GRILLE DES PROGRAMMES
Monde
Afrique
Mercredi 22 Mai
Jeudi 23 Mai
Vendredi 24 Mai
Samedi 25 Mai
Aujourd'hui
Lundi 27 Mai
Mardi 28 Mai
    Pour profiter pleinement des contenus multimédias, vous devez avoir le plugin Flash installé dans votre navigateur. Pour pouvoir vous connecter, vous devez activer les cookies dans les paramètres de votre navigateur. Pour une navigation optimale, le site de RFI est compatible avec les navigateurs suivants : Internet Explorer 8 et +, Firefox 10 et +, Safari 3 et +, Chrome 17 et + etc.
    Urgent

    Jordan Bardella (RN) - 23,2%
    Nathalie Loiseau (LREM/MoDem)- 21,9%
    Yannick Jadot (EELV)-12,8%
    François-Xavier Bellamy (LR)-8,3%
    Raphaël Glucksmann (PS/Place Publique)-6,7%
    Manon Aubry (FI)6,7%
    Nicolas Dupont-Aignan (DLF) 3,6%
    Benoit Hamon (Génération.s) 3,4%
    Jean-Christophe Lagarde (UDI) 2,6%
    Ian Brossat (PCF) 2,4%
    Hélène Touy (Parti animaliste) 2,2%
    Dominique Bourg (GE/MEI) 1,9%
    François Asselineau (UPR) 1,2%
    Nathalie Arthaud (LO) 0,8%
    Florian Philippot (Patriotes) 0,7%
    Francis Lalanne (Alliance Jaune)0,6%
    Autres listes 1,0%

    Asie-Pacifique

    Entretien exclusif avec l’artiste contestataire Ai Weiwei

    media Ai Weiwei dans son atelier dans la banlieue de Pékin. Stéphane Lagarde / RFI

    Le Chinois Ai Weiwei, 54 ans, est l’artiste qui a marqué le plus cette année 2011 sur le plan international. Son arrestation en avril 2011 et mise au secret pendant trois mois pour « crimes économiques » avait soulevé une énorme vague d’indignation. Depuis, malgré plus de 50 interrogatoires, il défie le régime chinois avec une détermination époustouflante et transforme la menace en performance artistique. Depuis novembre, il fait l’objet d’une enquête pour « pornographie ». Loin de se faire taire, le fils de l’un des plus grands poètes chinois est devenu l’emblème de tous les dissidents et militants des droits de l’homme en Chine. Entretien, réalisé par notre correspondant Stéphane Lagarde et Brice Pedroletti (Le Monde), à l’atelier de l’artiste dans la banlieue de Pékin.

    RFI : A quoi occupez-vous vos journées depuis votre libération ?

    Chaque jour, je dois signer plus de 300 reçus.

    Ai Weiwei, artiste contestataire (en anglais) 24/12/2011 - par Stéphane Lagarde Écouter

    Ai Weiwei : Je n'ai pas d’emploi du temps précis, mais je suis tout le temps occupé. Dans la matinée, je dois m'occuper de mes collègues et répondre à leurs questions. Nous devons aussi faire des plans pour les futures expositions et répondre aux emails. Il y a tout un tas de choses à faire. Quand j’ai deux minutes, je prends un peu de temps pour regarder internet, et tout simplement pour dire bonjour à ces jeunes gens qui participent à la collecte [collecte destinée à payer la caution dans le cadre de l’accusations de fraude fiscale qui vise la société Fake, l'agence d'Ai Weiwei, ndlr] et qui veulent me poser des questions. Puis dans l'après-midi, quand je peux, je vais au parc pour faire un peu d'exercice et aussi passer un peu de temps avec mon bébé. Après le dîner, je signe les reçus des dons qu’on nous a envoyés. Nous avons promis de rembourser ces prêts et c’est un gros travail. Chaque reçu est très soigné, on y met tout notre art et toute notre énergie. Chaque jour, je dois signer plus de 300 reçus. Nous en sommes à 8 000, il en reste 22 000. Beaucoup de gens pensent que c’est l'objet le plus intéressant qu'ils aient jamais reçu dans leur vie. Mon travail est d'essayer de communiquer et d'avoir un échange avec eux.

    RFI : Où en est-on de la procédure et de ces accusations de « fraude fiscale » qui vise votre compagnie, la société Fake 

    A.W. : Comme vous le savez, j'ai été arrêté le 3 avril dernier et libéré le 22 juin. Mon arrestation a été effectuée en dehors de toutes procédures formelles. Et quand ils m’ont libéré, il n'y a pas eu d'explications claires. C’est d’ailleurs ce que je n’ai pas cessé de demander pendant ma détention : il est question de la séparation des pouvoirs et cette accusation est basée sur ce que j’ai exprimé sur les réseaux sociaux et dans mes tweets. A cela s’ajoute les entretiens que j’ai accordés à la presse étrangère. Quand j'ai été libéré, j'ai découvert que j’étais accusé de fraude fiscale. C’était destiné à la communauté internationale, mais en aparté ils m'ont dit que cette accusation ne me visait pas moi. Elle visait l'entreprise avec qui je travaille, à savoir la compagnie Fake. Mais toujours avec un manque d'une preuve, et sans suivre la procédure légale. Ils n'ont ainsi jamais retourné les documents confisqués lors de la perquisition de la société par la police. Ils ont arrêté le manager et l’architecte qui travaille avec moi pour les faire avouer. L’un d’entre eux a failli mourir en détention d’une crise cardiaque.

    Donc nous en sommes toujours à cette amende de plus de 15 millions de yuans (1,8 million d’euros). Nous ne savons pas si c’est vrai ou non, mais selon la loi nous devons payer. Nous devons nous astreindre à payer la somme de 8 450 000 yuans (967 000 euros) en dépôt de garantie pour pouvoir commencer à nous défendre. C’est ce que nous avons fait. Ils voulaient qu’on soit à court d’argent, mais en moins d’une semaine, la mobilisation de nos soutiens a permis de réunir environ 9 millions de yuans. À présent nous pouvons faire appel. On verra si cela sera suivi par un tribunal, on en ne sait pas grand-chose pour le moment.

    RFI : Combien de personnes travaillent pour votre atelier et sont-elles également inquiétées par la justice ?

    A.W. : J'ai appris après ma libération que trois de mes proches et quatre de mes collaborateurs avaient également été arrêtés et placés en détention pendant plus de deux mois. Ils ont vraiment été maltraités. L’un d’entre eux est juste chauffeur, un autre est un collègue, ils ont donc vécu des moments très difficiles. Toutes les personnes qui travaillent avec moi ont été emmenées au poste de police pour être interrogé, le jour même où j'ai été arrêté. Ca fait plus d'une dizaine de personnes. Encore récemment, les policiers sont revenus. Ils ont convoqué ma femme, mon photographe et une personne qui souhaitait me commander une œuvre d’art. Ils ont tous été interrogés par la police.

     
    RFI : Quels ont été les conditions de votre détention et quels types de questions vous ont-ils posé lors des interrogatoires ?
     

    Quel rôle avez-vous joué dans la « révolution du jasmin » ?

    Ai Weiwei, artiste contestataire (en anglais) 24/12/2011 - par Stéphane Lagarde Écouter

    A.W. : Au total, ma détention aura duré 81 jours. Pendant ces 81 journées, j’ai été interrogé plus de 50 fois. Et lors de ces 50 interrogatoires, la plupart du temps il était question de mes engagements politiques. Avec des questions du genre : « Quel rôle avez-vous joué dans la « révolution du jasmin ? » Je n'avais évidement aucune idée là-dessus. Je leur répondais : « Vous savez que je suis un artiste indépendant, je fais selon mon intuition. Je n'ai jamais appartenu à aucun parti, à aucun groupe organisé… » Et puis, ils sont revenus sur mes écrits et sur ce qui est arrivé en 2007 et 2008 [l’engagement d’Ai Weiwei auprès des sinistrés du tremblement de terre du Sichuan notamment, ndlr] et la soi-disante insolence d’une dizaine de mes articles de l’époque où je mettais clairement en cause le gouvernement. Les articles ont été classés dans la catégorie « subversion du pouvoir de l'Etat ». Ils m’ont reproché encore certaines de mes conférences à l’Université de Hong-Kong notamment. Mais bien sûr, ils ont dû trouver quelque chose d’autre pour me faire passer pour un criminel. C’est là que sont sorties les histoires d’impôts et sur mon mode de vie, sur la pornographie. Ca m’a surpris et au tout début nous avons eu une dispute à ce sujet.
    Quand ils m’ont parlé de mes proches, je leur ai dit : « C'est un peu puéril, personne ne vous croira ! Tout le monde sait qu’il s’agit d’une affaire politique ». Ils m’ont alors affirmé que non, que « la plupart des gens les croiraient ». Donc en réalité, leur intention était claire dès le début. Et puis soudainement, ils m’ont libéré sans préavis. Le jour où je suis sorti je ne savais même pas que j’étais libre. On venait de me répéter que j’allais être condamné à plus de 10 ans de prison. Que j’allais perdre ma liberté pour payer mes crimes.

    RFI : Avez-vous dû faire une autocritique ?
     
    A.W. : Oui, cela fait partie de la procédure quand vous êtes dans ce genre de situation. Vous devez écrire quelque chose sur les fautes supposées que vous auriez commises. Bien sûr, vous refusez, mais ils vous disent : « Si vous ne le faites pas, votre cas ne sera jamais résolu. Vous resterez sans avocat, sans contact avec votre famille, sans tribunal et cela peut durer plus d'un an ». Quel est mon crime ? Je leur disais que ma faute ne pouvait être décidée par eux ou par moi mais par un tribunal. Ils ont alors répété que si je n’admettais pas ma faute alors « cela continuerait comme ça ». Je pense qu’eux aussi sont très frustrés d’une certaine manière. Je leur ai répondu : « Je ne sais pas de quel crime vous m’accusez. Les photos de nus publiées sur internet sont des œuvres d’art et je ne connais pas de loi qui s’y oppose ».

    Dans ce genre d’affaire politique, la haine est la base de tout. Vous ne savez pas combien ils vous haïssent et ce qui a déclenché cette haine.
    Ai Weiwei

    « Faites-nous confiance, disaient-ils. Nous connaissons la loi, nous ne plaisantons pas avec vous, il s’agit bien d’un crime ». J’ai alors continué la discussion, je leur ai demandé les preuves mais sans obtenir de réponse. Ils m’ont répété que je devais accepter de répondre aux charges. J’ai donc finalement accepté d’écrire : « S’il est prouvé qu’il s’agit réellement d’un crime, alors je répondrais aux accusations ».
    J’ai dû faire neuf ou dix autocritiques en fonction des accusations comme le fait d’avoir un bébé avec ma petite amie. Ils m’ont dit qu’il s’agissait d’un double mariage. Je leur ai répondu que je n’avais même pas songé à me remarier. « C’est vous qui le dites m’ont-ils rétorqués, mais il s’agit bien d’un double mariage et donc d’une violation de la loi ». J’ai donc écrit : « S’il s’agit comme vous l’affirmez d’un double mariage, alors je répondrais aux accusations ». Cela dit à aucun moment, je n’ai confessé avoir commis un crime. C’est difficile. Tous les jours on vous répète que vous allez rester là pendant plus d’un an, que vous n’aurez pas le droit à un jugement par une cour. Vous ne disposez d’aucune information, vous ne savez rien de ce qui se passe à l’extérieur et vous avez deux soldats debout en face de vous, 24h sur 24, qui vous regardent sans donner d’explication.


    RFI : Quels ont été les moments les plus difficiles au cours de cette longue détention ?

    A.W. : Mon père était poète et après son retour de Paris, il a été mis en prison par le Kuomintang, avant d’être exilé plus tard sous la révolution culturelle au Xinjiang. J'ai donc grandi dans un contexte très difficile. Non seulement de pauvreté mais aussi de répression politique extrêmement sévère. La révolution culturelle était totalement déshumanisante. Elle a détruit toute raison, et toutes les valeurs humaines de l’ancienne Chine. J’ai donc déjà été confronté à ce genre de situation et j’ai une connaissance très claire de ce type de détention et des souffrances que cela engendre. Je ne me faisais donc aucune illusion sur le pouvoir.

    Vous vous sentez désespéré.

    Ai Weiwei, artiste contestataire (en anglais) 24/12/2011 - par Stéphane Lagarde Écouter

    Je dois pourtant avouer que, malgré cela, j’ai été totalement pris de surprise. Je n’ai pas été surpris lorsqu’ils m'ont emmené secrètement de l'aéroport à un centre de détention. Je n’ai pas été surpris quand ils m’ont masqué le visage, ou quand les agents en civil m’ont précipité de manière spectaculaire à l’arrière de la voiture, ou quand ils m’ont mis les menottes et m’ont déshabillé pour me fouiller. Je n'ai pas vraiment pensé que cela pouvait être un problème car je sais qu'ils font facilement ce genre de choses. En revanche, quand j’ai entendu que je n’aurais pas le droit à un avocat pendant près de six mois et que je ne pourrais pas dire à ma famille où je me trouve, j’ai senti que les choses tournaient mal. A ce moment là, vous prenez conscience qu’il n’y a pas d’avocat pour vous protéger, qu’il n’y a pas de loi pour les gens comme vous. Alors vous vous sentez désespéré.

    Si vous faites quelque chose de mal, même si vous avez tué quelqu'un, vous avez droit d’être informé sur ce qui va vous arriver. Mais dans ce genre d’affaire politique, la base de votre crime repose sur la haine. C’est sans aucune mesure. Vous ne savez pas à quel point ils vous haïssent et vous ne savez pas ce qui a déclenché cette haine. La seule chose que j’ai faite est d’exprimer mes opinions sur un blog. Mais même dans le pré-interrogatoire, vous ne savez toujours pas ce qui a déclenché cette haine. Est-ce que cela remonte au tremblement de terre du Sichuan ? Est-ce que c’était au moment où ils ont détruit mon atelier à Shanghai ? Ils vous bombardent de question : « Combien d'étrangers connaissez-vous ? Quelle est leur profession ? Qu’est-il arrivé il y a 20 ans quand vous étiez à New York ? D’où vient votre argent ? Etes-vous financé par des organisations anti-chinoises ? » Vous trouvez la situation un peu ridicule en même temps c’est tellement réel.

    Le plus difficile est d’attendre que cela passe, seconde après seconde, vous ne savez pas pour combien de temps ils en ont. Et ils sont là à vous parler, à vous dire que vous ne devez vous faire aucune illusion, que vous risquez de passer dix ans derrière les barreaux. Alors vous commencez à réaliser qu’avant même de répondre à un tribunal les gens qui vous interrogent vous annoncent que vous allez prendre dix ans de prison. Il ne s’agit plus d’une enquête, mais d’une condamnation. Il y a tellement de pression : ils vous disent que vous ne verrez jamais plus votre maman, que dans dix ans, quand vous sortirez, vos enfants seront grands et ne vous reconnaîtrons plus. C’est une situation très difficile. Et jour après jour, vous devez croire en cela, parce que c'est devenu quelque chose tout ce qu’il y a de plus réel. 

    RFI : A propos de New York, pouvez-vous nous parler de vos jeunes années là-bas ? Et des nus, car c’est là que tout a commencé, non ?

    A.W. : Des photos de nus ?

    RFI : Oui. Vous avez recommencé les nus en 2009, mais vous utilisiez déjà le procédé dans les années 1980. Toutes ces photos que vous avez prises avec vos amis, aussi bien à l’intérieur de votre appartement qu’à l’extérieur dans les rues de New York. C’était déjà une sorte de moyen de se confronter, d’éprouver une certaine sauvagerie ?

     
    A.W. : Je suis une personne qui est née en Chine à la fin des années 1950, donc ma jeunesse c'est la révolution culturelle. Juste après la fin de la révolution culturelle, j'ai eu la chance de pouvoir aller à New York. Mais j’étais alors un bébé de la révolution culturelle. Nous ne connaissions rien d'autre que le président Mao. Et je n'avais aucune compétence, je veux dire que j’avais des compétences de survie mais je ne parlais pas l’anglais et je n'avais aucune connaissance sur l’Occident. Sur le plan émotionnel, c’était donc vraiment un combat au début. Bien sûr je voulais échapper à la Chine, parce que je pensais que ne pourrais jamais y survivre. Je voulais la liberté, je voulais m’échapper. En débarquant à New York, vous vous rendez-compte qu’effectivement vous disposez d’une liberté totale, mais que dans le même temps vous n'avez toujours pas de connexion et vous avez ce sentiment qu’au fond vous n’êtes pas utile à cette société. C’est donc une lutte économique, une lutte pour communiquer et comprendre une culture complètement différente.

    Je suis un bébé de la révolution culturelle.

    Ai Weiwei, artiste contestataire (en anglais) 24/12/2011 - par Stéphane Lagarde Écouter

    Il y a ainsi de longs efforts à faire pour s’adapter au mode de vie occidental, pour en apprendre la philosophie et l’art. De sorte que dans les années 1980, j’ai passé mon temps à New-York à errer sans véritable but. Je me réveillais et je décidais de marcher dans les rues. Quand j’avais besoin d’argent, je trouvais un petit boulot temporaire, puis j’arrêtais de travailler pour réaliser quelques œuvres d'art, mais personne n’en voulait. J’ai dû jeter mes premières œuvres. J’avais même peur de commencer car j’étais très enthousiaste, très productif à l’époque, or même si je les donnais, mes amis n’en voulaient pas et je devais trouver un moyen pour m’en débarrasser. Pendant 12 ans je suis resté là-bas, je ne suis jamais rentré au pays, je n’avais que très peu de contact avec ma famille ici, puis mon père est tombé malade et cela m'a donné une excuse pour revenir.

    Au fond, je n’avais rien à faire à New York. Même si j’aime tellement cette ville que je connais très bien, même si cela m’a beaucoup influencé et que j’ai été très impressionné par mes années là-bas -j’avais entre 24 et 36 ans- ma décision était prise. C’était le moment de partir, la ville n’avait manifestement pas besoin de moi et je n’avais aucun avenir sur place. C’est à mon retour en Chine que j’ai réalisé que j’avais plus de 10 000 pellicules sur mes années à New York. J’ai ensuite fait un livre de ces enregistrements très quotidiens sur mes conditions de vie à New York. Plus tard, j’ai posté une centaine de photos par jour sur internet. C’est vraiment beaucoup. J’en ai compté près de 200 000 sur Twitter. Je crois qu’à ce moment là j’étais parmi les plus actifs en Chine. Je suis devenu un utilisateur boulimique des réseaux sociaux. Les gens pensaient : « cet artiste est fou » puis ils ont cherché à me comprendre et à me connaître parce qu’à chaque fois que j’en rencontrais quelqu’un, j’envoyais immédiatement sa photo sur mon blog. Puis ils ont fermé mon blog le 28 mai 2009.

    RFI : Combien de followers aviez-vous à l’époque ?
     
    A.W. : A ce moment là, j’avais près de 13 millions de personnes qui suivaient mon blog sur sina.com. Il y avait vraiment beaucoup de gens. Ensuite mon nom n’est plus jamais réapparu sur le web chinois.

    RFI : Quelle a été la raison de cette fermeture, c’était après le Sichuan ?
     
    A.W. : En fait, ils m'ont appelé avant qu'ils ne ferment mon blog. Ils m’ont appelé le même soir. C’étaient des officiels de haut niveau. Ils m’ont dit : « Weiwei, le 4 Juin arrive, pouvez-vous nous promettre de ne publier aucun article portant sur le 4 Juin [4 juin 1989, date du massacre de la place Tiananmen, ndlr] ? ». J'ai répondu que je n’avais aucune intention d’écrire sur le 4 Juin, car ce n’est pas un sujet que j’ai l’habitude de traiter. Cela dit, même si je n’en ai pas l’intention, je ne peux pas vous promettre que je n’écrirais pas parce que cela viole mes droits. Quelques heures plus tard, ils fermaient définitivement trois de mes blogs : Sina, Sohu et un autre, sur une autre plate-forme. Plus tard, des jeunes m'ont présenté Twitter sur lequel je suis devenu très actif. Sur la première photo que j’ai posté où j’étais sans vêtement avec le « caonima » [littéralement « cheval de l’herbe et de la boue, symbole de la résistance à la censure en Chine », ndlr]. J’ai écrit : « Ici, c’est moi, Ai Weiwei ». Cela a très bien marché, des milliers de personnes ont commencé à me suivre et à dire : « Pouvez-vous nous prouver que c’est bien vous Ai Weiwei ? ». J'ai dit : « Ok, attendez un moment » et j’ai posté la photo. Evidement cela n’a pas plu au comité central [organe suprême du Parti communiste chinois, ndlr]. Même pendant ma détention la question est revenue. C’était une preuve pour eux. Comment pouvez-vous ainsi dire « Fuck you » au comité central du Parti ? Je leur ai dit que ce n’était pas mon intention. Ils m’ont alors demandé comment j’interprétais cette photo. Je leur ai répondu que c’était de l’humour assez perspicace. Ils m’ont dit : « Avez-vous écrit quelque part que ce n’était pas votre intention ? ». J’ai dit non, ils m’ont alors rétorqué : « C’était donc votre intention ». Je leur ai répété que non et que si c’était le cas je ne le dirais pas comme cela en tout cas.

    Ce n’était pas de la pornographie.

    Ai Weiwei, artiste contestataire (en anglais) 24/12/2011 - par Stéphane Lagarde Écouter

    Ils m’ont aussi parlé de cette photo où je suis avec quatre filles. Toutes les quatre viennent de trois endroits différents et ne se connaissent pas. Deux d’entre elles étaient mes étudiantes à l’université, une autre est une prostituée et la dernière… je ne m’en souviens même pas... Ah si c’est une écologiste. Le même jour, elles m’ont proposé de venir me voir. Chaque jour je reçois des gens, je ne les connais pas, le contact s’est fait sur internet. J'ai dit ok, vous pouvez venir, mais nous prendrons des photos nues ! Elles ont dit : « Ok ». J'ai été tellement surpris. C’est des filles quand même. Elles sont venues ; elles ont enlevé leurs vêtements ; on a pris la photo ; on s’est serré la main ; elles sont parties. Je ne connais même pas le nom de trois d’entre elles. J’ai essayé de leur expliquer que ce n’était pas de la pornographie. Ils ont dit : « Ce n’est pas vous qui en décidez, cela dépend du nombre de personnes qui cliquent sur le fichier. Si cela dépasse un certain nombre, vous pouvez passez un certain nombre d’année en prison. Vous savez que c’est la loi ? Vous ne pouvez pas violer la loi ». Je n’avais pas d’avocat, je ne savais pas quoi répondre, je leur ai dit que si je l'avais su je n’aurais pas fait cela. Ils ont alors pris un exemple très clair, ils m’ont dit : « C’est la loi et si vous étiez au Moyen-Orient vous seriez condamné à mort ».             

    RFI : Ces nus artistiques ont commencé à New York en réalité. Le poète Bei Ling a raconté au South China Morning Post qu’à cette époque vous demandiez régulièrement à vos amis chinois de se déshabiller devant l’objectif et de prendre des photos dans votre appartement mais aussi dans la rue. Quel était votre état d’esprit à l’époque ?

    A.W. : Bon d’abord, j’avoue que j’ai été surpris par cet article car Bei Ling n'est pas un ami proche. Mais bon, ces informations sont précises. Après tout, ces choses se sont passées. Je pense que quand on est jeune la première chose que l’on veut suggérer, c’est sa rébellion et aussi son attirance pour la liberté, un peu comme les surréalistes ou les années 1960. Les gens cherchent à se rebeller. C’est aussi pour montrer que vous êtes romantique, que vous êtes courageux, que vous n'avez rien à cacher ou que vous n'avez rien à perdre. Donc c'est toujours un geste pour montrer aux gens que votre vie est si simple, que rien ne doit être caché.


    RFI : On dit aussi que vous avez glissé le mot sexe dans toutes les phrases lors d’une rencontre officielle entre les écrivains américains de la beat génération et des écrivains chinois et notamment lors d’un échange entre Allen Ginsberg et l’écrivain Bei Dao ?

    A.W. : Oui, et là aussi tout n’est pas exact mais il y a une grande part de vérité. Je devais traduire la rencontre, et je connaissais tout ce groupe d’écrivains chinois de l’après 1970. Mais vous savez, je n’aime pas ce genre de rencontres culturelles organisées par les Etats. Cela sonne faux et personne n’atteint la vraie poésie, d’autant que ces écrivains américains et chinois avaient à l’époque des horizons très différents et un mode de vie différent. Alors on fait toujours plaisir en parlant de sexe. Vous savez, c'est la seule chose vraiment universelle je pense, et puis je voulais faire évoluer la conversation, pour que les deux côtés trouvent un terrain d’entente poétique. Mais finalement, je pense que toute la communication a échoué. Ils ont tous eu une mauvaise impression (rires). Donc je pense que c’était drôle. Pour eux il y avait peut-être une sorte de frustration, mais en même temps je les ai conduits à comprendre leur différence.

    RFI : A New York avez-vous rencontré des gens comme Andy Warhol, le Velvet Underground ?  

    Marcel Duchamp. C'est quelqu’un que je respecte beaucoup.

    Ai Weiwei, artiste contestataire (en anglais) 24/12/2011 - par Stéphane Lagarde Écouter

    A.W. : Andy Warhol n'était déjà plus un sujet d'actualité dans les années 1980. Je l'ai vu loin, mais je ne l'ai jamais rencontré vraiment parce qu’il est surtout le symbole des années 1970 ou des années 1960, mais pas des années 1980. Je suis très familier avec ce qui s'est passé dans les galeries dans les années 1980 mais je ne connaissais presque aucun des artistes et des galeristes de l’époque.

    RFI : Quels sont vos influences ?

    A.W. : Si on parle de forte influence, je dirais Marcel Duchamp. C'est quelqu’un que je respecte beaucoup. Et notamment ses tentatives, sa génération, vous savez tous ces intellectuels venus de France, ou d’autres pays avec un mouvement international. Les surréalistes, le mouvement Dada. C’est un groupe de gens très courageux avec un point de vue sur l’art et la culture très visionnaire. Et bien sûr, j'aime beaucoup d'artistes américains notamment Warhol. Je pense que Warhol est le plus fort artiste de son temps, il a vraiment su représenter la culture de consommation de l’époque.

    RFI : Avez-vous le temps de travailler sur de nouveaux projets ?

    A.W. : Je dois déjà terminer les projets en cours dans différents lieux. Tous ces projets ont été mis en place avant ou pendant que j'étais en détention. Et je ne peux même pas assister à ces spectacles. L’exposition en ce moment à Taipei en fait partie. En même temps, je travaille sur de nouvelles œuvres, mais il me faudra encore du temps pour les préparer.

    RFI : Vous avez emmené 1 000 de vos compatriotes à la documenta de Kassel en Allemagne en 2007 pour le projet « 1001 Chinois ». Vous avez aussi beaucoup travaillé à partir de fichiers échangés avec le public, tout ce travail sur internet… C’est aussi ce qui explique aujourd’hui que vous soyez resté en contact avec les gens qui vous soutiennent ?

    Plus personne ne peut nous arrêter.

    Ai Weiwei, artiste contestataire (en anglais) 24/12/2011 - par Stéphane Lagarde Écouter

    A.W. : Depuis que j’ai été introduit à internet, je suis littéralement tombé amoureux de ce media. Je pense qu’il est le plus important mode de communication et qu’il a complètement changé le paysage de notre savoir et de nos expressions. En fait j’ai toujours pensé qu’en tant qu’artiste je devais trouver un nouveau moyen pour m’exprimer mais aussi pour communiquer avec les gens qui ne sont pas forcement des artistes. Pour cela j’ai fait Fairy tale pour la documenta à Kassel. Grâce à internet j’ai réuni 1001 Chinois. Toute notre communication passait par internet. […] Finalement, le media est utilisé avec succès comme œuvre d’art plutôt que comme un outil. Il y avait mon travail sur le tremblement de terre à Sichuan, les enquêtes citoyennes, tout cela passait par internet. Nos échanges sur internet ont généré beaucoup d’énergie sociale et politique. C’était le premier mouvement civil qui a réussi avec une technologie virtuelle. […] Plus personne ne peut nous arrêter, même s’ils me mettent en prison, ils ne savent pas comment arrêter le mouvement.

    La vie est toujours une surprise.

    Ai Weiwei, artiste contestataire (en anglais) 24/12/2011 - par Stéphane Lagarde Écouter

    Je crois toujours en la vie, et à l'effort que vous faites. Il ya deux types d'efforts, la plupart des gens sont toujours en train d’essayer de rattraper le moment pour une raison précise. Pour moi c’est un peu différent. J'ai fait des efforts sur ce qui me semblait inutile, je veux dire pas pour une utilisation immédiate. Plus tard cela vous surprend mais il y a un retour des choses. La vie est toujours une surprise. Vous n'avez pas à agir vraiment selon le courant dominant. Parfois cela prend du temps, mais vouloir éduquer les gens pas à pas de façon dirigée pour les conduire au succès ne marche pas. En tous cas ce n’est pas ce qui a fonctionné avec moi. L’irrationalité a aussi sa part de poésie.
     

    Dossier Spécial : Ai Weiwei, un artiste qui défie le régime chinois
    Reuters/David Gray

     

    Lire aussi:
    Ai Weiwei, artiste de la révolte, Brice Pedroletti, Le Monde, 24/12/2012

    Chronologie et chiffres clés
    Sur le même sujet
    Commentaires

    Republier ce contenu

    X

    Vous êtes libres de republier gratuitement cet article sur votre site internet. Nous vous demandons de suivre ces Règles de base

    Le Partenaire s'engage à ne pas porter atteinte au droit moral des journalistes. A ce titre, le Contenu devra être reproduit et représenté par le Partenaire tel qu'il a été mis à disposition par RFI, sans modifications, coupures, ajouts, incrustations, altérations, réductions ou insertions

    Ajoutez cet article à votre site Web en copiant le code ci-dessous.

    Republier ce contenu

    X

    Vous êtes libres de republier gratuitement cet article sur votre site internet. Nous vous demandons de suivre ces Règles de base

    Le Partenaire s'engage à ne pas porter atteinte au droit moral des journalistes. A ce titre, le Contenu devra être reproduit et représenté par le Partenaire tel qu'il a été mis à disposition par RFI, sans modifications, coupures, ajouts, incrustations, altérations, réductions ou insertions

    Ajoutez cet article à votre site Web en copiant le code ci-dessous.

     
    Désolé mais le délai de connexion imparti à l'opération est dépassé.