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    Asie-Pacifique

    Adrien Le Bihan sur Isaac Babel: «Staline voulait sa mort»

    media Isaac Babel, portrait affiché sur la couverture du livre de Adrien Le Bihan : « Isaac Babel, l’écrivain condamné par Staline », publié aux éditions Perrin. DR

    Avec « Isaac Babel, l’écrivain condamné par Staline », Adrien Le Bihan fait renaître un grand romancier soviétique. Le nom d’Isaac Babel (1894-1940) est indéniablement lié à l’histoire sanglante de la Russie de la première moitié du 20e siècle : des pogroms antisémites aux répressions staliniennes en passant par la révolution d’Octobre et la collectivisation forcée. Adrien Le Bihan, premier biographe français de l'auteur de « Cavalerie rouge », livre un portrait de ce grand écrivain qui travaillait pour la propagande soviétique, de cet homme à l’immense culture qui accueillait chez lui Gide et Malraux, de cet écrivain protégé par Gorki et fusillé par Staline. Entretien.

    RFI : Comment avez-vous été attiré par Isaac Babel ?

    Adrien Le Bihan : J’ai commencé à lire Babel peu après mon séjour en URSS, où j’avais été pendant deux ans lecteur de français à l’Université de Tachkent, au temps de Brejnev. Mes amis là-bas me parlaient d’écrivains russes contemporains, comme Evtouchenko, mais jamais de Babel.

    C’est après mon retour que je me suis jeté sur Cavalerie rouge et que je me suis fait une idée de Babel par sa correspondance avec sa mère et sa sœur émigrées en Belgique – une correspondance où il était souvent question de la femme de Babel, Evguénia, émigrée en France. Annotée par leur fille Nathalie, elle donnait l’image que j’ai gardée longtemps, et qui persiste chez beaucoup de gens, d’un écrivain secrètement rebelle, qui, après le succès de Cavalerie rouge et des Récits d’Odessa, aurait été soumis à une « censure perpétuelle », aurait refusé « d’écrire selon les directives du Parti » et, avant d’être arrêté, se serait retranché « dans le silence… » Cette image s’est modifiée pour moi lorsque de nouveau, beaucoup plus tard, je me suis intéressé à Babel.

    Pouvez-vous préciser ?

    C’est par Charles de Gaulle que je suis revenu vers Babel, lorsque je me suis mis à écrire De Gaulle et la Pologne. En 1920, en effet, le capitaine de Gaulle est un des conseillers français de l’armée polonaise qui combat la cavalerie rouge de Boudionny, au sein de laquelle Babel est propagandiste - je dis bien « propagandiste » et non pas « correspondant de guerre » comme on l’écrit souvent. Pour écrire sur de Gaulle, j’ai lu avec profit le Journal de 1920, que Babel griffonna pour lui-même pendant cette campagne et qui fut très tardivement publié. Le comparant aux violents écrits de propagande qu’il destinait aux soldats de Boudionny, j’ai mesuré à quel point ce grand écrivain était capable de se dédoubler, et c’est ce qui m’a décidé à écrire sur lui aussi.

    Comment ont évolué ses rapports avec le régime soviétique ?

    Ses rapports envers le régime bolchevik ne semblent pas avoir évolué beaucoup entre 1917 et la Grande Terreur, qui commence en 1937. Il a accepté ce régime d’emblée même s’il n’a pas adhéré au parti. Dès 1918, on peut le considérer - suivant une expression qui apparaîtra plus tard - comme un bolchevik sans parti. Et je suis persuadé qu’il l’est jusqu’au bout, ou presque, ne serait-ce que parce que les juifs, sous ce régime, ont les mêmes droits que les autres.

    Était-il lucide ou naïf ?

    Les deux, peut-être. Il fait confiance au régime bolchevik, mais il y a des moments où il est perdu, déboussolé. Pendant la guerre russo-polonaise, choqué par les pillages, destructions, pogroms perpétrés par les Cosaques, les ouvriers ou les paysans de l’Armée rouge, il se révolte, dans son Journal, contre la manière dont les soldats de Boudionny apportent le socialisme à la Pologne. Une douzaine d’années plus tard, en Ukraine, pendant la collectivisation forcée des terres, il est bouleversé par des scènes qui l’horrifient et qu’il ne décrit pas. Mais ces excès ne semblent pas compromettre à ses yeux la ligne générale.

    En 1935, lorsqu’il vient en Ukraine préparer un numéro de L’URSS en construction sur les kolkhozes du district de Kiev, l’envoyé de Staline, Pavel Postychev, dont le nom reste lié aux souvenirs de la terreur en Ukraine, met deux voitures à sa disposition. Ensuite, pendant la Grande Terreur déclenchée par  Nikolaï Iéjov (chef du NKVD), quand nombre des amis de Babel disparaissent, il est difficile de savoir ce qu’il pense vraiment de Staline et du régime.

    Ce qui est sûr, c’est qu’il est relativement protégé par la femme d’Iéjov. Peut-être ne songe-t-il qu’à sa survie et à son œuvre. Sur ce qu’il pense alors vraiment, on ne peut faire que des suppositions, dont je m’abstiens. Je me contente d’observer, dans la mesure du possible, son comportement. En juillet 1937, il publie un très beau récit de Cavalerie rouge, Le Baiser, dans la revue littéraire La Friche Rouge, dont le fondateur, son ami Alexandre Voronski, est sur le point d’être exécuté, mais Babel ne le sait pas et ne le saura jamais.

    Il connaissait très bien la littérature française et certains écrivains français. Il a même lui-même écrit en français lorsqu’il était jeune…

    Photo de la couverture de la biographie « Isaac Babel, l’écrivain condamné par Staline », écrite par Adrien Le Bihan, publié aux éditions Perrin. DR

    Il avait une culture littéraire immense et variée. La littérature française lui était très familière. Il a traduit en russe trois nouvelles de Maupassant. Auparavant, il avait réécrit en russe, à sa manière, des fragments de Figures et Anecdotes de la Grande Guerre, de Gaston Vidal, un auteur beaucoup moins connu, mais dont le livre lui a peut-être donné l’idée de Cavalerie rouge. Grâce à d’excellentes études, à ses professeurs français d’Odessa, Babel pouvait, en français, aussi bien écrire qu’improviser des discours.

    Lors de ses trois séjours à Paris (1927-1928, 1932-1933 et 1935), il a fait des discours dans des réunions organisées par le Parti communiste français ou par l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires. Au cours d’une de ces réunions, il a fait la connaissance d’André Gide. À Paris, il a également connu André Malraux. Gide et Malraux étaient alors très proches des positions de Moscou. Babel les a revus tous deux en URSS. Malraux en 1934, au premier Congrès des écrivains soviétiques, puis en 1936, où il lui a servi d’interprète auprès de Gorki. Il a retrouvé Gide la même année, un peu plus tard, au moment des funérailles de Gorki.

    Il a reçu Malraux et Gide chez lui, à Moscou. Je crois qu’il admirait Gide plus que Malraux. Mais il redoutait Gide davantage. Il le trouvait diabolique autant que son style. Il semble avoir prévu que Gide, rentré en France, écrirait un livre qui déplairait à Staline. Ce fut Retour de l’URSS. J’ai décrit cette affaire dans Rue André Gide. Enquête littéraire à Paris XVe et en Union soviétique. Mais l’auteur français de ces années-là que Babel semble avoir apprécié le plus, c’est Francis Carco, auteur du fameux roman Jésus-la-Caille, dont le héros, à Montmartre, est un proxénète homosexuel dont une prostituée tombe amoureuse.

    Babel aimait les scènes scabreuses. Souvenez-vous de Mes premiers honoraires où un jeune homme dans le lit d’une prostituée fait semblant d’être homosexuel parce qu’il la trouve trop laide. Babel avait un faible pour les promiscuités troublantes. On rencontre chez lui des gens qui, sans le savoir, dorment ou font l’amour à côté d’un mort. Le voyeurisme n’est pas rare dans ses récits. Lui qui, on suppose, n’aurait pas fait de mal à une mouche, excellait aussi à peindre des scènes d’une violence atroce. Je pense, entre autres, à ce paysan d’Ukraine désespéré, pendant la collectivisation, qui tue sa jument affectueuse à coups de hache.

    Pourquoi n’a-t-il pas profité de ses séjours en Occident pour quitter l’Union soviétique ?

    Plusieurs fois, des amis de Babel se sont posé la question. L’idée l’a peut-être effleuré en France, en 1927, quand il habitait chez sa femme Evguénia. Mais à cette époque, il s’était beaucoup détaché d’elle. En Russie, il était célèbre et il venait d’avoir un fils de l’actrice Tamara Kachirina. À Paris, il était pauvre. Certains émigrés russes le détestaient parce qu’il avait appartenu à la Tchéka. Le système démocratique français ne l’enthousiasmait pas. Il croyait, comme je vous l’ai dit, au bolchevisme et il avait besoin autour de lui de la langue russe.

    À un ami d’Odessa, il écrit : « Pour la liberté individuelle, vivre ici est magnifique, mais nous autres, de Russie, avons la nostalgie du vent des grandes idées et des grandes passions. » Il perdra son fils, adopté par le mari de Tamara, mais lorsqu’il est déchiré entre, à Paris, une fille d’Evguénia, et, à Moscou, une fille d’Antonina Pirojkova, sa seconde femme, il essaie en vain de faire venir en URSS sa fille de Paris, Nathalie, dont il a fait une citoyenne soviétique.

    Est-ce que Babel symbolise pour vous l’histoire sanglante de la Russie au début du 20e siècle ?

    Je me suis attaché à l’individu Babel. Son cas est très particulier. Contrairement à ce qu’on a cru en France longtemps, ses plus grands amis ne sont pas forcément des écrivains. Il en a de très proches dans l’industrie, comme Iakov Gouguel, dans l’Armée rouge, comme Dmitri Schmidt, et à la Tchéka, comme le redoutable Efim Evdokimov. Tous trois sont exécutés. Babel aussi, mais pour des raisons qui le concernent seul.

    Pouvez-vous expliquer le sous-titre de votre livre : « L’écrivain condamné par Staline » ?

    On ne peut plus dire, comme la préfacière des Œuvres complètes de Babel en anglais : « À la fin (…), la Révolution a dévoré son enfant. » On ne peut plus croire qu’il fut condamné simplement parce qu’il était écrivain dans un pays totalitaire gouverné par Staline.

    Je me suis efforcé de démontrer que Staline voulait personnellement la mort de Babel, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la littérature. La guerre russo-polonaise de 1920 s’était terminée par une déroute des bolcheviks et Staline, par ses erreurs, en était en grande partie responsable. Tous ceux qui l’avaient rappelé dans leurs écrits avaient été supprimés. Or, Cavalerie rouge remettait en mémoire des épisodes inséparables de ces erreurs. En supprimant ce livre avec son auteur, le tyran effaçait des traces qui le gênaient.

    Est-ce que vous avez des raisons personnelles d’apprécier Babel ?

    Adrien Le Bihan, auteur de la biographie « Isaac Babel, l’écrivain condamné par Staline », publiée aux éditions Perrin. DR

    Je suis natif de Marseille, où j’ai vécu longtemps. Cela me rapproche de lui pour qui Odessa, sa ville natale, est le Marseille de la mer Noire. Je suis très content quand je retrouve dans ses Récits d’Odessa ou dans ses reportages des mentions de Marseille et de son port, même si elles sont mensongères. Babel était un affabulateur, ce qui fait son charme. Il a si bien donné vie à son Bénia Krik, bandit d’Odessa, que certains, aujourd’hui encore, s’imaginent la Moldavanka d’autrefois, quartier juif où Babel est né, comme un repaire de voleurs cruels et pittoresques. Cette affabulation rappelle au Marseillais une autre invention fameuse : le futur comte de Monte-Cristo, d’Alexandre Dumas, prisonnier du château d’If. 

    ► Adrien Le Bihan, Isaac Babel, l’écrivain condamné par Staline, publié aux éditions Perrin, 2015

     

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