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    Asie-Pacifique

    « Assommons les pauvres », l’écriture inventive de Shumona Sinha

    media Shumona Sinha est née en 1973 à Calcutta, où elle a reçu en 1990 le Prix du meilleur poète du Bengale et où elle a vécu jusqu'à son arrivée à Paris, en 2001. Patrice Normand

    La jeune Indienne francophone Shumona Sinha est l’une des révélations majeures de la rentrée 2011. Son second roman, Assommons les pauvres, aux accents baudelairiens, vient de paraître aux éditions de l’Olivier. Il figure dans la « shortlist » des livres retenus par les jurés des prix Renaudot et Médicis.

    Son titre emprunté aux Petits poèmes en prose de Baudelaire situe d’emblée ce roman dans une quête de soi romantique et tragique qui prend tout son sens dans le contexte postcolonial où l’auteur a campé son intrigue. Il est question ici de liberté, d’exil, d’émigration qui sont les problèmes brûlants du monde d’aujourd’hui, né de la décolonisation et voguant dangereusement vers ce que Sinha appelle « la confusion cauchemardesque » du « métissage des civilisations ». Cela donne un livre tant poétique que problématique auquel on a du mal à s’arracher.

    Baudelaire avait imaginé qu’il donnait une correction à un vieux mendiant faisant l’aumône afin de s’assurer de la capacité de réaction de celui-ci. Car, croyait-il, « Celui-là seul est l'égal d'un autre, qui le prouve, et celui-là seul est digne de la liberté, qui sait la conquérir. »

    Etrangère en France, la protagoniste mise en scène par Sinha assomme un immigré un peu trop entreprenant avec une bouteille de vin. Conduite au commissariat où elle est interrogée par un policier répondant au nom kafkaïen de Monsieur K., celle-ci raconte sur près de 150 pages comment elle en est arrivée là. Son récit est composé de va-et-vient récurrents entre le passé et le présent, entre l’intime et le public qui en constituent la trame et la principale structure narrative.

     
    Qui suis-je ? Française ou Indienne ?
     
    Editions de l'Olivier
    A travers une prose à la fois autobiographique et romancée, Sinha dit les heurs et malheurs des réfugiés du Sud venus frapper par centaines de milliers aux portes des pays riches et occidentaux. Un univers que l’auteur connaît bien car elle est interprète depuis plusieurs années à la division Asie de l’Ofpra, établissement public français chargé de la gestion des demandes d’asile politique. Il faudrait plutôt dire que Sinha était interprète puisqu’elle vient d’être renvoyée de l’Ofpra. Celui-ci l’accuse de ne pas avoir soumis son manuscrit pour approbation à ses supérieurs hiérarchiques. Or si l’auteur puise dans son expérience de « gymnaste langagier » officiant dans les « bureaux semi-opaques » de l’établissement en question, l’Ofpra n’est jamais cité nommément dans le roman qui est avant tout une allégorie de la condition humaine contemporaine, comme l’était le poème en prose baudelairien qui a inspiré Sinha.

    On pourrait difficilement demander aux bureaucrates de l’Ofpra, trop occupés à imaginer des pénalités de retard (1 euro par minute de retard) pour mettre au pas les interprètes récalcitrants et si prompts à émettre des fatwas à la Khomeini contre des écrivains, de comprendre des distinctions fines entre roman et document, entre littérature et vécu. Difficile pour ces hommes et femmes versés dans l’art prosaïque de concevoir des questionnaires stéréotypés pour recueillir les réponses stéréotypées des requérants de l’asile, d’être sensibles à la démarche poétique dont relève le livre de Sinha. En effet, ce qui fait la force de ce roman, c’est son souci de transformer en des interrogations existentielles les frustrations que l’auteur a ressenties lors de l’exercice de ses fonctions professionnelles : Qui suis-je ? Française ou Indienne ?

    Dans quel camp me situer, dans celui des officiers de protection européens animés par des valeurs d’humanisme dans lesquelles je me reconnais ? Ou dans celui de mes compatriotes bengalis, issus comme moi d’un Sud à la dérive, mais qui n’ont pour armes de survie que mensonges, sollicitations, et « rêves tristes comme des chiffons ».

    Tout le roman de Sinha est bâti autour de ce thème d’attraction et de répulsion, qui n’est pas sans rappeler le motif postcolonial de l’homme des deux mondes, tiraillé entre culture et racines. La narratrice qui dit « je » dans Assommons les pauvres est la double de l’auteur. C’est l’amour de la langue française, son aspiration à « une vie portée par une langue étrangère » qui a conduit la jeune femme à tenter l’aventure de l’exil et de la déterritorialisation.
     
    Misère intellectuelle et spirituelle
     
    Tout comme l’auteur, elle a échoué dans une banlieue triste, comme interprète auprès des demandeurs d’asile. A force d’écouter et de traduire à longueur de journées des récits répétitifs des requérants, souvent fabriqués de toutes pièces, elle a l’impression de s’enfoncer de plus en plus profondément dans la misère intellectuelle et spirituelle. Heureusement qu’il y a Lucia, l’officier de protection dont les yeux bleus d’une « beauté exaspérante » exercent sur la narratrice une séduction infinie. Mais l’amour de Lucia ne saura la sauver de la violence qui monte en elle, ni retenir sa main au moment de l’acte meurtrier.

    Ce qui est gênant dans l’argument de ce roman, c’est le refus de l’auteur de reconnaître aux immigrés qui n’ont pas atteint son niveau intellectuel le droit au rêve et à la réinvention de soi. Problématique aussi la déshumanisation systématique des miséreux et des exilés de bas étage qui sont décrits comme « des troupeaux d’hommes », des « bêtes sauvages traquées ». Or, cette insuffisance de réflexion historique et d’empathie envers l’humanité souffrante (« ça m’agace de pleurer pour les autres »), est amplement compensée par l’écriture inventive de Shumona Sinha. Il y a des trouvailles de langage et de métaphores qui frappent par leur justesse et leur force. Il y a du Kafka, du Duras dans ces pages. Et aussi du Pascal Quignard dont la réflexion sur la liberté fondamentale chez les Grecs d’aller où on veut est mise en exergue en début du roman. Cette liberté, entendue dans son sens matériel et spirituel, est peut-être le principal thème de ce beau roman. Sinha en a fait l’alpha et l’oméga de son écriture ensemencée par une vitalité poétique éblouissante et originale.
     

    Assommons les pauvres, par Shumona Sinha. Editions de l’Olivier, 158 pages.  
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