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    Asie-Pacifique

    Duch à Rithy Panh : «J’ai pitié de ceux qui sont morts»

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    Après S21, La machine de mort khmer rouge - Prix Albert Londres 2004 -, Rithy Panh poursuit son travail de mémoire avec Duch, le maître des forges de l’Enfer, qui sort en DVD aux éditions Montparnasse en France. Les confessions de cet ancien responsable du S21, à la fois fier et conscient du drame qu’il a fini par assumer, agit comme une autopsie du régime khmer rouge.

    D’emblée, le cinéaste rappelle que le régime Khmer rouge communiste, à la tête du Cambodge entre 1975 et 1979, aurait causé la mort, selon lui, de près de 2 millions de gens, soit le quart de la population de son pays, alors rebaptisé Kampuchea démocratique. En fond sonore, la voix métallique de son leader, Pol Pot, vante les mérites du « peuple cambodgien » quia lutté « jusqu’à la grandiose victoire du 17 avril 1975 ».  Entendez la prise de Phnom Penh par ses troupes, qui a entraîné la chute du général de Lon Nol soutenu par les « impérialistes américains ».

    En pyjama dans sa cellule, Duch, de son vrai nom Kaing Guek Eav, se verse une tasse de café. Il a accepté d’affronter son passé devant les caméras de Rithy Panh. Obéissant, comme ses compatriotes, à l’Angkar (l’Organisation), il a dirigé le centre « S21 », au cœur de Phnom Penh, en qualité de secrétaire du Parti. Une « machine » qui serait responsable à elle seule de la mort de 12 380 personnes, affirme le commentaire.
     
    « Le bien de chaque Cambodgien tient dans un ballot »
     
    Le vieil homme expire avant d’entamer son récit. Il explique son engagement, ses convictions, ses méthodes, ses doutes, ses souffrance aussi. Un entretien extrait de 300 heures de rush - que le cinéaste cambodgien nourrit, dans un montage parallèle, d’archives photos ou filmées qui resituent le contexte de l’époque. Sans oublier les interviews d’autres témoins, notamment des gardiens du S21 qui opéraient sous ses ordres, venant en contrepoint affiner notre vision du personnage. Rithy Panh fut, rappelons-le, interné à l’âge de 11 ans dans un camp de réhabilitation par le travail, et l’essentiel de son œuvre est consacré au drame cambodgien.

    Dans une archive en noir et blanc, Pol Pot harangue un parterre de soldats : « Le sens du combat de notre peuple n’est pas écrit par un ou deux poètes mais par le sang de tout un peuple qui s’est sacrifié depuis des siècles. Ce sang s’est transformé en haine de classe. (Il) nous impose de protéger notre Kampuchea pour qu’il prospère au rythme du prodigieux « bond en avant » - référence au « Grand Bond en avant » du voisin et allié chinois, lancé en 1958 par Mao Zedong. Au Cambodge, la révolution paysanne maoïste est en marche. On la voit dans ces images de paysans courbés dans une rizière, formant une chaîne humaine à perte de vue. En fond sonore : l’hymne cambodgien qui ressemble à s’y méprendre à L’Internationale.

    « Absolument tout appartient à l’Angkar », souffle Duch qui se lance dans une longue explication de l’idéologie dans laquelle il a (eu) foi : manger et travailler collectivement, ne plus avoir de sentiment individualiste, renoncer à sa famille : « Plus de vente, plus d’échanges, plus de plaintes, plus de jérémiades, plus de vol ni de pillage, plus de propriété individuelle. Le bien de chaque Cambodgien tient dans un ballot ».
     
    Rithy Panh "Duch. Le maître des forges de l'Enfer" (capture d'écran) Editions Montparnasse
    Une émotion teintée de fierté embue son regard quand il évoque la discipline. « Quand j’entre au parti, je salue le drapeau », dit-il le poing levé collé sur la tempe et un regard illuminé. Sanglé dans une chemise grise à manches courtes, l’homme justifie ses choix. Toute sa vie, il s’est efforcé d’être loyal envers le parti et envers le peuple. Il a respecté à la lettre les règles édictées pour le S21 : ni arrestation, ni butin de guerre (il appartient au parti), ni conduite immorale avec les femmes. Une photo montre des jeunes combattantes, tout sourire, armes à la main. « J’avais peur de ça, d’être éclaboussé ».
     
    Il a rejoint « la révolution pour servir son pays. Je le devais à mes parents », confie-t-il avant de lâcher : « J’ai travaillé durement (…) pour qu’on ne me tue pas pour rien ». Et d’avouer que sa « biographie posait problème ». Sino-cambodgien (donc étranger), détenteur du baccalauréat (donc intellectuel, catégorie honnie par les Khmers rouges), il n’appartenait pas, de surcroît, au « réseau principal » de Pol Pot. D’où son application à faire au mieux[« J’ai travaillé l’interrogatoire »]…
     
    Justice du peuple et dictature du prolétariat 
     
    Pour bâtir une société nouvelle, il faut des hommes neufs. « Seul un enfant qui vient de naître est pur », explique-t-il. Dès 1973 - il dirige alors le M13, un camp de détention dans les maquis khmers rouges -, il recrute des enfants choisis en fonction de critères bien précis : tous des paysans de classe moyenne ou pauvre, « forgés par le mouvement. Je les contrains à garder et à interroger. » Des fonctions qui passent avant l’alphabétisation. Résultat, « ils sont loyaux envers moi ». Duch le bourreau - Maître des forges de l’Enfer, le titre du film - passe parfois sans crier gare du côté des victimes : « On nous utilise, on nous endoctrine encore et encore et peu à peu on obéit ! »

    Rithy Panh "Duch. Le maître des forges de l'Enfer" (capture d'écran) Editions Montparnasse
    Filmé dans l’enceinte d’un tribunal, Duch cite, en français, une phrase tirée de La démocratie nouvelle de Mao : « Le véritable amour du peuple, c’est de donner aux prolétaires la possibilité d’exercer la dictature ». Une théorie qui lui « semblait juste et applicable » en 1953 quand le Cambodge venait d’obtenir son indépendance de la France. « J’ai pensé que la justice serait aux mains de mon peuple si on appliquait la dictature du prolétariat ». Et de citer Karl Marx qui préconisait de l’appliquer « aux voleurs, aux bandits, aux incendiaires, aux usuriers malhonnêtes ».
     
    Duch est « content » de propager ces idées qui étaient enseignées, précise-t-il, comme « base de réflexion » pour que les jeunes aient « une position ferme dans la destruction de l’ennemi ». Et de réciter tout de go le code de bonne conduite du Khmer rouge : « A te garder, on ne gagne rien. A t’éliminer, on ne perd rien ! » Ou encore : « Il vaut mieux arrêter par erreur que libérer par erreur »...

    Des phrases qui renvoient à la froideur monstrueuse de ce personnage au service du parti-Etat. Duch fut le premier dirigeant khmer à être traduit devant une Cour de justice pénale internationale hybride ONU-Cambodge et devant les Chambres extraordinaires des Tribunaux cambodgiens (CETC), qui l’ont condamné en appel le 3 février 2012 à la perpétuité pour « meurtre, torture, viol et crimes contre l’humanité ». Car Duch était « l’éducateur ». Et il l’assume jusqu’aujourd’hui : « Personne n’osait éduquer à ma place, dit-il fièrement. L’essentiel était que j’accepte la ligne du parti : que les personnes arrêtées étaient des ennemis, pas des hommes. » Et de mimer ses cours théoriques prodigués à ses jeunes recrues dans ses séances de formation : « Camarades, n’ayez pas de sentiments ! » . « C’est le parti qui vous guide. (…) Vous hésitez ? Pourquoi ?  [rire édenté] Regardez mon visage, lance-t-il au cinéaste. C’est un visage avide d’expliquer l’essence de ce langage. Cette langue de tuerie, de position ferme de la dictature prolétarienne, c’est moi qui l’ai diffusée à S21 ».
     
    « Comme si je défiais la civilisation »
     
    Capture d'écran du film de Rithy Panh "Duch. Le maître des forges de l'Enfer" Editions Montparnasse
    Il devait faire ce travail dans l’intérêt du parti et dans son propre intérêt : celui de préserver sa vie. Mais « quand le parti a perdu, tout a basculé », constate-t-il, cynique. Son plus grand regret ? Le viol de son institutrice de cours élémentaire à l’école primaire de Kampong Chen par un « interrogateur », qui lui a enfoncé un bâton dans le sexe. « J’ai tant pitié d’elle », déplore-t-il. Il n’a pas « considéré ce crime comme un viol. Je l’ai pris pour une infraction à la discipline de l’interrogatoire. J’étais terrorisé. Je n’osais pas demander à mon chef d’arrêter l’interrogateur. J’avais peur qu’il me traite d’individualiste. » L’institutrice en question s’est pendue dans sa cellule, racontent des gardes du S21 qui miment la scène.

    « Moi qui suis enseignant, qui voulais que le peuple acquiert le savoir, quand je regarde le passé aujourd’hui, à ce moment-là, j’étais tombé bien bas. J’ai pris un lycée pour en faire une prison, un lieu de torture, afin de tuer comme si je défiais la civilisation ». Acceptant d’examiner une à une les pièces qui l’accusent, il demande pardon devant la caméra de Rithy Panh : « J’ai pitié de ceux qui sont morts ». Surtout, il remet en question « la vérité prolétarienne », le fait de « tuer qui on veut pour que la classe prolétarienne triomphe », et que « la justice » soit « le peuple »

    « Certaines choses allaient au-delà de l’acceptable, mais je les ai faites »
    , dit-il rappelant que l’oubli fut aussi une façon de mettre une distance avec la tourmente. L’homme dit avoir évolué. Il avait d’abord fait porter la responsabilité de ses actes au gouvernement du Kampuchea démocratique « à qui l’ONU avait accordé un siège jusqu’en 1990 ». Puis, il s’est dit « otage du régime khmer » avant, enfin, de se rendre compte qu’il avait aussi été « un acteur du crime au bureau S21 ». Son principal remord : les listes de prisonniers qu’il annotait et qu’il transmettait à l’Angkar, qui ont permis, dit-il, de « faire arrêter des gens libres. Celui qui annote les documents est le plus grand criminel ».
     
    Capture d'écran du film de Rithy Panh "Duch. Le maître des forges de l'Enfer" Editions Montparnasse
    _______________________________
    Duch, Maître des forges de l’Enfer, par Rithy Panh.
    France, Cambodge. Sortie en salles en France le 18 janvier 2012. VO khmère sous-titrée en français. DVD sorti en octobre 2012 aux Editions Montparnasse. 15 euros.
     
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