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    Asie-Pacifique

    Récit : mon voyage sous surveillance en Corée du Nord

    media Rendre hommage à Kim Il-sung en se rendant à son mausolée est un passage obligé pour les touristes… comme pour les Nord-Coréens. Jean Conor / RFI

    Visiter le pays le plus isolé au monde : c’est possible ! Quelques étrangers tentent l’aventure chaque année. Notre journaliste s’est glissée dans la peau d’une « touriste » pour un voyage hors du commun et forcément très contrôlé dans le dernier pays stalinien.

    Impossible de débarquer sur un coup de tête, seul avec sa carte et son sac à dos. Pour mettre un pied en Corée du Nord, prière de s’adresser à un voyagiste « spécialisé» qui, lui seul, pourra vous obtenir un visa. En l’absence de relations diplomatiques, donc de consulat, c’est Pyongyang qui accorde le précieux sésame après une « enquête » de sa très discrète délégation parisienne. Cette dernière vérifie, entre autres, que le demandeur n’est pas journaliste. Coup de chance, nous passons entre les mailles du filet, mais l’atmosphère n’en reste pas moins pesante.

    Partir en vacances en Corée du Nord, c’est quitter le monde réel pour plonger dans une ambiance orwellienne. Dès l’arrivée à l’aéroport de Pyongyang, les valises sont fouillées. Passeports, téléphones portables, GPS et même magazines occidentaux – forcément subversifs – sont confisqués. Dans le hall, nos guides nord-coréens attendent. Ils ne nous quitteront plus d’une semelle jusqu’à la fin du séjour.

    Touristes, oui, mais sous conditions

    Illico, le visiteur étranger est expédié dans l’un des trois hôtels qui lui sont exclusivement réservés. Le plus souvent, il s’agit du Yanggakdo, un quatre étoiles planté sur une île en dehors du centre-ville. Pas question d’en sortir sans son guide ! Même accompagné, il est interdit aux étrangers d’utiliser les transports en commun ou de posséder des wons, la monnaie locale. Ici, les touristes payent en euros ou en yuan, la devise chinoise. Difficile de faire la moindre modification dans le programme préétabli avec le voyagiste : la Corée du Nord n’aime pas l’imprévu.

    Le guide qui nous est imposé est à la fois chaperon, conférencier et ambassadeur du régime. Arborant au poitrail, comme tous les Nord-Coréens, le pin’s à l’effigie de Kim Il-sung*, il manie à merveille l’idéologie officielle et sa sémantique. L’Américain est inévitablement « impérialiste », le Japonais toujours « cruel » et le gouvernement sud-coréen nécessairement « fantoche ». Les atrocités commises par Washington pendant la guerre de Corée (1950-1953) sont documentées à grand renfort de statistiques et de peintures à la limite du soutenable, dans un musée de Sinchon, au sud-ouest de la capitale. Devant le bâtiment, une fresque mosaïque comme il en existe des milliers dans le pays montre un Nord-Coréen infligeant une raclée à un soldat américain : « Mettons dehors les impérialistes américains et réunifions la Corée ! », traduit le guide.

    De monuments en bâtiments officiels, le guide nous abreuve de chiffres – date d’inauguration, durée des travaux, nombre de visites de Kim Il-sung – et de légendes fondatrices. Comme par exemple cette histoire inlassablement racontée aux visiteurs de la ferme de Chonsam. Un jour le « Président Eternel » rendit visite aux paysans de cette coopérative, célèbre pour sa production de kakis. « Combien de fruits dans cet arbre ? », demanda-t-il. « Cinq cents », répondirent les paysans. « Non, huit cents ! », rétorqua Kim Il-sung, après un rapide coup d’œil. Vérification faite, l’arbre comptait bien 803 kakis ! L’histoire devait alors intégrer le panthéon mythologique du Grand Leader.

    Cravate et gerbe de fleurs de rigueur

    Certaines visites ne sont pas juste recommandées, elles sont obligatoires. Chaque voyageur se doit de rendre hommage au père fondateur de la nation, Kim Il-sung, dont les portraits ornent systématiquement les façades des bâtiments officiels. Pour se faire, cravate et gerbe de fleurs sont exigées. Un arrêt shopping est prévu à cet effet.

    On n’accède au mausolée qu’au terme d’une interminable procession en tapis roulant. Des rouleaux-brosses nettoient les chaussures, une soufflerie ôte la moindre impureté des vêtements. Pas question de souiller l’édifice sacré, où devrait aussi reposer son fils, Kim Jong-il, décédé le 17 décembre. Dans une atmosphère très protocolaire, le visiteur peut enfin s’incliner trois fois devant le corps embaumé du défunt Grand Leader  sous la surveillance des soldats postés aux quatre coins de la pièce.

    Autres passages obligés, les lieux d’enseignement – crèches, écoles et autres palais de la jeunesse – où les enfants du régime dévoilent l’éventail de leurs talents dans des spectacles officiellement « improvisés ». De la broderie à la calligraphie, de la danse à l’accordéon, l’excellence de ces petits ambassadeurs du régime doit paraître évidente aux yeux du monde.

    Réveil au son des chants de propagande

    Pourtant, dans cette patrie idéale nourrie aux idées du Juche, l’idéologie officielle, le voyageur ne peut que ressentir un certain malaise. Difficile de ne pas noter l'absence de magasins d'alimentation, de terrasses de cafés, de remarquer la vétusté des routes en dehors de la capitale. Ou de s’interroger sur ces armées de « volontaires » réquisitionnées pour couper le moindre brin d'herbe mal placé. Difficile de ne pas entendre dès 5h00 du matin les chants de propagande crachés par les haut-parleurs qui rythment, du lever au coucher, la vie quotidienne des Nord-Coréens. Dans les campagnes, où persistent d’antiques charrues tirées par des bœufs, où l’engrais manque, l’agriculture patine. Les Nord-Coréens souffrent de malnutrition chronique : 6 millions auraient besoin d’une aide alimentaire, selon l’ONU.

    La population, anesthésiée par la propagande, ne vous adresse aucun regard. Sûrement par peur d’être vue, peut-être aussi par peur tout court. Sans internet, sans Facebook, sans journaux, la plupart des Nord-Coréens ignorent tout du monde extérieur. C’est finalement dans les parcs d’attractions, particulièrement nombreux dans le pays, qu’on les approche le plus. Parfois même, ils sourient. Quel est donc ce régime qui emprisonne, affame sa population, mais offre en parallèle à ses gens l’accès à des manèges flambants neufs ? Du pain et des jeux, disait-on sous d’autres cieux. Mais ici, le riz manque. Et, sauf surprise, la situation ne devrait pas changer après la mort du Cher Leader. L’ère de Kim Il-sung est révolue, celle de son fils Kim Jong-il vient de s’éteindre. Mais les apparatchiks du régime et Pékin, soucieux de protéger leurs intérêts, sont tapis dans l’ombre du jeune héritier de la dynastie.

    *Kim Il-sung (1912-1994) : fondateur et premier dirigeant de la Corée du Nord

     

    Chronologie et chiffres clés

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