roman raconte la quête de soi d’un adolescent noir évoluant dans le Michigan entre 1930 et le début des années 1960. La quête quasi initiatique du protagoniste évoque certes les origines africaines quasi effacées, mais puise son miel essentiellement dans le passé d’esclavage de sa famille, faisant découvrir à travers les figures charismatiques, quasi légendaires de ce passé familial la magie et le folklore du peuple noir américain.

    J’ai compris la portée de l’entreprise de Toni Morrison parce que j’avais lu avant un texte de James Baldwin intitulé « Les princes et le pouvoir ». Dans cet essai, l’auteur de Si Beale Street pouvait me parler (Stock 1997) invitait les Africains-Américains à oublier la négritude africaine, pour chercher leur inspiration dans l’expérience américaine de leur communauté. Ne pas le faire serait faire injure aux victimes de l’esclavage et du racisme. Ne pas le faire serait ignorer la richesse de cette expérience plus proche de leur propre vécu. J’ai l’impression que Toni Morrison comme Barack Obama avait entendu cet appel de Baldwin, Obama sur le plan politique et l’auteure de Beloved et du Chant de Salomon sur le plan littéraire.

    J’ai lu Le Chant de Salomon d’une seule traite. Il m’arrive de le relire régulièrement précisément pour sa dimension anti-Racines (Alex Haley) et anti-épopée. La romancière ne coupe pas pour autant les ponts avec l’Afrique surtout sur le plan de l’imaginaire. Chaque fois je relis ce chef-d’œuvre de finesse, de prose poétique et d’humour aussi, je me dis que les Africains comme moi devraient le lire pour méditer sur une relation plus apaisée avec l’Amérique noire.  »

    «  Beloved » (1987), présenté par Vénus Khoury-Ghata (3)

    « Toni Morrison est une âme sœur pour moi car elle s’inscrit dans la filiation de Faulkner, qui est aussi mon modèle, mon maître à penser la littérature. Les violences du Sud, l’esclavage, les meurtres, des sujets faulknériens par excellence dont Toni Morrison s’est emparée pour les raconter à sa manière, avec la poésie et la finesse qui caractérisent son œuvre.

    Rien n’illustre mieux l’art littéraire et poétique de Toni Morrison que Beloved, qui lui a valu le Pulitzer. Il se trouve que Beloved est aussi mon livre favori de ce prix Nobel exceptionnel. Inspiré d’un fait réel, ce roman raconte l’histoire de Sethe, une mère esclave dans une plantation du Sud qui égorge sa petite fille de deux ans pour lui éviter le même sort qu’elle. Son geste est terrible, mais elle survivra à son acte tout en restant imprégnée du souvenir terrible de sa petite fille prénommée Beloved à qui elle avait donné la mort. À force d’imaginer des flaques de sang autour d’elle ou la présence du fantôme de sa fille revenue solliciter son affection, Sethe s’enfonce dans la folie, un thème récurrent dans l’œuvre de Toni Morrison. Sa thèse de doctorat ne portait-elle pas sur la thématique de la folie chez William Faulkner et Virginia Woolf ?

    Beloved est aussi un roman sur le crime et la possibilité de rédemption. Cette possibilité se présente à Sethe lorsque son chemin croise celui d’une jeune femme, elle aussi prénommée Beloved et portant une importante cicatrice à la gorge. Sethe lui racontera son histoire pour exorciser le passé, mais son interlocutrice n’aura de cesse de lui rappeler que pour des personnes comme elle qui a tout perdu, la rédemption ne vient pas du souvenir, mais de l’oubli. Or une mère peut-elle jamais oublier le visage, les cris et les pleurs de son enfant à qui elle a donné la mort de ses propres mains ?

    Il faut lire Beloved pour comprendre qu’il n’y a pas de riches et de pauvres, ni de blancs et de noirs, ni même d’hommes et de femmes, il y a seulement la vie qui coule vers son océan et contre laquelle on ne peut rien. »

    « Jazz » (1992), présenté par Gisèle Pineau (4)

    « Je suis infiniment triste car Toni Morrison a été une très grande inspiratrice pour moi tout au long de ma carrière d’écrivain. Lire ses romans, c’était entrer dans le monde noir, avec ses hommes et femmes qui se débattent avec leur histoire, avec la grande Histoire - celle de l’esclavage -, mais aussi avec la petite histoire intime et familiale des Noirs, comme le raconte Jazz, mon roman favori.

    Jazz, c’est la rencontre d’un homme et d’une femme, dans le Sud des États-Unis, en Virginie, plus précisément. Ensemble, ils vont monter vers le Nord, vers ses villes vibrantes, croyant laisser derrière eux, pour de bon, les abominations perpétrées en toute impunité par les racistes du Ku Klux Klan, les hommes noirs pendus aux branches des arbres et flottant dans le vent comme autant de " fruits amers ".

    Le couple Joe et Violette rêve de commencer une nouvelle vie et de se reconstruire. Ils n’ont pas eu beaucoup de chance. Joe a perdu sa maman très tôt et Violet souffre d’une blessure secrète qu’on ne va pas dévoiler ici. Nous sommes dans les années 1920. Harlem où le jazz est né et où le couple débarque, est l’un des quartiers les plus vibrants de New York. Toni Morrison raconte la ville comme nulle autre. Sous sa plume, la ville devient un personnage qui swingue, chante, bourdonne. C’est le lieu de toutes les espérances et de dérives. Tel est le décor de Jazz, un récit d’adultère, suivi d’un crime passionnel.

    Devenu vendeur de produits de beauté, Joe a des entrées dans l’intimité des maisons. Comme l’opportunité fait le larron, profitant de l’accès qu’il a aux intérieurs des foyers, il séduit la jeune Dorcase, nièce d’une de ses bonnes clientes. Avec toute sa vitalité d’homme mûr, il s’attache à la jeune femme, car sa jeunesse est une promesse de renouveau, de nouvelles sensations et de bonheurs qu’il ne connaît plus avec sa femme. Avec Violette, c’était devenu la routine, la remémoration morbide de vieilles blessures qui ne se sont jamais refermées.

    Il est aussi jaloux du petit ami de Dorcase. Pour la dernière, sa liaison avec le vieux vendeur de crèmes et autres produits promettant la jeunesse éternelle n’était qu’une histoire de coucherie passagère. Petit à petit, Joe s’enferme dans une passion destructrice qui va le conduire à assassiner sa maîtresse. Le scandale éclate au grand jour lorsque, en proie à une crise de jalousie, Violet vient planter un couteau dans le visage mort de Dorcase en pleine cérémonie d’enterrement. Joe et Violette vont échapper à la prison, mais ils sont désormais condamnés à passer le reste de la vie à méditer sur les causes et les conséquences des dérives passionnelles et destructrices de leurs amours.

    Comment en sont-ils arrivés là ? C’est le thème de ce récit construit comme un morceau de jazz, avec ses improvisations, ses failles, ses brisures. La lecture de Jazz m’a libérée des servitudes de la langue, des conventions narratives et des rigueurs de la pensée qui enferment l’imagination de l’écrivain. Merci à Toni Morrison de m’avoir autorisée cette liberté-là. »

    « Paradis » (1998), présenté par Ananda Devi (5)

    « C’est au début des années 1990, alors que je me trouvais aux États-Unis pour poursuivre mes études, que je suis tombée un peu par hasard sur les livres de Toni Morrison, plus précisément sur Jazz qui venait de paraître. Rien qu’en lisant les premières lignes, je fus conquise par la puissance, la cadence et la musicalité de cette écriture singulière.

    J’ai dévoré Jazz, avant de passer aux précédents ouvrages de la romancière. Dans ce corpus, c'est surtout Paradis qui reste l’un de mes livres préférés de Toni Morrison, sans doute à cause de sa dimension mythique. Au cœur de ce roman, des rêves avortés de solidarité communautaire d’une élite noire gagnée à son tour par des fantasmes de la pureté identitaire. Le roman raconte la tentative tragique par un groupe d’esclaves affranchis de mettre en place une cité réservée aux Noirs soucieux de se protéger de la haine du monde blanc.

    L’action de Paradis se déroule dans la petite ville de Ruby, au fin fond de l’Oklahoma, au début des années 1950. Ruby est une ville puritaine, dirigée d’une main de fer par ses huit fondateurs noirs qui font la chasse à tout ce qui peut contaminer la pureté raciale de leur cité. Ils s’en prennent aux métis qui n’ont pas la peau assez noire, et surtout au groupe de femmes qui se sont installées à quelques encablures de la ville, dans un ancien couvent abandonné. Elles sont traitées de "sorcières" car elles vivent seules, sans hommes. Leur "immoralité" leur vaut d’être sauvagement massacrées. Leur crime : oser affirmer leur liberté en défiant la loi des hommes. Ainsi Ruby qui se veut refuge contre l’intolérance, s’enfonce elle-même dans l’intolérance et l’enfermement identitaire et patriarcal.

    Toni Morrison reste une modèle pour moi. Son exploration de la psychologie de la domination raciale et masculine, combinée avec l’inventivité de sa prose qui est souvent de la poésie pure, m’a confortée dans mes propres choix esthétiques à un moment où je commençais à écrire. Alors que mes éditeurs n’ont cessé de me dire qu’il fallait que je fasse des efforts pour "atténuer le lyrisme", c’est en me plongeant dans la prose à la fois somptueuse et exigeante de Toni Morrison que j’ai compris que le problème n’était pas tant d’atténuer le lyrisme, mais de trouver la ligne d’équilibre entre la puissance et la poésie. Ne jamais perdre de vue la cohérence du sujet, tout en se laissant toujours porter par la force vivante et vibrante de la langue, c’est ce que je retiendrais de mes pérégrinations à travers l’œuvre de cette icône des lettres américaines modernes. »

    ►À lire aussi :


    (1) Jean Guiloineau est traducteur en français de littératures anglophones. Il a notamment traduit Toni Morrison, Nadine Gordimer, André Brink et d'autres grandes figures des lettres anglaises.

    (2) Boniface Mongo-Mboussa est critique littéraire, journaliste et professeur de littérature africaine. Son dernier titre : Tchicaya U Tam'si, le Viol de la lune. Vie et œuvre d'un maudite, 138 pages, Ed. Vents d'ailleurs, 2014.

    (3) Vénus Khoury-Ghata, née à Bcharré (Liban), est romancière et poète. Son dernier ouvrage est une biograpie fictionnelle de Marina Tsvétaïéva. Son titre : Marina Tsvétaïéva, mourir à Elabouga, Mercure de France, 2019.

    (4) Gisèle Pineau est une romancière franco-guadeloupéenne. Le Parfum des sirènes est le titre de son dernier roman, paru chez Mercure de France, 2018.

    (5) Ananda Devi est une romancière francophone, originaire de l'Île Maurice. Son dernier roman a été publié aux éditions Grasset, sous le titre Manger l'Autre, 2018.

    Chronologie et chiffres clés
    Sur le même sujet
    Commentaires

    Republier ce contenu

    X

    Vous êtes libres de republier gratuitement cet article sur votre site internet. Nous vous demandons de suivre ces Règles de base

    Le Partenaire s'engage à ne pas porter atteinte au droit moral des journalistes. A ce titre, le Contenu devra être reproduit et représenté par le Partenaire tel qu'il a été mis à disposition par RFI, sans modifications, coupures, ajouts, incrustations, altérations, réductions ou insertions

    Ajoutez cet article à votre site Web en copiant le code ci-dessous.

    Republier ce contenu

    X

    Vous êtes libres de republier gratuitement cet article sur votre site internet. Nous vous demandons de suivre ces Règles de base

    Le Partenaire s'engage à ne pas porter atteinte au droit moral des journalistes. A ce titre, le Contenu devra être reproduit et représenté par le Partenaire tel qu'il a été mis à disposition par RFI, sans modifications, coupures, ajouts, incrustations, altérations, réductions ou insertions

    Ajoutez cet article à votre site Web en copiant le code ci-dessous.

     
    Désolé mais le délai de connexion imparti à l'opération est dépassé.