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    Asie-Pacifique

    Bangladesh: la presse victime des luttes politiques intestines

    media Le «Daily Star», journal phare du Bangladesh. capture d'écran homepage Daily Star

    Journaliste renommé au Bangladesh, Shafik Rehman a été momentanément empêché de quitter son pays, jeudi soir 23 février. Cet épisode, anecdotique, met en lumière la situation peu enviable pour la presse dans ce pays en particulier depuis un an, comme le pointe Amnesty International dans son rapport annuel dévoilé cette semaine. Il révèle également, en toile de fond, les lignes de fractures historiques qui traversent le pays.

    Shafik Rehman était parvenu à la porte d’embarquement de l’aéroport international Shah Jalal de Dacca, lorsque des agents des services d’immigration sont venus lui signaler son interdiction de quitter le territoire. Des documents judiciaires en sa possession l’autorisaient pourtant à le faire. Shafik Rehman, qui possède la double nationalité bangladaise et britannique, s’apprêtait à rejoindre le Royaume-Uni pour se rendre au chevet de sa femme malade. Il a finalement embarqué sur le vol suivant.

    Shafik Rehman, « vétéran » de la presse de 81 ans, n’en est pas à ses premiers déboires avec les autorités de son pays. Proche du parti d’opposition BNP, il avait été arrêté le 16 avril 2016, par une fausse équipe de télévision, et emprisonné pendant cinq mois. Finalement, la Cour suprême avait ordonné sa libération provisoire. Motif de son incarcération ? Sa présumée implication dans un complot visant à assassiner Sajib Wazed Joy, le fils de la Première ministre Sheikh Hasina. Shafik Rehman avait démenti ces accusations. Il risquait la peine de mort, et sa santé s’était considérablement détériorée en détention. Cet ancien reporter à la BBC a longtemps dirigé le quotidien à grand tirage Jai Jai Din, proche de l’opposition. Il est actuellement le rédacteur en chef d'un magazine mensuel populaire Mouchake Dhil.

    Une liberté d’expression malmenée en 2016

    Le cas de Rehman, qui est évoqué dans le dernier rapport d’Amnesty International, n’est pas isolé. Depuis 2014 et la reconduction au pouvoir de la Ligue Awami, l’étau sur le secteur médiatique se resserre notablement. L’affaire Mahfuz Anam concomitante est également éloquente. Rédacteur en chef du Daily Star, le quotidien anglophone le plus lu du pays, il a fait face, en avril 2016, à 79 procédures judiciaires pour sédition et diffamation. Ces poursuites étaient liées au fait que le journaliste avait reconnu avoir publié en 2007 des allégations de corruption infondées contre Sheikh Hasina, « sous la pression d’agents du renseignement militaire », précise Amnesty. Tous les chefs d'inculpation ont finalement été suspendus par la Haute Cour. Scénario peu ou prou identique pour Matiur Rahman, directeur du Prothom Alo, son alter ego en langue bengalie.

    En 2016, le gouvernement a légiféré à tour de bras en vue de restreindre la liberté d’expression dans ce pays de 170 millions d’habitants, dont la moyenne d’âge est de 25 ans. « La loi sur l’information et les technologies de communication, qui limite de manière arbitraire l’expression en ligne, a été de plus en plus utilisée. Selon l’organisation de défense des droits humains Odhikar, au moins 35 personnes ont été arrêtées au titre de cette loi en 2016, contre 33 en 2015 et 14 en 2014. Des journalistes et des militants, entre autres, ont été pris pour cible », souligne le rapport d’Amnesty.

    Deux dames de fer pour un pays

    Shafik Rehman, pour revenir à lui, n’est pas un journaliste quelconque. C’est un proche de Khaleda Zia, dont il a pu écrire les discours dans le passé. Khaleda Zia est la cheffe du BNP, parti nationaliste fondé par son mari, le général Zia, assassiné en 1981. A sa mort, elle reprend la tête du mouvement et fut à deux reprises chef du gouvernement entre 1991 et 2009. Surtout, elle est la meilleure ennemie de l'actuelle Première ministre Sheikh Hasina. Cette dernière est la fille du « père de la nation » bangladaise, Mujibur Rahman, tué avec sa famille lors d’un coup d’Etat militaire en 1975. Hasina fut la seule survivante.

    Les deux bégums (héritières) se vouent une haine viscérale en raison de leurs destins croisés autrefois dans le sang… Depuis 24 ans, l’une succède à l’autre au sommet de l’Etat, et cet affrontement larvé entretient un climat de guerre civile. Depuis 2009, c’est Sheikh Hasina qui règne sur le pays, à la tête de la puissante Ligue Awami, un parti laïc de centre gauche. « Cette rivalité dynastique est la première ligne de fracture au Bangladesh », décrypte Jérémie Codron, enseignant chercheur à l’Institut national des langues orientales (Inalco). « Sheikh Hasina fait la chasse aux meurtriers de son père », indique une ancienne universitaire française, spécialiste du Bangladesh. Le cas du journaliste Shafik Rehman pourrait tout à fait rentrer dans le cadre de cette vendetta interfamiliale. « Pour elle, les complotistes ne doivent pas rester impunis, poursuit Jérémie Codron. Elle cherche à solder le passé, à réécrire l’histoire et s’applique à replacer son père sur son piédestal. » En effet, les figures tutélaires des fondateurs martyrs sont essentielles pour conforter la légitimité politique des deux principaux partis.

    Le péril islamiste

    Mais les rivalités dynastiques, pour anciennes qu’elles soient, ne sont pas l’unique clivage qui mine le Bangladesh. « La deuxième différence entre la Ligue Awami et son rival BNP est de nature idéologique », décline Jérémie Codron.

    Awami met en avant les aspects culturels surpra-nationaux plutôt que religieux du pays : elle est favorable au nationalisme bengali et veut s’ouvrir à l’Inde. En outre, c’est historiquement un parti séculariste et laïc, et Sheikh Hasina bataille pour que son pays, peuplé à 90 % de musulmans, abandonne l'islam comme religion d'État, comme c’était le cas avant 1988. Sous le régime Hasina, le Bangladesh s’efforce de cultiver l’image d’une démocratie pratiquant un islam modéré et rassurant pour l’Occident.

    A l’inverse, le BNP de Khaleda Zia tient compte de la partition de 1947 et promeut le nationalisme bangladais, avec une frontière religieuse : l’hindouisme en Inde, l’islam au Bangladesh. A ce titre, ses liens avec les islamistes de la Jamaat-e-Islami, un parti islamiste ancien, ont été très étroits. Ils se distendent seulement aujourd’hui, car la Jamaat a été littéralement décapitée par la Ligue, et ne représente plus un allié de poids pour le BNP dans sa reconquête du pouvoir.

    Dans le même temps, certains groupuscules islamistes se sont radicalisés et sont passés à l’action violente. En témoignent les assassinats ciblés de personnalités de la société civile (blogueurs, intellectuels, athées, progressistes et laïque) ces dernières années. La prise d’otages dans un restaurant italien de Dacca, le 1er juillet 2016, qui s’est soldée par la mort de 22 personnes. Revendiqué par l’Etat islamique, l’attentat a enfin mis les autorités au pied du mur: le jihadisme est actif au Bangladesh, une réalité qu’elle n’avait pas voulu admettre jusque-là. Quant au BNP, au pouvoir dans les années 2000, il n’a jamais réellement lutté contre l’implantation progressive de groupuscules fondamentalistes.

    La responsabilité de leur émergence est donc largement partagée, comme le soulignait Jean-Luc Racine, directeur de recherches au CNRS, en décembre dernier : « Tandis que la Ligue Awami et le BNP s’accusaient mutuellement, les commentateurs ont surtout dénoncé la politique de déni du pouvoir, qui récuse la présence de l’Organisation Etat islamique et d’Al-Qaida. Ainsi, le rédacteur en chef du Daily Star, quotidien qui déchaîne souvent la vindicte du pouvoir, a renvoyé dos à dos les grands partis : le BNP pour avoir négligé de consolider "l’éthos politique et culturel du pays", la Ligue Awami pour avoir "constamment tenté de détourner l’attention du péril islamiste". »

    Dérives autoritaires accrues

    Enfin, le troisième point majeur de divergences entre l’Awami et le BNP porte sur le processus politique. « Le BNP porte une revendication très ancienne, celle d’organiser des élections démocratiques par le biais d’un gouvernement intérimaire impartial et technocratique. Ce parti estime en effet que l’Awami accapare le pouvoir illégalement depuis les élections jugées truquées de 2009 puis boycottées par le BNP en 2014. L’Awami refuse cette perspective en prétextant qu’ils savent très bien gérer l’organisation de la vie politique », analyse le chercheur de l’Inalco.

    Réélue en 2014 après une campagne meurtrière, Hasina s’efforce désormais de restreindre toute velléité d’opposition. « Le Parlement n’est guère plus qu’une chambre d’enregistrement », explique le chercheur qui se rend régulièrement sur place, et « des opérations de répression de grande ampleur » ont été engagées, sous couvert de lutte contre le terrorisme. En 2016, des milliers de membres de partis d’opposition ont été arrêtés. « Au Bangladesh, n’importe quel parti qui veut déstabiliser l’ordre, ne serait-ce que par des grèves ou des blocages, est qualifié de terroriste », souligne-t-il.

    Face à cette dynamique répressive et à l’affaiblissement de la démocratie, des voix médiatiques tentent d’émettre des critiques. « Il y a d’un côté des journalistes qui s’auto-censurent, et de l’autre ceux qui décident de s’opposer, car ils ont de vrais arguments. C’est le cas de Mahfuz Anam, qui affiche sa volonté d’indépendance. Il est inquiété, car c’est un vrai leader d’opinion », avance encore Jérémie Codron.

    Bien que le Daily Star, ou sa publication jumelle en bengali, soient en accord sur la plupart des sujets du gouvernement actuel, leurs reportages et positions éditoriales ont souvent été très critiques sur les questions de gouvernance. « Dans un contexte médiatique majoritairement pro-Ligue Awami, ces deux médias sont une épine dans le pied de la Ligue », écrit la version indienne de The Wire. Le gouvernement a déjà fait fermer deux télévisions de l'opposition et un journal. Il a aussi envisagé d'affaiblir et d'intimider le Daily Star. Les élections de 2019 sont en ligne de mire.

    Historiquement, la presse au Bangladesh jouissait d’une liberté de ton certaine, qui allait de pair avec la modernité de sa démocratie naissante. Aujourd’hui, elle est prise en tenaille : « les journalistes et blogueurs qui refusent censure et auto-censure, risquent la prison à vie, voire la peine capitale. Ceux jugés trop laïques sont par ailleurs la cible des groupes islamistes », condamne Reporters sans frontières dans son rapport 2016. En 2016, le Bangladesh était 144e sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse établi par l’ONG.

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