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    Amériques

    Colombie: à Medellin, de la prostitution à la vie d'artiste

    media Les «Guerreras del centro» du quartier de Vera Cruz à Medellin. RFI/Naja Benrabaa

    À Medellin, une organisation culturelle utilise l'art comme outil pour sortir les prostituées de la rue. Depuis deux ans, le projet « Les guerreras del centro » (les guerrières du centre) proposent des représentations artistiques dans les musées, les théâtres ou les places publiques durant lesquelles des travailleuses du sexe racontent et mettent en scène leurs expériences professionnelles.

    De notre correspondante à Medellin,

    Mercredi soir au musée d'art moderne de Medellin, le Mamm, l'auditorium fait salle comble. Chacun a payé sa place sur le principe d'un apport personnel. Le public vient voir huit « guerrières » du quartier de la Vera Cruz, dans le centre-ville. Elles proposent un spectacle à mi-chemin entre le théâtre et la performance artistique.

    Jacqueline Duque est la deuxième à monter sur scène. Elle commence sa représentation en chantant une ballade colombienne en play-back avec des roses à la main. Derrière elle, un vidéoprojecteur montre son visage de profil heurté par du texte. Ce sont les insultes que son compagnon lui a répétées durant des années. Symboliquement, à mesure que le texte la frappe, elle ingurgite les roses, à l'écran et sur scène.

    Puis elle raconte son histoire : « J'ai été maltraitée par un homme qui disait m'aimer. Un jour, il est arrivé ivre chez moi pour soi-disant me parler. Je lui ai dit que je n'avais rien à lui dire. Et que je voulais qu'il prenne ses distances. Il m'a alors cogné au visage et sur tout le corps. Ils arrivent tous avec des roses, avec des mensonges. Éloignez-vous d'eux. Ils ne changeront pas parce qu'ils vous ont donné une rose. Ce sont des loups féroces déguisés en Roméo. »

    L'art pour dénoncer les violences

    Chaque prostituée ou ancienne prostituée met elle-même en scène son passé. Avec sa performance, Jacqueline veut dénoncer les dangers, les difficultés du métier et la violence contre les femmes.

    « Nous sommes sans cesse confrontées au danger, aux maladies, aux clients violents. J'ai connu des collègues qui ont été tuées juste parce qu'elles étaient arrivées à leurs limites du service à proposer ou qu'elles avaient des douleurs physiques. Les hommes disent  : "Je te paie pour un service alors tu vas attendre que je termine." La chair se tend et se referme. L'acte sexuel nous fait alors mal. On accumule cette douleur à chaque client. Les maladies arrivent alors, comme les inflammations du vagin ou des fibromes. »

    D'après l'observatoire des féminicides en Colombie, le département d'Antioquia fait partie de ceux où l'on compte le plus de cas. Au premier trimestre 2019, on enregistrait 220 féminicides dans le pays. La moitié des victimes avaient entre 20 et 34 ans.

    ►À écouter aussi : Clemencia Carabalí, prix des droits de l’homme, menacée dans le Cauca

    Un message politique et artistique hors normes

    Aucune prostituée n'est une comédienne professionnelle ou une artiste de formation. Toutes se sont lancées dans l'aventure dans l'espoir de trouver une autre source financière. Jacqueline travaille encore dans la rue. À 52 ans, elle est mère de deux enfants, de 25 et 30 ans. Devenir travailleuse du sexe était son moyen de les nourrir. Aujourd'hui, elle tente d'arrêter.

    « Le public est touché, changé. On s'en rend compte lors des séances de questions-réponses à la fin de la représentation. On est en train de changer la stigmatisation du métier. Pour que les gens arrêtent de se dire : "Regarde cette pauvre fille, elle n'a rien d'autre à faire que de rester plantée là et vendre son corps ?" J'ai travaillé 15 ans dans le quartier de la Vera Cruz. Je ne veux plus qu'on me touche. »

    Pour, la directrice de l'organisation « Las guerreras del centro » (les guerrières du centre) Melissa Toro, l'art est devenu un outil politique. « Le projet est né il y a deux ans dans le musée d'art moderne d'Antioquia. Une artiste, Nadia Granados, a décidé d'y monter une performance avec des prostituées. Maintenant, c'est devenu le porte-voix de ces femmes. »

    Elle explique : « En Colombie, la prostitution est supposée être légale, mais rien n'est régulé. Elles n'ont pas le droit à la sécurité sociale ni au système de retraite. À Medellin, 58% des féminicides ont lieu dans le centre. Pourquoi ? Parce qu'ils ont tué une prostituée. Que leur importe de tuer une prostituée ? On montre donc qu'une prostituée est aussi une femme comme les autres, une belle femme qui peut être ta femme, ta mère, ta tante. On peut tous les comprendre. »

    La prostitution d'adultes ou de mineurs est visible dans toute la Colombie. À Medellin, on compte plus 17 000 prostituées. En deux ans, l'organisation « Las guerreras del centro » a réuni 15 femmes, artistes, comédiennes et prostituées.

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