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    Asie-Pacifique

    Pakistan: les talibans s'imposent dans la guerre de la polio

    media Un sauveteur, devant le corps sans vie d'une des membres d'une équipe de vaccination, tuée en janvier à Karachi. REUTERS/Akhtar Soomro

    Le Pakistan, l'un des derniers bastions de la polio, voit son nombre de victimes atteindre son plus haut niveau depuis quinze ans. La guerre contre la maladie, menée à grands coups de millions de dollars, se heurte à l'hostilité des talibans... et des habitants.

    « D’un côté, les Etats-Unis dépensent des millions de dollars pour éliminer la polio, pendant que de l’autre, ils tuent des centaines de personnes avec l’aide de leur esclave, le Pakistan. » Ces avec ces mots que Hafiz Gul Bahadur, leader taliban « modéré » du Nord-Waziristan, condamne les campagnes de vaccination contre la maladie. Dans les zones tribales, dominées par plusieurs mouvements de rébellion, la polio est devenue progressivement l’enjeu d’importantes luttes d’influence.

    Cette semaine, les autorités sanitaires se sont en effet alarmées d’un triste record. Depuis le début de l’année, 202 cas de paralysies ont été enregistrés des suites de la polio. Un niveau qui n’avait pas été atteint depuis quinze ans. La poliomyélite, un virus hautement contagieux, se répand au contact physique et est favorisé par une mauvaise hygiène. Il touche tout particulièrement les enfants. Dans 1% des cas, il entraîne paralysies et déformations majeures chez les victimes. Le reste du temps, il passe pour une mauvaise grippe… qui facilite sa circulation. Ce fléau a été largement endigué grâce à une colossale campagne de vaccination, menée depuis une trentaine d’années. Il reste pourtant endémique au Nigeria, en Afghanistan et au Pakistan. La plupart des cas identifiés ces dernières années dans d’autres pays (Palestine, Irak, Syrie…) trouvent leurs origines dans les zones tribales qui séparent les territoires dépendant de Kaboul et d’Islamabad.

    La maladie, une arme politique

    Au Pakistan, les talibans et les autres mouvements islamistes radicaux ont condamné les campagnes de vaccination contre la polio. Plus question pour eux d’autoriser la circulation des équipes médicales : depuis deux ans, une cinquantaine de soignants et de gardes ont été abattus. Le souvenir de l’utilisation d’une fausse campagne de vaccination contre l’hépatite pour aider la CIA à retrouver Oussama ben Laden a convaincu les rebelles de ne plus laisser des médecins les approcher. Dans l’esprit des populations, se faire soigner est devenu le synonyme d’un possible ciblage par les drones américains.

    « Les volontaires pakistanais se font tirer dessus par des gens qui croient protéger leurs enfants », explique Didier Chaudet, spécialiste de la région à l’Institut prospectives et sécurité en Europe (IPSE). « Les fondamentalistes en général, croient que ces médicaments rendent les enfants stériles. On parle de gens qui n’ont pas d’éducation et qui se tournent vers l’imam pour un éclairage. » Des chefs de guerre et des chefs religieux qui prouvent ainsi leur capacité à s’opposer et à imposer leurs décisions à Islamabad et Washington.

    Les talibans, mais aussi al-Qaïda, ont pourtant longtemps laissé travailler les équipes sanitaires dans la région. Ils avaient tout à gagner à laisser soigner les populations. «  L’attention internationale portée à la question pourrait pourtant avoir conduit les groupes terroristes à penser qu’ils pouvaient mener à bien certains de leurs projets en neutralisant les campagnes de vaccination », écrivent trois spécialistes de la question. La résistance contre les campagnes médicales est devenue un symbole de la résistance contre l’Occident.

    Une question marginalisée

    « Les talibans ont cela en commun avec le gouvernement, note Didier Chaudet, la polio n’est pas une priorité. » « Ce n’est pas le premier soucis au Pakistan où beaucoup d’enfants continuent de mourir de simples diarrhées », confirme le docteur Emmanuel Baron, directeur d’Epicentre, le centre de recherche en épidémiologie de Médecins sans frontières (MSF).

    Carole Déglise, experte santé de l’ONG Première urgence - Aide médicale internationale, regrette le manque d’efforts pour achever d’éradiquer la maladie. Elle appelle de ses vœux à plus de coordination entre les acteurs concernés par la question et à un engagement politique à tous les niveaux. « L’épidémie au Pakistan complique les efforts d’éradication de la polio au niveau global, explique-t-elle. Tant que la transmission de la maladie n’est pas stoppée dans les pays endémiques, tous les pays restent à risque d’importation du virus. »

    Face à l’hostilité des islamistes et aux craintes des populations, les équipes humanitaires risquent plus que jamais leur vie. Devenus des cibles, ils ne trouvent aucun soutien auprès des habitants. Dans un reportage du New York Times, une volontaire se désespérait de ce qu’on lui rétorquait lorsqu’elle parvenait tant bien que mal dans un village : « Nous avons besoin d’écoles, nous avons besoin de routes, nous avons besoin de maisons. Tout ce que vous savez apporter à nos enfants, c’est cette histoire de polio, encore et toujours. »

    Grosse artillerie… ou dépolitisation ?

    Un milliard de dollars par an. C’est ce que coûte la guerre contre la polio. L’OMS, l’Unicef et le Rotary International soutiennent de toutes leurs forces cet effort. Derrière, ce sont des géants financiers qui paient. Monaco est ainsi l’Etat qui dépense le plus par habitant pour combattre la polio. Autre acteur emblématique : Bill Gates, le fondateur de Microsoft, et sa fondation.

    Une approche frontale qui laisse sceptiques certaines ONG. Le Dr. Baron remarque ainsi que « le projet est porteur d’une idée politique en elle-même. Pour un groupe opposé à l’Occident, toute entreprise occidentale est à combattre, y compris si elle est sanitaire. » L’épidémiologiste regrette le maintien d’une logique de forcing qui « pousse les équipes médicales dans des logiques sacrificielles ». Reste à trouver comment transformer la vaccination des populations de ces régions en un acte banal, admis comme la prise d’un simple médicament et dénué de tout enjeu global fédérateur… dans un sens comme dans l’autre.

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