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    1947-2017: quel bilan des 70 années de l'indépendance indienne?

    media Jawaharlal Nehru, le Premier ministre indien, délivre son fameux discours «Tryst with Destiny», le 15 août 1947, au parlement à New Delhi. STR / PRESS INFORMATION BUREAU / AFP

    Le 15 août 1947, les Britanniques quittaient l’Inde, au terme de deux siècles de colonisation. Les gouvernements qui se sont depuis succédé à la tête de ce vaste pays l’ont modernisé, sans pour autant réussir à résoudre ses problèmes séculiers de la pauvreté, des inégalités et de la corruption qui obèrent son développement. L’Inde qu’as-tu fait de ton indépendance ? Où en est le pays de Gandhi et de Nehru, au terme de 70 années de turbulences, de drames et d’indéniables progrès ? Entretien avec N. Ram, éditeur du prestigieux quotidien du sud de l’Inde The Hindu et observateur attentif de l’évolution de son pays.

    Journaliste depuis 1977, intellectuel engagé, N. (N pour Narasimhan) Ram est une voix qui compte dans la vie intellectuelle et médiatique indienne. Issu de la famille Kasturi propriétaire du journal The Hindu, il en a été le rédacteur en chef, puis directeur, avant d’être nommé en 2013 président du directoire à la tête du groupe The Hindu.

    Proche des communistes indiens, Ram s’est fait connaître dans les années 1990 en publiant une enquête très fouillée sur le scandale des Bofors, une affaire de corruption liée à des contrats de ventes d’armements, qui a entaché la réputation politique de Rajiv Gandhi.

    En tant que patron de presse, l’homme est resté fidèle à la ligne éditoriale centre-gauche du Hindu, tout en s’assurant que celui-ci demeure un journal d’information, équilibré dans sa couverture de l’actualité. Cet entretien a eu lieu à Chennai, la capitale du Tamil Nadu, dans le sud de l’Inde, où se trouve le siège du groupe de presse que dirige N. Ram.

    A quoi ressemblait la « Une » du Hindu le 15 août 1947 ?

    Le journal avait titré sobrement sur la naissance de l’Inde libre, mais, on a du mal à l’imaginer aujourd’hui, cette information ne figurait pas sur la première page qui était consacrée aux publicités, un peu sur le modèle du London Times de l’époque. Cela dit, le numéro du 15 août comportait un supplément très riche qui faisait le point sur les rôles des grands leaders indiens de l’époque dans la lutte pour l’indépendance. L’édito du jour rappelait les promesses, mais aussi les tâches immenses qui attendaient les gouvernements à venir.

    Les livres d’histoire consacrés à cette période racontent plus généralement ce qui se passait à New Delhi, dans l’Inde du Nord. Comment les populations de l’Inde méridionale ont vécu cette transition ?

    Une atmosphère d’euphorie régnait dans le Nord comme dans le Sud. Cette euphorie était d’autant plus vibrante que les Etats du Sud n’ont pas connu la partition et les massacres qui l’ont accompagnée. Le Tamil Nadu qui s’appelait alors la « Madras Presidency » a pu accueillir dans le calme et la joie cette transition historique. Je n’avais que 2 ans en 1947, mais d’après les chroniques que j’ai pu lire plus tard, les populations étaient heureuses de voir les Anglais partir et surtout de constater que leurs combats pour la liberté n’avaient pas été vains. C’était le début d’une nouvelle aube. « Le bonheur en cette aube était de vivre », pourrait-on dire en citant le poète anglais Wordsworth qui, lui, évoquait en ces termes l’euphorie suscitée par la Révolution française.

    Vous comparerez l’indépendance de l’Inde à la Révolution française ?

    C’est une comparaison qui a été souvent faite. Vous conviendrez qu’elle n’est pas sans fondement compte tenu de l’importance de cette indépendance dans l’histoire de la décolonisation. D’autres pays se sont inspirés de l’exemple indien. Les enjeux pour l’Inde elle-même étaient considérables de sorte qu’il y a un avant et après l’indépendance, vécue comme le début de la modernité et de l’autonomie politique. Ces enjeux sont inscrits dans le discours historique que prononcera Nehru devant le Parlement la nuit du 14 au 15 août, rappelant les engagements de toute une génération : « bâtir le noble édifice d’une Inde libre où tous ses enfants pourront vivre ».

    70 ans après, dans quelle mesure ces engagements ont été réalisés ?

    Faire un bilan des acquis et des ratés de l’indépendance est un exercice complexe. Encore plus pour l’indépendance indienne qui avait suscité d’immenses espoirs. Le premier acquis qui me vient à l’esprit est la démocratie parlementaire qui, on peut dire, s’est acclimatée en Inde. Depuis 1952, date du premier scrutin, sans tenir compte de la courte période de l’état d’urgence entre 1975 et 1977, quinze élections législatives se sont tenues en Inde, avec des alternances de majorité qui n’ont rien à envier aux grandes démocraties occidentales.

    Je ne veux pas idéaliser ces élections car je suis conscient que la démocratie ne se réduit pas aux votes et que le processus électoral en Inde est miné par la corruption, avec les candidats littéralement achetant des voix. Mais, compte tenu de l’ampleur de l’exercice qui mobilise 800 millions d’électeurs à travers un pays grand comme l’Europe, organiser des élections sans fraude ou peu de fraude relève véritablement de l’exploit. Par ailleurs, au cours de ces sept décennies, il y a eu des progrès remarquables de faits dans les domaines de la science et la technologie. Nous avons aussi marqué des points en littérature, avec l’émergence de quelques-uns des meilleurs écrivains de langue anglaise venant de l’Inde…

    Et les ratés ?

    L’incapacité d’éliminer la misère et le sous-développement est sans doute le plus grand échec des gouvernements indiens successifs. Il suffit de sortir dans les rues de nos villes et de nos campagnes, pour constater la pauvreté crasse et débilitante dans laquelle sont encore plongés de centaines de millions d’Indiens. C’est une situation honteuse que nos décideurs, qui ont opté pour l’option néo-libérale, ont laissé perdurer. Ils ne jurent que par le taux de croissance, la montée de la classe moyenne et le développement du consumérisme, fermant les yeux aux privations endurées par la population au bas de l’échelle sociale. Pendant ce temps, la Chine qui a fait de la réduction de la pauvreté une priorité nationale, a fait de sérieux progrès dans ce domaine.

    Eliminer la pauvreté était pourtant une ambition inscrite dans le discours de proclamation d’indépendance de Nehru. Cette ambition a-t-elle été abandonnée ?

    Pas dans les rhétoriques gouvernementales, mais en réalité oui. Certes, il y a des programmes d’aide sociale ici et là, mais ils se sont révélés insuffisants. Si on veut que les choses changent, iI faut mettre en place en urgence des systèmes d’Etat-providence, mais cela ne se fera pas car nos hommes politiques restent convaincus que le marché seul est à même de résoudre le problème de la pauvreté et que la prospérité finira par filtrer jusqu’aux plus démunis. En l’espace de 70 ans, nous n’avons pas réussi à en finir avec la pauvreté, ni avec l’illettrisme et le sous-développement. Les engagements pris par nos pères fondateurs n’ont pas été tenus et l’Etat indien n’est toujours pas déterminé à s’attaquer à ces problèmes à bras le corps.

    Quels seraient selon vous les trois événements les plus marquants des sept décennies écoulées ?

    Il y en a eu beaucoup, mais s’il ne fallait retenir que trois, je dirais : la mise en place de la politique de non-alignement, l’imposition de l’état d’urgence en 1975 par la Première ministre Indira Gandhi et la montée ces dernières années des hindouistes nationalistes qui sont aujourd’hui au pouvoir à New Delhi. Commençons par le non-alignement, qui a été une idée utile car elle a permis à l’Inde de préserver son indépendance et son libre arbitre dans le monde très polarisé de l’après-Seconde Guerre mondiale.

    Elle reste utile encore aujourd’hui, même si la guerre froide est terminée, car il y a toujours des tentatives de la part des pays puissants d’imposer leur hégémonie. J’en veux pour preuve l’appel lancé par les Etats-Unis récemment pour mobiliser la communauté internationale contre l’Iran ou le Venezuela. Au nom de sa tradition de non-alignement, l’Inde refuse d’être entraînée dans les guerres des autres. Quant à l’état d’urgence, c’est une date importante pour la démocratie indienne. Cette expérience de la dictature a servi de leçon aux hommes ou femmes politiques indiens tentés par l’aventurisme.

    Avec le Premier ministre Narendra Modi qui est issu de la mouvance hindouiste nationaliste et qu’on a souvent comparé à Indira Gandhi, ne craignez-vous pas que l’Inde soit en train de reprendre le chemin de l’autoritarisme politique ?

    L’arrivée au pouvoir de la droite hindouiste en 2014, avec plus de 30% des voix, est une évolution dangereuse parce que les extrémistes religieux du Parti du peuple indien (le BJP) nourrissent l’ambition de transformer l’Inde en un Etat théocratique hindou. Si cela devait se produire, cela nous éloignerait des valeurs de la pluralité et de la laïcité qui constituent les fondements mêmes de notre démocratie. Rappelons que ces valeurs sont inscrites dans notre Constitution. Celle-ci est d’inspiration laïque et reconnaît l’égalité de tous devant la loi quelles que soient leurs castes, leurs langues et leurs appartenances religieuses.

    La domination de la vie nationale par la majorité religieuse nous rapprocherait de la Turquie d’Erdogan ou de la Malaisie. Pour ma part, malgré les tragiques cas de lynchages des musulmans auxquels nous avons assisté ces derniers mois, je ne crois pas que nous soyons en train de nous glisser vers je ne sais quel fascisme majoritaire. Les 160 millions de musulmans ne se laisseront pas faire. La violence hindouiste risque de susciter à terme des représailles, créant une situation de guerre civile. C’en sera alors fini pour le BJP !

    Depuis que le BJP est au pouvoir, vous avez attiré régulièrement l’attention sur les menaces que les hindouistes font peser sur la liberté de la presse. Qu’en est-il aujourd’hui ?

    Alors que les journalistes et les intellectuels ont bénéficié depuis l’indépendance d’une liberté d’expression quasi-totale en Inde, l’intolérance gagne du terrain. Les hindouistes s’en prennent violemment sur les réseaux sociaux à tous ceux qui osent professer des idées libérales et progressistes. Le gouvernement pour sa part s’attaque aux médias qui font preuve d’une certaine indépendance d’esprit, comme il l’a fait en novembre dernier en ordonnant la suspension de NDTV, l’une des plus grandes chaînes d’information généraliste du pays. Pour faire taire les critiques, il s’appuie sur une loi surannée contre la diffamation et les tribunaux semblent vouloir lui donner raison, rongeant progressivement nos droits à la liberté de parole. Tout cela est extrêmement inquiétant.

    Malgré les inquiétudes que vous inspirent manifestement les actions du gouvernement, vous avez fait l’éloge du Premier ministre Narendra Modi, notamment de sa politique chinoise. Et pourtant la Chine et l’Inde sont à deux doigts de se faire la guerre ?

    Je ne suis pas un admirateur de ce gouvernement. J’ai souvent critiqué le Premier ministre Narendra Modi, mais je reconnais qu’il a fait preuve de lucidité s’agissant de la Chine. Il est l’un des rares politiciens indiens à avoir visité ce pays et il s’en est inspiré pour la gestion du Gujarat dont il a longtemps été le ministre en chef. Il a essayé d’établir un lien personnel avec la classe dirigeante chinoise, mais dans la crise de Doklam dans l’Himalaya qui nous oppose en ce moment à Pékin, il s’est laissé influencer, me semble-t-il, par les experts sécuritaires qui réagissent à la Chine sur un mode paranoïaque. C’est eux qui ont conseillé le Premier ministre d’envoyer des soldats pour défendre un territoire que l’Inde ne revendique pas.

    La dispute oppose le Bhoutan et la Chine. L’Inde s’y est immiscée parce que nos soi-disant experts - plus sinophobes que sinisants - ont fait valoir que les manœuvres chinoises dans la région du plateau de Doklam poseraient un problème stratégique à New Delhi. Ce plateau est situé à proximité du corridor de Siliguri qui est le seul point de passage entre le nord de l’Inde et les Etats du nord-est. En réalité, plusieurs dizaines de kilomètres séparent Doklam de Siliguri ! A mon avis, la voie diplomatique est la seule manière de résoudre ce différend qui n’a que trop duré. C’est l’option qui a été retenue par le gouvernement, aux dernières nouvelles.

    Les célébrations du soixante-dixième anniversaire de l’indépendance de l’Inde coïncident aussi avec la montée des tensions au Cachemire. Le problème du Cachemire a commencé à l’indépendance et aucune solution viable n’est en vue. Que faut-il faire ?

    Le Cachemire est devenu un problème inextricable, surtout depuis la montée du nationalisme à partir de 1989. Cet Etat s’est révélé être un piège pour les gouvernements indiens successifs, qui ne peuvent répondre favorablement à la demande d’indépendance de la population sans perdre la face. L’aliénation des Cachemiris va vraisemblablement continuer car force est de reconnaître que l’Inde n’a pas su apporter des réponses adéquates aux questions identitaires de la population.

    Nous aurions tort de chercher des causes uniquement transfrontalières aux tensions que connaît le Cachemire depuis trop longtemps. Comment s’en sortir ? On parle de démilitariser la région, de lui accorder plus d’autonomie, mais il est peut-être déjà trop tard pour faire quoi que ce soit. Il faut lire le nouveau roman de l’Indienne Arundhati Roy (1) pour saisir toute l’ampleur du dilemme du Cachemire. On est face à une tragédie grècque qui est en train de se conclure sous nos yeux.

    Patron de presse, N. Ram est l'éditeur du quoitidien indien «The Hindu». The Hindu


    (1) Arundhati Roy est l’auteur du best-seller Le Dieu des petits riens, paru en 1998. Son second roman The Ministry of Utmost Happiness devrait paraître en France, chez Gallimard, en 2018.

     

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