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    Amériques

    Festival de San Sebastián: Alfredo Castro, le comédien des rôles extrêmes

    media Alfredo Castro en 2015 lors de la sortie du film El Club de Pablo Larrain au festival de Berlin. Gisela Schober/Getty

    Alfredo Castro était présent dans deux films au Festival international de San Sebastián qui s'est achevé ce samedi. Deux films exigeants, durs à l'image de la filmographie de ce comédien à l'origine de théâtre qui a fait irruption dans le cinéma dans les années 80 grâce au réalisateur Pablo Larraín dont il est l'un des acteurs fétiches. Il est l'un des piliers du théâtre et du cinéma chilien. Un acteur d'une plasticité et d'une intensité étonnantes, qui transcende ses rôles. Lui parle volontiers d'épiphanie pour raconter ces rencontres avec ses personnages, c'est tout dire.

    envoyée spéciale à San Sebastián,

    Du personnage de El Potro dans le film de Sebastian Muñoz, El Principe, un caïd de prison au grand-père geignard, rabougri et pédophile de Algunas bestias de Jorge Riquelme (qui a remporté samedi le prix Nuevos Directores du festival), excepté l'âge du personnage, il y a un abîme. Les deux films ont pourtant été tournés en même temps mais on ne croirait pas qu'il s'agit du même acteur. Les miracles de la composition d'un rôle. L'un a les épaules rentrées, l'autre la poitrine large et ouverte, le regard droit. Alfredo Castro semble avoir pris vingt kilos de prestance par rapport à l'autre film. Or ce n'est pas le cas.

    Des personnages complexes

    Alfredo Castro est l'homme des métamorphoses physiques. Il nous montre d'ailleurs les photos de son prochain film où il interprète le rôle d'un travesti, méconnaissable sous le maquillage. C'est une adaptation du roman du Chilien Pedro Lemebel, l'histoire d'un jeune guérillero qui prépare un attentat raté contre Pinochet – adapté d'une histoire vraie –. Le guérillero séduit un travesti pour qu'il garde chez lui les armes de l'attentat. « Le travesti brode des nappes pour les épouses des militaires de la junte. Elle est un peu fasciste mais s'éprend éperdument du jeune homme et ce sera sa perdition. C'est un récit critique à l'égard du communisme et à l'égard de l'extrême-droite et des militaires... »

    Dans les films où il tient le premier rôle, il est abonné aux personnages difficiles : le Tony Manero de Pablo Larraín, sorte de John Travolta sociopathe et meurtrier, un film mené à fond de train sur la musique des Bee Gees ; l'employé couleur de cendres des pompes funèbres qui prend en charge le cadavre de Salvador Allende dans le film Santiago 73-Post mortem du même Larraín ; le père Vidal, prêtre du film El Club, maison de retraite pour religieux écartés de leur charge par leur hiérarchie pour les crimes qu'ils ont commis (maltraitance, pédophilie, vol d'enfants) ; ou encore l'ancien militaire devenu entraîneur dans un cercle hippique dans le film Mariana de Marcela Saïd... D'étranges personnages, tourmentés, complexes quand ils sont pas psychopathes. D'ailleurs, rit-il, j'ai interdit à ma fille étudiante de voir mes films tant qu'elle n'aura pas quitté l'université.

    À lire aussi : San Sebastián: un cinéma chilien exigeant et critique investit les écrans

    C'est au théâtre que l'histoire a commencé

    S'il est surtout connu pour ses rôles au cinéma de ce côté-ci de l'Atlantique et dans des séries télévisées au Chili, c'est au théâtre que tout a commencé. « J'ai commencé à étudier le théâtre en 1974, juste après le coup d'Etat, une époque terrible avec une école dévastée, de nombreux professeurs et étudiants disparus ou exilés », nous raconte t-il. Mais il a la chance aussi de croiser d'excellents professeurs et de pouvoir bénéficier de bourses délivrées par des institutions culturelles étrangères comme l'Institut français qui lui permettront de s'échapper en France se frotter au contact de plusieurs troupes et directeurs de théâtre prestigieux comme Georges Lavaudant, Jorge Lavelli ou encore Georges Lassalle. Des fenêtres ouvertes sur le monde extérieur, autant de respirations bienvenues dans le vase clos et répressif imposé par la dictature militaire d'Augusto Pinochet.

    El Teatro de la Memoria

    De retour au Chili, il fonde en 1989 sa propre troupe de théâtre et une école. « J'ai une compagnie et une école de théâtre, et un théâtre à moi à Santiago, qui accueille quatre compagnies en résidence. Là les oeuvres tournent en permanence ». Son théâtre et sa troupe, il les a baptisés Teatro de la Memoria et cela a un sens dans un pays marqué par la répression de la dictature militaire mais aussi par une tradition catholique très prégnante, une culture machiste et de forts verrous sociaux. Le Chili est un pays très inégalitaire, martèle Alfredo Castro. « Ma jeunesse, je l'ai passée sous la dictature alors voyant les horreurs qui se passaient (exils, disparus...) j'ai pensé que ce serait le nom adéquat dans la mesure où ce que je faisais c'était essentiellement du théâtre de témoignage. C'est un espace de mémoire qui devait exister dans mon travail. La plupart de mes mises en scène sont basées sur des témoignages, des événements qui se sont passés ».

    Dans son école, il a formé beaucoup de ceux qui aujourd'hui occupent le devant de la scène cinématographique comme Pablo Larraín ou encore Sebastián Muñoz, réalisateur d'El Principe, pour qui Alfredo Castro s'imposait pour interpréter ce caïd de prison. C'est d'ailleurs Pablo Larraín qui lui donnera l'occasion de quitter les planches pour passer devant la caméra. « Pablo Larraín, avec qui j'ai beaucoup travaillé au cinéma, a été mon élève. Je crois lui avoir donné quelques outils pour la scène théâtrale et lui m'a appris à faire du cinéma. »

    Composer un troisième corps

    Des oeuvres proposées par le Teatro de la Memoria aux films dans lesquels Alfredo Castro joue, il y a un fil rouge évident. « Il y a une cohérence entre mes choix de théâtre et de cinéma, poursuit-il, tant quant à la thématique qu'à la manière d'affronter mes rôles. Je les aborde toujours du point de vue du témoignage : en tant qu'acteur et en tant que professeur, pour préparer un personnage. Ce qui m'intéresse c'est d'arriver à penser comme ce personnage alors j'ai élaboré une petite théorie sur mon travail, ma manière d'appréhender les rôles et d'enseigner  : c'est l'idée d'un troisième corps. Il y a d'une part le corps de l'acteur avec son histoire, sa mémoire, qui est l'instrument du jeu ; il y a aussi le personnage de fiction qui t'est présenté aussi avec sa propre histoire et avec ces deux corps, je dois composer une troisième être, un troisième corps. »

    Ce troisième corps peut entraîner des transformations physiques. « Il se passe parfois une sorte d'épiphanie. Quand je suis habillé pour le personnage, sur le plateau, devant la caméra, je sens que mon corps se modifie, que ma manière de parler, mon regard se modifient. Quand je me vois dans les films, à la fois je me reconnais et je ne me reconnais pas... il se passe quelque chose physiquement. Je ne suis pas croyant, ni métaphysique mais il se passe quelque chose quand on joue : on métabolise le personnage. Et, suivant le rôle, je sens que mon corps se contracte ou au contraire s'ouvre et grandit. Et je demande des vêtements en conséquence, pour souligner mon rôle, amples ou ajustés. »

    « Je me souviens que lors du tournage du film El Club, nous raconte encore Alfredo Castro, nous avons travaillé avec une équipe réduite dans cette maison pendant trois semaines. Il n'y avait pas de costumière. Alors Pablo (Larrain) me demande : comment on fait ? Je lui réponds, on va inventer quelque chose... j'ai été dans la salle de bains m'habiller, je me suis passé de l'eau sur le visage et j'ai demandé à Pablo : qu'est-ce que tu en penses ? Ca fait sale, laid... Parfait, m'a t-il répondu ! »

    Un troisième corps aussi pour ne pas devenir fou

    Ce troisième corps « me permet aussi de ne pas devenir fou à entrer dans la pensée d'un autre...» Quand j'étais plus jeune, je sortais d'une pièce et mélangeais fiction et réalité, il me fallait des semaines pour me défaire du personnage, nous confie t-il. « Maintenant, avec l'âge, l'expérience, la maturité, j'arrive à refermer le chapitre ». Trente années d'analyse (Lacan), de travail théâtral, d'expérience aident à digérer toutes ces émotions. Il nous raconte aussi comment après la fin du tournage du film Tony Manero, il s'est effondré. « Après le tournage, je suis allé dans un café et j'ai éclaté en sanglots. C'était un café très fréquenté et les gens me regardaient, me saluaient et je fondais en larmes. Je suis rentré chez moi, je me suis couché.... ça été très dur. »

    Une mise à disposition totale du réalisateur

    Alfredo Castro lit beaucoup pour se nourrir, nourrir ses personnages mais pour ses rôles, il n'effectue aucune préparation particulière. « J'ai un peu honte de le dire, sourit-il, à la différence de beaucoup de mes collègues avec lesquels j'ai travaillé dont les textes sont des bibles, qui soulignent les dialogues et le script de couleurs différentes, en rouge en vert, leur part de dialogue, ce qui est vrai, ce qui est faux... Mais c'est aussi parce que Larraín me l'a appris comme ça : j'arrive sur le plateau de tournage après avoir lu une dizaine ou une vingtaine de fois le scénario, une vision parfaitement claire du récit, et une mise à disposition totale du réalisateur ou de la réalisatrice : qu'est-ce qu'il attend de moi ? »

    Je réfléchis à ce que le réalisateur attend de moi, à ce que représente le personnage que j'interprète pour lui, poursuit Alfredo Castro. « Par exemple pour Pablo Larrain, le fil rouge de tous ses films c'est l'impunité. Ses personnages ne sont jamais punis, il n'y a pas de loi et rien qui les arrête. Ce sont tous presque des psychopathes. Alors je m'immerge pendant quatre ou six semaines dans cette pensée, cette folie. »

    Pas de tabou

    A la question y aurait-il un rôle que vous ne pourriez pas interpréter, la réponse est nette : jouer c'est mon boulot, c'est comme si un chirurgien refusait de pratiquer une opération. La nudité masculine, très présente dans le film comme El Principe peut choquer mais elle participe du réalisme de la mise en scène. C'est sans doute le film chilien où l'on voir le plus d'hommes nus soulignait le réalisateur lors de la présentation du film. Mais dans les prisons, c'est comme ça que ça se passe. Un bémol tout de même, il faut qu'Alfredo Castro se sente en phase éthiquement, politiquement et émotionnellement avec le scénario, sinon pas de ligne rouge. « Je n'ai jamais refusé de faire un rôle mais on discute... Je dis au réalisateur : est-ce qu'il ne te semble pas qu'on pourrait faire autrement, qu'il vaudrait mieux le filmer de telle ou telle ou manière. Parfois il me propose de filmer des deux façons : comme lui le propose et comme moi je le propose et on choisit ou on compose ».

    La cellule carcérale et quasi familiale avec au centre le patriarche, El Potro, interprété par Alfredo Castro et à gauche, avec la guitarre, El Principe, interprété par Juan Carlos Maldonado. ww.sansebastianfestival.com

    Provoquer un choc

    Parmi les scènes les plus difficiles qui lui aient été données à jouer, il y a cette de la relation incestueuse entre le grand-père et sa petite fille dans le film Algunas bestias. «  Tant pour moi que pour la jeune actrice, cette scène a été très difficile. Mais le réalisateur y tenait... cette scène est clé dans la progression dramatique. Elle m'a beaucoup perturbé mais en même temps, éthiquement, c'est mon travail. Et si par mon travail je peux provoquer un choc chez cinq spectateurs sur mille, je suis satisfait. » Tous deux, tant Alfredo Castro que la jeune Consuelo Carreño appréhendaient à San Sebastián la projection du film qu'ils n'avaient pas vu dans son montage final. «  S'il y a une « philie » que je ne peux pas comprendre, c'est la pédophilie. Cette scène me fait horreur... mais c'est mon travail. »

    Provoquer un choc, appuyer là où ça fait fait mal pour provoquer des prises de conscience, c'est le rôle du théâtre et du cinéma et, au Chili la famille est un problème, souligne Alfredo Castro. Le texte de la Constitution instaure d'emblée la famille comme la noyau de la société, or d'une part la famille a changé, d'autre part souvent au sein de la famille se jouent des drames terribles. En travaillant avec mes étudiants je découvre des choses horribles, nous dit-il.

    De la même manière, Alfredo Castro souligne que le film El Club a anticipé de cinq ans les premières plaintes en justice contre des prêtres catholiques pour pédophilie. De la même manière le cinéma s'est aussi emparé rapidement du racisme dont sont victimes les réfugiés haïtiens au Chili. Une communauté importante et stigmatisée. Perro Bomba, un film de Juan Caceres met en scène l'histoire de Steevens, émigré haïtien à Santiago. Le film Araña de Andrès Wood se termine aussi par l'agression par un groupe fasciste d'un lieu de culte haïtien. Un cinéma courageux malgré les commentaires haineux sur les réseaux sociaux.

    Un pays du bout du bout du monde

    Le Chili est un pays complexe, son cinéma le raconte bien. « J'aime beaucoup l'imaginaire chilien et latino-américain. Il y circule une folie au meilleur et au pire sens du terme. Nous sommes issus de cultures contradictoires et radicales, avec des ancêtres indiens, européens... et le Chili est un pays au bout-bout du monde, comme une île, un pays très mélancolique et cette mélancolie est la source d'une grande créativité ! Plasticiens, écrivains, cinéastes, les talents foisonnent. ».

    Sollicité par le cinéma dans toute l'Amérique latine et aussi en Europe -un projet avec l'Espagne se prépare- Alfredo Castro se déclare heureux de son travail, heureux de côtoyer des artistes exigeants mais inquiet de la fragilité économique du milieu artistique. Il a récemment pris position contre les coupes franches effectuées dans les aides de l'Etat au cinéma. Il se félicite du travail accompli dans le secteur culturel par les gouvernements de Michelle Bachelet auxquels il a apporté son soutien : création du Fonds culturel, création d'une cinquantaine de centres culturels... mais nous n'avons pas été assez loin, pas été assez radicaux, regrette t-il. Le pouvoir est toujours aux mains de sept familles qui font la pluie et le beau temps sur le Chili : elles détiennent le cuivre, l'eau, les principales industries et pourraient bloquer le Chili comme elles l'ont fait en 1973 sous le gouvernement de Salvador Allende. Un discours qui fait écho à celui de Pablo Salas, le cinéaste-témoin d'un autre film présenté à San Sebastián, La cordillera de los sueños de Patricio Guzman, qui sort bientôt sur les écrans français.

    Le palmarès du festival international du film de San Sebastián

    Inquiet aussi de la situation politique et de l'extrême-droite très présente. « Il me semble que nous n'avons pas fait justice quand il le fallait », dit-il, c'est à dire au moment où la coalition conduite par Michelle Bachelet était au pouvoir, regrettant qu'Augusto Pinochet soit mort sans procès et que le sort des 1300 disparus de la dictature militaire n'ait pas encore été éclairci. La société chilienne est encore atone. Les organisations sociales ont été réduites au silence : associations, syndicats... et il faut du temps pour que la société civile reprenne confiance. Mais il faut faire confiance aux jeunes qui se sont récemment mobilisés en faveur de la gratuité de l'enseignement. En particulier les femmes. « Au Chili, les jeunes filles ont fait un truc fort : elles se sont dévêtues et se sont peint le torse et cela a provoqué une commotion ! Cela a fait que tout le monde a perçu ce qu'elles voulaient dire, faire passer comme message. Les femmes l'ont réussi ! »

    Le soir, à San Sebastián, alors que dans la journée il courait d'une interview à une session de photographies, Alfredo Castro répétait le texte de la pièce qu'il va jouer à partir de ce jeudi à Santiago. Une boulimie de lecture, de travail, de jeu au théâtre et au cinéma qui l'occupent à 100%. Du pain sur les planches, toujours.

    Alfredo Castro à San Sebastian lors de l'enregistrement de l'émission Desayunos Latinos le 26 septembre 2019. ©RFI/Isabelle Le Gonidec
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