Inde - 
Article publié le : mercredi 12 septembre 2012 à 09:49 - Dernière modification le : jeudi 13 septembre 2012 à 11:45

La carte d’identité biométrique indienne, une deuxième chance pour les plus pauvres?

Lancé en septembre 2010, le projet «Aadhar» a pour but de relever les données biométriques de 1,2 milliard d'Indiens.
Lancé en septembre 2010, le projet «Aadhar» a pour but de relever les données biométriques de 1,2 milliard d'Indiens.
RFI / Sébastien Farcis

Par Sébastien Farcis

Les autorités indiennes sont en train d’enregistrer les données biométriques de toute la population, soit 1,2 milliard de personnes, dans le but de créer la première carte d’identité nationale. Ce système, appelé « l’identification unique » et basé sur la reconnaissance des empreintes digitales et de l’iris de l'oeil, veut aussi mettre fin au détournement des aides publiques pour les pauvres. Mais ce fichage numérique d’une ampleur inédite au monde inquiète les experts, surtout qu’aucune loi n’a encore été votée pour garantir le respect de ces données personnelles.

Surykant Bundake, vêtu d’une chemise blanche à carreaux fraîchement repassée, passe devant le tableau noir de la grande classe de l’école d’un quartier populaire de Churchgate, au sud de Bombay, transformée en centre d’enregistrement. Il s’avance vers la chaise en plastique posée devant un fond blanc, et enlève délicatement ses lunettes. La webcam prend sa photo. Clic.

Il pose ensuite un appareil gris sur son visage, qui, en deux secondes, fait apparaître une photo de ses deux yeux sur l’écran. Clac. Puis il relit et confirme à l’opératrice ses informations biographiques entrées dans l’ordinateur. Finalement, cet ancien ouvrier à la retraite, âgé de 64 ans, se lève et pose ses doigts sur un lecteur qui émet une lumière fluorescente verte. Ses empreintes apparaissent sur l’écran de l’ordinateur, suivies d’une lumière rouge. Front plissé de l’opératrice. « Réessayez », lui intime-t-elle. Lumière rouge, de nouveau.

« Nous avons des problèmes avec les travailleurs manuels et les habitants des bidonvilles, confie en aparté Pritesh Sapkal, analyste pour l’entreprise informatique Glodyne, déléguée par l’Etat pour cette opération. Leurs empreintes sont usées ». Les lecteurs doivent pouvoir lire au moins 60% des empreintes soumises, et il aura fallu cinq essais pour que ces dix données biométriques de Surykant soient validées. Il pourra finalement partir avec le reçu de son inscription dans le système, et devrait recevoir, trois mois plus tard, la carte portant son « numéro unique d’identité ».

Réduire la corruption

Ce projet colossal de carte d’identité biométrique, appelé Aadhar (« fondation » en hindi), a été lancé en septembre 2010, avec comme but de relever les données biométriques (empreintes digitales et de l’iris, la partie colorée de l’oeil) de plus de 1,2 milliard d’habitants. L’objectif est d’abord de créer la première carte d’identité du pays, et d’inclure dans le système plus de 120 millions d’Indiens qui n’ont aucun papier, et donc aucun droit aux yeux de l’Etat.

Un moyen moderne, également, de faciliter la mobilité économique, freinée par une administration tatillonne, archaïque et souvent corrompue. Enfin, l’utilisation des données biométriques « uniques » permettrait de tracer la distribution des aides publiques, et de réduire le détournement actuel, par les intermédiaires, des subventions sur les produits de première nécessité offertes aux Indiens les plus pauvres. Une fraude qui coûte chaque année des centaines de millions d’euros à l’Etat indien.

La plus grande base de données au monde

A terme, le projet mené par Nandan Nilekani, ancien directeur du géant indien de l’informatique Infosys, devrait relier ce numéro unique au compte en banque du bénéficiaire, et permettre des transferts sécurisés, même dans les campagnes où des agents bancaires se rendraient munis d’un lecteur biométrique. « Il suffirait d’y poser le doigt pour s’identifier », assure Santosh Bogle, coordinateur du projet pour l’Etat du Maharashtra, où se trouve Bombay.

Mais cette vision semble encore irréelle dans un pays où à peine les deux tiers de la population sont connectés au réseau électrique, un tiers à de l’eau potable, et dont la moitié seulement possède un compte en banque. Le projet, dans tous les cas, avance à marche forcée. Plus de 200 millions d’identités ont à ce jour été entrées dans le système, ce qui représente déjà la plus grande base de données au monde.

L'école du quartier de Churchgate, dans le sud de Bombay, a été transformée en centre d'enregistrement pour la carte d'identité biométrique. Si les personnes n'ont pas de pièce d'identité, un proche doit les accompagner pour se porter garant
RFI / Sébastien Farcis
Les opérateurs entrent ensuite les données biographiques de la personne (nom, adresse, etc) dans le système, en anglais et hindi.
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Puis grâce à une webcam, ils capturent une photo d'identité.
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En quelques secondes, un scanner photographie ensuite les yeux pour capturer l'image de l'iris, la partie colorée de l'oeil, qui est unique à chaque individu.
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Enfin, les empreintes digitales des dix doigts sont intégrées dans le système de l'Aadhar. Un processus qui peut s'avérer laborieux chez les travailleurs manuels aux doigts usés. Surykant, âgé de 64 ans, aura mis plus de dix minutes pour cela.
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Finalement, chaque personne enregistrée reçoit un reçu. La carte d'identité biométrique avec le numéro unique à 12 chiffres sera envoyé dans les trois mois.
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Cet enregistrement peut s'avérer salvateur pour des personnes pauvres, comme cette femme d'un bidonville de Churchgate, qui n'avait jusqu'à présent qu'un seul papier d'identité : sa carte d'aide alimentaire.
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Les enfants sont enregistrés à partir de l'âge de 5 ans. Ainsi, une fois toute la population inscrite, des centres resteront en activité pour les enregistrer et régler les problèmes.
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Cependant, la fiabilité est remise en question, car les empreintes digitales changeraient rapidement au cours de notre vie. Et la protection de ces données n'est pas encore assurée par la loi en Inde. 200 millions de personnes sont déjà enregistrées.
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    Certains experts s’alarment du manque de fiabilité du système

    - JT Dsouza, directeur de l’entreprise Sparc, et spécialisé dans les systèmes de sécurisation : « Les empreintes sont des données extrêmement instables. J’avais installé une protection comparable à celle de l’Aadhar pour les coffres de bijoutiers. Résultat, au bout de deux ans, les empreintes de la moitié des utilisateurs avaient tellement changé qu’ils devaient s’enregistrer à nouveau. L’identification biométrique est donc possible sur un nombre limité. Mais à l’échelle d’un pays entier, c’est une catastrophe ». Cet ingénieur démontre également dans cette vidéo qu’il est possible de copier des empreintes digitales avec de la cire et de la colle forte, et donc de tromper ce système d’identification.

    - Sunil Abraham, directeur du Centre for Internet and Society, basé à Bangalore : « Il est possible de créer des empreintes digitales fictives grâce à des logiciels spécialisés, ce qui saborderait le gain premier de ce système, à savoir faire disparaître la fraude à l’aide publique. De plus, il n’existe encore aucune loi en Inde protégeant les citoyens contre l’utilisation abusive par l’Etat de leurs données personnelles sur Internet (comme c’est le cas en France grâce à la commission informatiques et libertés (CNIL), ndlr). Or ces données collectées sont en train d’être transmises au ministre de l’Intérieur pour créer un nouveau fichier de recensement ».

    - L’Angleterre avait lancé un projet similaire en 2004, et investi plus de 5 milliards d’euros, avant de l’abandonner en 2010, car il enfreignait de manière excessive les libertés individuelles.

     

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