Littérature / Inde / Royaume-Uni / France - 
Article publié le : jeudi 02 février 2012 - Dernière modification le : jeudi 02 février 2012

« Solo », de Rana Dasgupta : « Sofia est une métaphore de Delhi »

Rana Dasgupta, le nouvel espoir de la littérature indienne en langue anglaise.
Rana Dasgupta, le nouvel espoir de la littérature indienne en langue anglaise.
Editions Gallimard/C. Hélie

Par Tirthankar Chanda

Rana Dasgupta est « l’un des auteurs indiens les plus novateurs de sa génération », avait écrit Salman Rushdie. Venant de l’un des plus grands romanciers contemporains, ces propos sonnent comme une véritable consécration pour le jeune Dasgupta dont les éditions Gallimard viennent de publier le nouveau roman, Solo, en traduction française.

Le romancier indo-britannique Rana Dasgupta s’était fait connaître en 2005 en publiant un volume de nouvelles à mi-chemin entre contes traditionnels et récits au réalisme magique et aux accents « rushdiens ». Son nouveau roman qui paraît ces jours-ci en traduction française nous entraîne au cœur des promesses et des tragédies du 20e siècle, racontées à travers la voix d’un Bulgare centenaire, aveugle et visionnaire. Rushdie n’a pas tout à fait raison en disant que Rana Dasgupta est « l’un des auteurs indiens les plus novateurs de sa génération ».

Dasgupta ne se définit pas exactement comme un écrivain indien. Il aime à rappeler qu’il est Britannique de par sa nationalité et sa formation. Né à Canterbury en 1971, de père indien et de mère anglaise, il a grandi en Angleterre, fait ses études secondaires et universitaires entre Canterbury et Cambridge, avant de parfaire sa formation aux Etats-Unis. Il ne parle pas le Bengali (la langue de son père) et son goût pour la littérature vient de ses lectures de Chaucer, Thomas Mann et Dostoïevski. S’inscrivant résolument dans la tradition narrative européenne, il déploie ses récits-légendes entre Tokyo et New York, en passant par Lagos, Paris ou Sofia, la belle capitale bulgare où se déroule l’action de son nouveau roman.

L’indianité en question

Cela dit, s’agissant de l’indianité de Dasgupta, Rushdie n’a pas tout à fait tort non plus. L’Inde n’est pas totalement absente de la vie et de l’œuvre du jeune romancier qui vit à Delhi où il s’est installé il y a onze ans, pour se rapprocher de la femme de sa vie à laquelle son roman est dédié. « Mais je ne croyais pas que j’allais y vivre aussi longtemps », aime-t-il répéter. Or aujourd’hui, il a du mal à s’imaginer vivre ailleurs, car l’Inde, sa vitalité, son chaos créateur sont entrés dans son système. Dans ses livres, l’Inde est présente par omission, entre les lignes, à travers des tropes de l’énergie retrouvée des peuples émergeants. « A cause de mon nom à consonance indienne, explique-t-il, mes éditeurs me demandent d’écrire des récits qui se passeraient à Delhi ou à Calcutta. De plus en plus, l’idée que l’on ne puisse appréhender la réalité de l’Inde qu’à travers les heurs et malheurs de sa classe moyenne, me paraît obsolète. On peut parler de l’Inde autrement, par le biais de ce qui se passe dans d’autres pays émergeants comme l’Inde. Si j’ai situé Solo dans la capitale bulgare, c’est parce que cette ville, tout comme les grandes villes de l’Inde, est traversée par la vitalité retrouvée des peuples qui sortent d’une longue nuit de glaciation. En quelque sorte, Sofia est une métaphore de Delhi. »

Déjà, dans Tokyo : vol annulé (Buchet-Chastel, 2006), le recueil de nouvelles qui l’a fait connaître, Rana Dasgupta avait choisi de raconter l’Inde, moins à travers sa réalité sociologique ou géographique reconnaissable, qu’à travers l’évocation des peurs et des inquiétudes que ce pays partage avec d’autres régions du monde en plein bouleversement. Comment se protéger contre les désagréments et les menaces du présent ? Les 13 récits que compte ce recueil et qui sont situés dans 13 grandes villes du monde, mettent en scène sous la forme de contes, le rêve et la métamorphose, vécues comme des échappatoires par les protagonistes. Une hirondelle de mer émergeant de la bouche d’un marin nostalgique, une femme née avec tous ses souvenirs, la fille d’Isabella Rossellini transformée en une boutique à la mode sur la Madison Avenue : des situations dont l’absurdité n’a d’égal que la complexité de nos mécanismes psychiques de défense face aux agressions du monde.

« Rêves éveillés »

Dasgupta en a fait le sujet de ses récits. Ses personnages sont des marginaux, des laissés-pour-compte, des inadaptés absolus qui doivent payer un lourd tribut à la société, le prix de leur inadaptation. On pense à Kafka, à Musil, des écrivains qui ont compté pour Dasgupta. Son nouveau roman s’inscrit dans cette tradition d’écriture qui fait une large place aux héros problématiques. Ulrich, le protagoniste de Solo, en est un. Son prénom emprunté au « héros sans qualité » de Musil (L’Homme sans qualité) est une forme de prédestination au malheur et à la marginalisation.

Editions Gallimard

Ulrich de Dasgupta est un centenaire bulgare dont la vie est marquée par les soubresauts de son pays au cours des cent dernières années : l’effondrement de l’empire ottoman, les totalitarismes fascistes et communistes, le libéralisme forcené imposé par un capitalisme à l’américaine. Ses proches ont été abîmés par la guerre. Sa mère est passée par des camps communistes qui n’avaient rien à envier aux Goulags staliniens. A cette vaste fresque historique, se greffent les éléments de la vie individuelle du héros. Une vie frustrée, à l’image du destin de la petite Bulgarie, victime et proie de l’Histoire. Jamais son acteur.

Ce qui fait encore vibrer le centenaire Ulrich qui a survécu à tant de tragédies personnelles et collectives, ce ne sont pas ses souvenirs mais ses « rêves éveillés » qui constituent le deuxième mouvement de ce livre étonnant et original. On pourrait presque lire cette seconde partie comme un volume indépendant. Elle est composée de visions et pérégrinations à travers un univers imaginaire, peuplé de jeunes hommes et femmes dont le dynamisme incarne le contre-récit de la vie morne et défaite d’Ulrich. Ils vivent la vie qu’Ulrich aurait aimé vivre, connaissent le succès qu’Ulrich aurait aimé connaître. A la fois émanations d’un esprit en délire et êtres libres, les Khatuna, les Irakli, les Boris posent aussi la question du rapport de la fiction avec son créateur. « Ses fictions privées l’ont soutenu jour après jour, tandis que le monde lui-même tournait à l’absurde », écrit Dasgupta en introduisant le deuxième mouvement de son récit. Outre du Rushdie, il y a du Pirandello et du Borges dans ces pages où la fiction se révèle pour ce qu’elle est : une reconstruction thérapeutique et ludique du réel.

______________________________________________
Solo
, par Rana Dasgupta. Editions Gallimard, traduit de l’anglais par Francesca Gee. 464 pages. 24,65 euros.

tags: France - Inde - Littérature - Royaume-Uni
Fiche Pays :
Sur le même sujet :
Commentaires
Réagissez à cet article
Le contenu de ce champ sera maintenu privé et ne sera pas affiché publiquement.
To prevent automated spam submissions leave this field empty.
CAPTCHA
Cette question sert à vérifier que vous n’êtes pas un robot afin de prévenir le spam automatique.
Image CAPTCHA
Saisissez les caractères (sans espaces) indiqués dans l'image.
Fermer