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    Asie-Pacifique

    Kisenosato, le «yokozuna» qui rendit aux Japonais leur fierté du sumo

    media Le lutteur de sumo Kisenosato, nouveau yokozuna originaire de la préfecture d'Ibaraki, pose devant les photographes une dorade géante à la main, symbole de célébration de grandes occasions au Japon. Tokyo, le 25 janvier 2017. TORU YAMANAKA / AFP

    Ce n'était plus arrivé depuis 1998. Mercredi 25 janvier 2017, un lutteur né au Japon a été élevé au rang de yokozuna, le statut le plus élevé dans le monde du sumo. Kisenosato Yutaka, 30 ans, rejoint trois lutteurs d'origine mongole encore en activité, mais il jouit désormais d'un statut à part dans son pays. Pour bon nombre de ses compatriotes, il vient en effet de rendre son « âme » à l'archipel nippon.

    Ils sont quatre encore en activité, mais un seul d'entre eux est né au Japon. Kisenosato Yutaka a rejoint mercredi trois lutteurs venus de Mongolie au firmament de la galaxie du sumo : Hakuhô Shô, Harumafuji Kôhei et Kakuryû Rikisaburô. Ces quatre rikishi (lutteurs de sumo) ont le rang suprême de yokozuna, et personne ne pourra jamais le leur enlever jusqu'à leur retraite, qui pourrait néanmoins survenir s'ils ne se montraient plus « dignes » du dohyō, le ring. Par exemple, s'ils ne gagnaient plus.

    Atteindre le rang de yokozuna, supérieur au rang d'ôzeki, est un honneur absolu au Japon. Il confère quasiment un statut de demi-dieu dans le pays, mais induit aussi de se montrer à la hauteur. « On attend souvent des yokozuna un comportement irréprochable véhiculant toutes les valeurs du sumo souvent proche de l’esprit des samouraïs », peut-on lire en préambule de la liste des yokozuna sur le site francophone Dosukoi.fr, dédié au sumo. « Yokozuna est un rang qui s'accompagne de responsabilités. La défaite sonne la fin », considère le nouveau venu, Kisenosato.

    Dix-neuf ans que le Japon l'attendait

    Le rikishi japonais Kisenosato a attendu ses 30 ans et un nombre de tournois sans précédent depuis 1926 pour devenir le 72e « champion suprême » de sa discipline légendaire. Lundi, un jour après sa victoire dans l'un des grands tournois - celui du Nouvel An -, le président de la fédération de sumo, Nobuyuki Hakkaku, a été invité à demander au conseil de délibération des yokozuna si Kisenosato méritait ce rang. Unanime, ce dernier a répondu « oui » deux jours plus tard, compte tenu du parcours remarquable du Japonais qui l'a conduit à sa première Coupe de l'empereur.

    Cela faisait presque deux décennies qu'un Nippon n'était plus devenu yokozuna. Une délivrance, tant cette pratique liée au culte shinto, la religion première au Japon, renvoie à la mythologie et à l'histoire du pays, pour ne pas dire à son « âme ». Le sumo est mentionné dans le plus vieux livre écrit de l'archipel, le Kojiki, qui faisait état en 712 après J.-C. d'une victoire - légendaire - du dieu Takemikazuchi contre son rival Takeminakata. Combat de sumo qui aurait débouché sur le contrôle des îles nippones et le règne de l'actuelle famille impériale.

    De manière un peu plus prosaïque, dans le Nihon Shoki de 720, il est question d'un combat entre deux hommes sous le règne de l'empereur Suinin (-29 ; -70), à savoir les lutteurs Nomi-no-Sukune et Taima-no-Kuehaya. Cet affrontement marquerait l'origine du sumo. Ensuite, « dès le VIIIe siècle, sont introduits les tournois annuels de sumo dans les cérémonies de la cour impériale, accompagnés de musique et de danses », relate le site du musée des Confluences de Lyon, à l'occasion d'une exposition des clichés japonais acquis par l'anthropologie Ernest Chantre (1843-1924).

    Le règne des yokozuna venus de loin

    Akashi Shiganosuke (1600-1649) est considéré comme le premier yokozuna de l'histoire. Mais ce rang se serait peu à peu institutionnalisé après 1789. « Le terme de yokozuna signifie " celui qui porte la corde " qui n’est pas sans rappeler celle qui est suspendue à l’entrée des temples shinto. Elle est faite à base de chanvre par les lutteurs de la heya du yokozuna. Plus récemment, depuis 1937, une tsuna rouge spécialement conçue pour la cérémonie de kanreki dohyo-iri célèbre les 60 ans d’un ancien yokozuna », relate Dusukoi.fr.

    Le mythique lutteur de sumo japonais Taihō Kōki, vainqueur de 32 grands tournois au total, ici photographié avec le symbole blanc des yokozuna lors d'une cérémonie d'entrée sur le dohyō en 1966 à Tokyo. Taihō est décédé en 2013. JIJI PRESS / AFP

    Avant Kisenosato, les derniers rikishi nés au Japon à avoir atteint un tel niveau étaient les frères Takanohana Kôji et Wakanohana Masaru, respectivement 65e et 66e yokozuna dans les années 1990. Avant eux, un seul lutteur né à l'étranger avait été jugé assez « digne » pour briser le plafond de verre malgré ses origines. A savoir leur grand rival, l'Américain Akebono Tarō, originaire d'Hawaï et naturalisé japonais. Après eux, en revanche, la qualité de hinkaku, inhérente au statut de yokozuna, ne sera paradoxalement plus reconnue qu'à des lutteurs venus d'ailleurs.

    Ce fut d'abord un autre Hawaïen, Musashimaru Kôyô, en 1999. Puis le Mongol Asashôryû Akinori, en 2003. Avant que ses trois compatriotes toujours en activité actuellement n'occupent le devant de la scène au détriment des Japonais, aidés par d'autres étrangers venus de partout, le tout conduisant à un désintérêt relatif mais croissant et à des critiques dans la population. « Le désamour a été exacerbé par plusieurs scandales en 2010 et 2011 de rencontres truquées et de paris impliquant plusieurs lutteurs, le tout sur fond de liens avec la pègre », rappelle le correspondant du quotidien Le Monde à Tokyo, Philippe Mesmer.

    Etre yokosuna, « c'est être seul »

    Plaidant pour la réorganisation du sumo en une « confrérie religieuse », le titre régional Shinano Mainichi Shimbun avait écrit un article à cette époque. Il expliquait que « des lutteurs classés juryo [de la deuxième division], payés 1 million de yens par mois », avaient mis en place « une sorte de " système d’entraide par le trucage ", de manière à ne pas descendre en division inférieure (qui ne donne pas droit à rémunération). Les lutteurs se mettaient d’accord par SMS sur les transactions, un vétéran du sumo jouait le rôle d’entremetteur ».

    Le Japon a enfin retrouvé un yokozuna bien de chez lui et qui semble digne de son rang. L'engouement populaire regagne actuellement la pratique du sumo. Cet engouement était d'ailleurs revenu dès l'an passé, lorsqu'un autre Japonais, Kotoshōgiku Kazuhiro, avait raflé le grand tournoi du Nouvel An en janvier 2016, une première pour un Nippon depuis dix ans. Puis ce fut l'épopée Kisenosato, jusqu'à la Coupe de l'empereur raflée cette semaine puis le rang de yokozuna. L'occasion pour l'intéressé de rendre hommage à son défunt maître, l'ancien yokozuna Takanosato.

    « La gratitude est le seul mot qui me vienne à l'esprit. Mais je ne récompenserai jamais assez (Takanosato, NDLR) si je ne m'entraîne pas encore plus et que je ne deviens pas plus fort. Il avait toujours l'habitude de dire qu'être yokosuna, " c'est être seul ". Je ne pouvais pas le comprendre à l'époque, mais je vais tâcher de comprendre le sens de cette formule », explique Kisenosato. « Je vais me dévouer à ne pas déshonorer le rang de yokozuna»

    Savoir se montrer « digne » de son rang

    Le nouveau « héros » japonais du sumo devra désormais combattre en dernier dans les tournois. Il échappera au cérémonial des autres et effectuera une danse spécifique, avec à la taille la corde blanche symbolisant son statut. Selon Kisenosato, s'il était encore en vie, son maître lui dirait que « c'est ici que le vrai combat commence ». « Je pense la même chose. Je me sens toujours bien physiquement et mentalement, et je pense pouvoir devenir beaucoup plus fort. (...) Mon comportement au ring d'entraînement et la manière dont je me tiens vont être scrutés », assure l'intéressé.

    Indigne de son rang, le yokozuna Asashōryū, originaire de Mongolie, soigne sa sortie à l'occasion de sa dernière dohyo-iri, rituel d'entrée sur le dohyō effectué lors d'une cérémonie de retrait. JIJI PRESS / AFP

    Contre-exemple à ne surtout pas suivre : le fameux prodige Asashôryû, qui avait ouvert la voie aux Mongols, parvenant au rang de yokozuna très jeune, à grande vitesse, avant d'être finalement contraint d'annoncer sa retraite en 2010 après une ultime frasque, l'agression d'un homme en état d'ivresse. Le sumo est une « tradition qui s’appuie sur des rites et des valeurs spirituelles. Sans cela, la discipline perdrait toute sa raison d’être. Voilà pourquoi la force n’est pas la seule qualité exigée d’un lutteur », jugeait à l'époque le journal Asahi Shimbun.

    Message reçu par le 72e « grand champion ». « Je veux devenir un modèle pour les jeunes lutteurs », explique Kisenosato. « Le sumo dépend beaucoup de talents étrangers, qui représentent 40 % des lutteurs du makuuchi, la division la plus élevée », écrivait Asahi Shimbun en 2010. Aussi, « l’avènement de Kisenosato est reçu comme un soulagement au Japon. Le sumo redevient japonais. Sa domination par des étrangers suscitait une sorte de néo-nationalisme culturel. Le sumo reste un bastion culturel nippon », décrypte ce jeudi notre correspondant à Tokyo, Frédéric Charles, fin connaisseur de cette société à nulle autre pareille.

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