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    Asie-Pacifique

    Inde: les ravages du système de caste dans l'enseignement supérieur

    media Manifestation le 18 janvier 2016 à New Delhi après le suicide de l'étudiant Rohith Vemula. Getty Images/Hindustan Times/Vipin Kumar

    Le suicide d’un étudiant chercheur à l’université d'Hyderabad, dans le sud de l’Inde, vient rappeler combien le poids du système traditionnel de caste demeure prégnant dans la société indienne contemporaine. La caste continue de produire un apartheid à l'indienne dans les instituts d’enseignement supérieur où les jeunes issus des castes inférieures sont souvent victimes de discrimination.

    « Que ce soit dans le domaine des études, dans la rue ou en politique, dans la vie comme dans la mort, l’homme est toujours réduit à son identité immédiate. Sa valeur est mesurée uniquement à l’aune de son statut social. Il est identifié à son bulletin de vote, numérisé, chosifié, alors que l’être humain est un être d’intelligence et de splendeur, fait de poussières d’étoiles... »

    Tels sont les derniers mots de Rohith Vemula, l’étudiant qui s’est donné la mort dimanche 17 janvier au foyer estudiantin de l’université d'Hyderabad, dans le sud de l’Inde.

    Issu de la caste inférieure des Intouchables, le jeune homme de 26 ans a commis l’irréparable pour protester contre les discriminations sociales dont lui et d’autres jeunes de sa communauté étaient victimes au sein de l’université. Dans sa lettre d’adieux qui ne pointe le doigt vers personne nommément, Rohith s’est contenté de raconter ses ambitions intellectuelles frustrées et ses angoisses existentielles. Sa lettre a bouleversé l’opinion publique indienne.

    Les faits

    Tout a commencé en décembre dernier, lorsque le défunt et cinq de ses condisciples ont été renvoyés de l’université. Ils étaient inscrits en études doctorales en sciences sociales et environnementales. Ce sont tous des « Dalits », le terme militant signifiant « opprimé » par lequel les basses castes indiennes aiment se désigner. Activistes de la « Ambedkar Students’ Association » (ASA), association estudiantine Ambedkar nommée d’après le grand réformateur dalit indien du siècle dernier, les étudiants expulsés étaient accusés d’avoir participé, en août dernier, à une bagarre les opposant aux jeunes du syndicat étudiant hindouiste.

    Bras estudiantin du parti nationaliste hindou, le BJP, au pouvoir à New Delhi, le « Akhil Bharatiya Vidyarthi Parishad » (ABVP) qui fait la pluie et le beau temps sur les campus, poussait les autorités universitaires depuis les évènements d’août à prendre des mesures punitives contre les étudiants dalits. L’université avait rejeté leurs plaintes dans un premier temps, faute de preuves.

    L’affaire a ensuite pris une tournure politique en décembre lorsque le ministère fédéral de l’Education a demandé aux autorités universitaires de revoir leur copie. Celles-ci sont revenues alors sur leur jugement précédent et ont décidé cette fois de renvoyer de l’université les activistes de l’ASA, les accusant d’être mêlés à des « activités liées à la promotion du communautarisme, de l’extrémisme et de la sédition ».

    Descente aux enfers

    Expulsés du jour au lendemain de leurs foyers, interdits de se rendre à la bibliothèque ou de manger à la cantine universitaire, les 6 jeunes se retrouvent dans la rue. Une descente aux enfers que Rohith qui était le plus sensible des expulsés avait du mal à supporter. Son suicide a mis le feu aux poudres à l’université d’Hyderabad, mais aussi à travers l’ensemble du pays où les étudiants manifestent depuis une semaine pour exprimer leur colère.

    La colère des étudiants est d’autant plus grande que la presse a révélé la pression politique exercée par le gouvernement fédéral sur le vice-chancelier de l’université de Hyderabad pour que les activistes dalits soient punis, même sans preuves. Le ministère de l’Education aurait envoyé pas moins de quatre courriers dans ce sens, enjoignant les autorités universitaires à sévir sans tarder.

    Les médias parlent d’intolérable interférence politique dans la vie des étudiants et attirent l’attention sur l’intervention du député d'Hyderabad, connu pour sa défense et illustration musclée de l’hindouisme dominant. Il s’est avéré également que le syndicaliste de l’ABVP qui avait le premier porté plainte contre Rohith et ses condisciples pour agression sur sa personne nécessitant une intervention chirurgicale, avait été hospitalisé pour une opération banale d’appendicite !

    Contexte

    Rohith Vemula n’est pas le premier étudiant dalit à se suicider en Inde. Il y a eu au cours des 10 dernières années pas moins de 22 suicides commis par des étudiants de basse caste à travers l’ensemble du pays, selon un collectif des activistes dalits, Insight Foundation qui, en l’absence de documentation gouvernementale sur le sujet, collecte les statistiques des atrocités commises contre les étudiants de basse caste dans les universités et les grandes écoles. Avec 8 suicides en cinq ans, l’université d'Hyderabad tient en quelque sorte le record en la matière. Le fondateur de Insight Foundation, Anoop Kumar, parle de « harcèlements systématiques » par des professeurs et d’ « ostracisme » par les étudiants.

    En 2006 déjà, la prestigieuse Ecole de médecine de New Delhi (AIIMS) avait été secouée par des scandales de harcèlement d’étudiants dalits et d’une série de suicides. Ces scandales avaient fait la Une de la presse locale, obligeant l’Etat indien à créer une commission d’enquête. Le rapport de cette commission qu’a dirigée S.K. Thorat, un spécialiste de l’éducation très respecté, comporte des faits et des témoignages sur la dure réalité de la discrimination basée sur la caste dans les instituts d’enseignement supérieur.

    88% d’étudiants de l’AIIMS issus des castes inférieures et des communautés aborigènes entendus par la Commission Thorat avaient déclaré avoir été mal notés à cause de leur appartenance. 84% disaient avoir été interrogés par leurs examinateurs pendant les oraux sur leurs origines et la profession de leurs parents. Le rapport Thorat attirait l’attention aussi sur les humiliations variées et diverses que les étudiants de basse caste doivent subir, parfois devant toute la classe, avec des professeurs tenant des propos méprisants sur leur appartenance sociale et sur leurs lacunes dans la matière enseignée.

    Les recommandations du rapport Thorat sont restées lettre morte à ce jour, alors que les instituts d’enseignement supérieur du pays doivent accueillir depuis 2006 de plus en plus d’étudiants de basse caste. « Pourquoi 2006, parce que c’est à partir de cette date que le gouvernement fédéral décide d’étendre aux castes intermédiaires défavorisées les quotas réservés depuis l’indépendance aux seules castes inférieures », explique Roland Lardinois (1), directeur de recherche au CNRS et spécialisé dans les questions liées à l’enseignement supérieur en Inde.

    « Longtemps bastion des hautes castes, les grandes écoles d’Etat ne se sont pas préparées pour accueillir en bonnes conditions des étudiants des milieux défavorisés, qui cumulent des handicaps sociaux, familiaux et scolaires (...) C’est cette impréparation qui conduit, ajoute le spécialiste, à des problèmes pédagogiques infranchissable, entraînant des brimades et des humiliations. »

    Apartheid

    Des brimades et des humiliations qui sont très mal vécues, mais que la majorité des étudiants de basse caste supportent en silence, sans jamais oser protester. Plus militants, conscients de leurs droits, les étudiants expulsés de l’université d'Hyderabad appartenaient, eux, à une nouvelle génération de Dalits.

    Rohith Vemula qui a raconté dans sa lettre d’adieu qu’il voulait devenir « un auteur d’ouvrages scientifiques comme Carl Sagan » était un étudiant brillant et politiquement engagé. Au sein de l’ASA, il militait pour l’éducation et l’organisation des 300 millions de Dalits que compte l’Inde, répondant en cela à l’appel de son leader Ambedkar pour qui la libération des basses castes passait obligatoirement par l’acquisition des savoirs et des outils intellectuels. Rohith manifestait aussi contre la peine de mort, contre la marginalisation des femmes et des musulmans dans une société indienne de plus en plus dominée par les fondamentalistes hindous.

    Pour beaucoup d’observateurs et d’analystes indiens qui se sont exprimés dans les médias depuis le 17 janvier, le suicide de Rohith n’est pas un suicide, mais un meurtre. Son militantisme éclairé menaçait le monopole des castes supérieures dans les milieux académiques. Pour Anoop Kumar de l’ONG Insight Foundation, Rohith avait compris que l’université était une extension de la société indienne où les basses castes subissent régulièrement des abus et des atrocités innommables. En ne précisant pas dans sa lettre d’adieu le milieu universitaire d’où sont venus les coups contre lui, le jeune étudiant a inscrit son drame dans l’histoire millénaire d’oppression dont les siens sont victimes.

    « A la fois un drame personnel et une tragédie humaine, le suicide de Rohith Vemula est un appel au secours à la communauté internationale, déclare pour sa part Rikke Nöhrlind, coordinatrice du Réseau international de solidarité avec les Dalits, IDSN). Devant l’absence de volonté politique locale pour mettre fin à la discrimination de caste qui fait tant de victimes, la communauté internationale doit agir. Comme elle l’avait fait face à l’apartheid. »

    (1) L'Invention de l'Inde, par Roland Lardinois. CNRS Editions, 2007, 487 pages.

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