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    Asie-Pacifique

    Le roi de Thaïlande Bhumibol Adulyadej est mort

    media Le souverain Bhumibol Adulyadej, en décembre 2009. (Photo : Reuters)

    La Thaïlande perd l'une de ses icônes. Le roi Bhumibol Adulyadej est décédé ce jeudi 13 octobre dans la capitale thaïlandaise, Bangkok, à l’âge de 88 ans. Le chef de la junte au pouvoir a, parallèlement, annoncé que le deuil du souverain durerait une année. Le prince héritier Maha Vajiralongkorn, âgé de 64 ans, fils du roi défunt, va succéder à son père. Il a, par ailleurs, demandé du temps avant son couronnement.

    De notre correspondant à Bangkok,

    En juin 2006, alors que tout le royaume célébrait les soixante ans du règne, Bhumibol était apparu au balcon de la salle du trône, vêtu d’un lourd manteau d’or, aux côtés de la reine Sirikit. Lentement, il avait levé la main pour saluer son peuple et avait esquissé un léger sourire. Face à lui, une foule de plusieurs centaines de milliers de personnes brandissait des portraits à son effigie et criait « Longue vie au roi ». L’émotion était telle que beaucoup de participants, vêtus de tenues jaunes - la « couleur du roi » -, ne pouvaient s’empêcher de pleurer. Et les observateurs étrangers étaient alors bien obligés de constater l’amour unanime, inconditionnel de tout un peuple pour un monarque quasi-divinisé, à la fois incarnation de Bouddha sur terre et « seigneur du territoire et de la vie » dans la tradition hindouiste.

    Mais entre le jubilé d’or de 2006 et 2016, le chaos qui a prévalu dans le monde politique thaïlandais a abouti à une érosion du prestige de la famille royale. L’image de Bhumibol a été utilisée sans vergogne par les Chemises jaunes, les opposants au populaire Premier ministre Thaksin Shinawatra qui a dirigé le pays de 2001 jusqu’au coup d’Etat de 2006. Le roi a entériné ce coup d’Etat ainsi que le putsch du 22 mai 2014 qui a éjecté un autre gouvernement pro-Thaksin. Cette politisation, plus ou moins à son corps défendant, du monarque a brisé une certaine magie. Bhumibol n’est plus apparu comme le ferment national de l’ensemble du peuple thaïlandais, mais simplement comme l’idole adulée d’une partie, majoritaire sans aucun doute, de la population. Les Chemises rouges, ou partisans de Thaksin Shinawatra, ont eu, à tort ou à raison, l’impression que le monarque les avait abandonnés, surtout après qu’il ait laissé les militaires tirer dans la foule des manifestants pro-Thaksin en avril-mai 2010 sans intervenir.

    Destin d'exception

    Une tragédie, sans nul doute, pour ce monarque dont le règne, le plus long de l’histoire de la Thaïlande, a aussi été l’un des plus prestigieux. Durant des décennies, il avait été le principal facteur d’unité dans un pays, où une pesante structuration hiérarchique exacerbait les inégalités sociales. Il incarnait le lien entre tous les Thaïlandais quel que soit leur classe sociale, le miroir dans lequel chacun pouvait se reconnaître comme faisant partie d’un tout. «Le sentiment qu’éprouvent les Thaïlandais pour le roi est quelque chose que les étrangers ne peuvent pas complètement comprendre», disait alors l’ancien Premier ministre Anand Panyarachun. En tous les cas, sa disparition risque de laisser un vide que son successeur, le prince Vajiralongkorn, pourrait avoir du mal à remplir.

    Quand Bhumibol Adulyadej nait à Boston en 1927, personne, pas même ses parents, n’imagine le destin exceptionnel qui l’attend. Quand Ananda Mahidol, son frère, monte sur le trône en 1934, après l’abdication de son grand-père, les deux frères vivent à Lausanne avec leur mère et leur grande soeur. Ils sont inséparables. Des photos les montrent aux sports d’hivers, bras dessus-bras dessous, leur manteau maculé de neige. C’est le temps de l’insouciance, mais aussi des études à l’Ecole nouvelle de Lausanne. Le jeune Bhumibol se passionne pour les sciences, la musique. La carrière d’ingénieur le tente.

    En 1946, la famille rentre en Thaïlande pour la cérémonie de couronnement d’Ananda. Celui-ci est accueilli avec soulagement par les Thaïlandais, mais la monarchie a connu une longue éclipse et son prestige est amoindri. Ananda ne règne que quelques mois. Un matin de juin 1946, il est retrouvé mort, dans son lit, d’une balle dans la tête. Que s’est-il passé ? On ne le saura jamais, même si deux valets de chambre seront exécutés après un procès hâtif. Le jeune Bhumibol, traumatisé, ne cesse de pleurer en suivant le cortège funéraire de son frère. C’est à lui maintenant d’assurer la continuité de la dynastie Chakri, sous le nom de Rama IX.

    Réhabiliter le prestige de la monarchie

    Patiemment, Bhumibol fait son apprentissage de souverain. Il commence par passer plusieurs mois sous la robe des bonzes et perfectionne son thaï, une langue qu’il maitrise alors moins bien que le français. C’est sous le maréchal Sarit Thanarat, un dictateur qui dirige le pays de 1957 à 1963, que l’influence du jeune monarque commence à s’affirmer. Sarit estime qu’il est de son intérêt, à une époque où les forces communistes s’agitent dans toute l’Asie du Sud-Est, de rétablir la figure traditionnelle du roi comme père de la nation.

    Considéré jusque-là comme un monarque oisif, porté sur les sports nautiques et le jazz, Bhumibol entreprend de réhabiliter le prestige de la monarchie. Des rituels anciens, oubliés depuis des décennies, sont réintroduits. Le souverain lance de multiples projets royaux: aide aux minorités montagnardes du Nord pour leur fournir une activité alternative à la culture de l’opium, construction de barrages et de réseaux d’irrigation pour stimuler l’agriculture. Au grand désarroi de la reine Sirikit, les jardins du palais Chitrlada sont transformés en ferme expérimentale.

    Ce sont toutefois ses rares interventions, toujours en temps de crise majeure, qui le consacrent comme un monarque d’exception auprès de ses sujets. En octobre 1973 d’abord, quand il accueille dans les jardins du Palais les étudiants pourchassés par les militaires du dictateur Thanom Kittikachorn. Après un massacre le 14 octobre, le roi somme ce dernier de quitter le pays, affirmant son rôle d’arbitre suprême de la sphère politique. Mais dans les années qui suivent, la montée du communisme en Indochine semble tiédir cette ardeur démocratique. Il se gardera d’intervenir lors du massacre des étudiants par des groupuscules d’extrême droite dans l’université Thammasat de Bangkok en octobre 1976 et semblera, par la suite, préférer des régimes de « semi-démocratie » comme ceux qu’a connus la Thaïlande dans les années 80.

    Dans les dernières années de son règne, fortement perturbées par la lutte entre les partisans et les détracteurs du Premier ministre Thaksin Shinawatra, Bhumibol tente de rester neutre, même s’il ne cache pas son agacement devant Thaksin, chef de gouvernement reconverti en milliardaire au style flamboyant et énergique. Les chemises jaunes, ennemis de Thaksin, exploitent l’image du roi pour affaiblir le Premier ministre qu’elles accusent de manquer de loyauté à la monarchie. Profondément affecté par ces divisions et soucieux de ne pas se montrer partisan, le roi se tient le plus souvent silencieux, avant que sa santé déclinante, à partir de 2011, rende ses apparitions publiques de plus en plus rares. Mais cette profonde crise de transition entame son aura.

    La disparition de la seule figure unificatrice du pays ne peut qu’aggraver les tensions politiques dans un pays en quête de nouveaux repères, mais elle risque aussi de provoquer une profonde crise d’identité. « Le roi pour les Thaïlandais représente le bien absolu, mais aussi la stabilité. Une fois qu’il disparaît physiquement, les Thaïlandais perdent leurs repères, un peu comme s’ils flottaient dans l’espace. Ils ne savent pas ce qui va se passer », confiait à RFI un universitaire thaïlandais sous couvert d’anonymat.

    La succession sera d’autant plus rude pour le prince héritier. « Le système existant a été tellement façonné par Bhumibol, est devenu tellement attaché à sa personne, qu’il est difficile d’imaginer que cette sorte d’ethos puisse être reproduit par le monarque suivant. Même un jeune Bhumibol aurait des problèmes pour cela », considère David Streckfuss, spécialiste des monarchies.

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