GRILLE DES PROGRAMMES
Monde
Afrique
Jeudi 14 Juin
Vendredi 15 Juin
Samedi 16 Juin
Dimanche 17 Juin
Aujourd'hui
Mardi 19 Juin
Mercredi 20 Juin
    Pour profiter pleinement des contenus multimédias, vous devez avoir le plugin Flash installé dans votre navigateur. Pour pouvoir vous connecter, vous devez activer les cookies dans les paramètres de votre navigateur. Pour une navigation optimale, le site de RFI est compatible avec les navigateurs suivants : Internet Explorer 8 et +, Firefox 10 et +, Safari 3 et +, Chrome 17 et + etc.
    Asie-Pacifique

    Japon 1968 : la révolte étudiante la plus longue et la plus violente du monde

    media Ces jeunes Japonais qui lisent le Petit livre rouge de Mao Zedong manifestent, en juillet 1968, contre la prolongation du traité de sécurité nippo-américain. Keystone-France/Gamma-Keystone via Getty Images

    Au printemps 68, la révolte étudiante éclate au Japon, sur fond d’opposition à la guerre américaine au Vietnam. Un an de grèves et de combats, très violents, entre forces de l’ordre, factions d’extrême gauche et d’extrême droite. Une violence qui continue après la fin du mouvement, quand quelques anciens étudiants se radicalisent pour former des groupuscules terroristes. Parmi eux, l’Armée rouge japonaise, responsable de l’attentat de l’aéroport Lod - Tel Aviv en 1972.

    Comme souvent, la mobilisation étudiante de 1968 au Japon part d’un évènement anecdotique. En France, ce sont les étudiants de la faculté de Nanterre, en banlieue parisienne, qui veulent avoir le droit d’aller voir les filles dans leurs dortoirs. Au Japon, c’est l’augmentation des frais d’inscription à l’université qui à partir de 1965 fait monter le mécontentement chez les jeunes Japonais. Sont notamment touchées « les classes les plus défavorisées de la population japonaise, qui accèdent pour la première fois aux études supérieures », souligne Michaël Prazan, documentariste et écrivain, auteur du livre Les Fanatiques : Histoire de l’armée rouge japonaise.

     

    Opposition à la guerre du Vietnam

     

    Les grèves et manifestations étudiantes de 1968 se déroulent sur fond d’anti-américanisme et de refus de la guerre du Vietnam.

    Les Japonais et les Américains sont liés depuis 1952 par un traité de défense, qui est renouvelé en 1960. Un traité fortement contesté par les étudiants et les partis de gauche aussi devant leur vive opposition le président américain Dwight Eisenhower devra annuler son voyage dans l’archipel. « Le mouvement étudiant japonais, évidemment de gauche, est à la fois opposé aux conservateurs, au réarmement du Japon et à la guerre du Vietnam », résume Franck Michelin, professeur d’histoire du Japon à l’Université de Teikyô.

     

    Pour ce qui est de la guerre du Vietnam, les Japonais sont aux premières loges : la grande île du Sud, Okinawa, est le siège de la principale base américaine en Asie orientale, et c’est de là que partent les B-52 pour aller bombarder le Vietnam. « Le Vietnam est pour le Japonais l’équivalent de ce qu’était le Japon 20 ans avant, quand c’est lui qui était sous les bombes », analyse Franck Michelin : « L’utilisation du napalm par les Américains renvoie à la destruction des villes japonaises par les bombes incendiaires – il faut dire que le napalm a d’abord été utilisé d’une façon massive sur le Japon en 1945 ». Un napalm qui, dans les années 60, transite par Tokyo avant d’être envoyé à Saïgon… Les mouvements pacifistes américains et japonais se coordonnent rapidement, les Japonais cachant les déserteurs américains et leur fournissant des papiers.

     

    Voir sur RFI Savoirs le dossier sur la guerre du Vietnam

     

    Dans la jeune génération japonaise, « travaillée par l’air du temps, notamment la révolution cubaine, bref dans un contexte d’extrême gauche, une révolte se met en place » explique Michaël Prazan. Qui note des « causes indirectes » quasi similaires à celles qui ont abouti à la naissance des mouvements étudiants en Allemagne, en Italie et dans une moindre mesure en France avec la guerre d’Algérie : « un passé colonial, un passé nationaliste – ce qu’a été le Japon avant-guerre, et c’est aussi contre la génération des parents que s’élèvent les étudiants ».

     

    La révolte

     

    A partir de 1965, depuis en fait l’augmentation des frais d’inscription à l’université, la colère monte chez les étudiants, jusqu’à l’explosion de 1968. L’étincelle, c’est la révélation d’un scandale qui touche le plus grand établissement du Japon, l’université Nichidai, qui rassemble à l’époque 100 000 étudiants et qui est plus ou moins réservée aux petites classes moyennes provinciales. En avril 1968 un des étudiants, Akita Meidai, révèle que les autorités de l’université, « sous couvert de l’augmentation des droits d’inscriptions, sous couvert de rendre des diplômes, ont touché de l’argent sur le dos de ces étudiants qui sont parmi les plus défavorisésEt ça, » souligne Michaël Prazan, « c’est ce qui va véritablement finir de mettre le feu aux poudres et déclencher un certain nombre de manifestations monumentales, d’occupations des universités et de batailles rangées contre les CRS japonais (les Kidotai). »

     

    170 universités sont touchées à travers tout le Japon, précise Franck Michelin. Certains veulent changer la société, les plus radicaux veulent installer un régime communiste dans le pays… Tous ces mouvements étudiants ont une échéance : 1970, date à laquelle le traité de sécurité nippo-américain doit être une nouvelle fois prolongé. C’est aussi contre cette prolongation qu’ils manifestent, dénonçant une mise sous tutelle du Japon par les Américains. Ce qui n’empêchera pas les mouvements d’extrême gauche de se diviser et de se combattre entre eux. Ils se battront aussi contre des factions d’extrême droite manipulées par des personnalités du Parlement voire du gouvernement.

     

    Répression

     

    Le mouvement est beaucoup plus long qu’en Occident. D’autant que certains le font même remonter à 1965, avec le début des manifestations et des coups de force. En tous cas les universités se mettent en grève au printemps 1968 et la dernière évacuation, la plus violente et la plus médiatisée, sera celle en janvier 1969 à Tokyo de l’amphithéâtre Yasuda de l’Université Todai (l’équivalent de l’ENA). « Les étudiants se sont retranchés dans le bâtiment principal », raconte Franck Michelin. « C’est une espèce de tour. Il a fallu les déloger : les forces de l’ordre ont utilisé des lances d’incendies, et les ont bombardés sous des tonnes d’eau jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus résister ». Michaël Prazan évoque une véritable « guerre urbaine » avec cocktails Molotov, jets d’acides par des hélicoptères… L’amphithéâtre Yasuda est vidé, tous ses occupants, des étudiants de bonne famille, arrêtés. L’échec de cette bataille marque la fin du mouvement.

     

    Terrorisme

     

    « En France, on a en 68 cet énorme mouvement qui a pour ambition de changer la société, et qui va avoir une influence relativement longue », analyse Franck Michelin. « Alors qu’au Japon, c’est finalement une espèce d’émeute qui tourne mal et qui pousse une partie des gauchistes à se radicaliser ». Quelques anciens étudiants entrent alors dans la clandestinité, dans différents groupes qui prêchent la lutte armée. Le plus connu, la Fraction armée rouge, détournera vers la Corée du nord un Boeing 727 d’un vol intérieur de la Japan Airlines. Après une vague d’arrestations, la FAR devient l’Armée rouge unifiée, et sa branche internationale l’Armée rouge japonaise devient l’une des Armées rouges les plus radicales dans le monde. Elle s’alliera avec le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) pour commettre en son nom l’attentat de l’aéroport de Lod, à Tel Aviv, qui fera 26 morts et 80 blessés.

     

    Franck Michelin note qu’il est étonnant de voir que les trois pays alliés pendant la Seconde Guerre Mondiale et qui ont été défaits (Allemagne, Italie, Japon) ont nourris les trois extrêmes gauches les plus violentes dans le monde. Il évoque, parmi les explications avancées, « le fait que la violence politique avait été imposée par des régimes fascistes auparavant, et qu’elle avait probablement imprégné les rapports sociaux. »

     

    L’évènement le plus traumatisant pour les Japonais reste celui de l’hiver 1972. Une trentaine de membres de l’Armée rouge unifiée, âgés de 20 à 25 ans, se retrouvent dans les montagnes de Nagano pour préparer une révolution armée. Ils ont réussi à se procurer des armes, entre autres en attaquant des commissariats ou des dépôts d’armes. Mais au lieu de planifier de nouveaux attentats, ils finissent, sous les ordres de leurs chefs, par s’entretuer. C’est un véritable massacre : quatorze d’entre eux dont une femme, enceinte de neuf mois, tombent sous les coups de leurs camarades qui les torturent à mort et les enterrent à la va-vite dans les sous-bois. « C’est une révélation d’horreur pour les Japonais », souligne Michaël Prazan : « C’est quelque chose que l’on comprend quand on pénètre une sorte de fanatisme qui demeure depuis la seconde guerre mondiale, mais bien avant certainement, dans une certaine forme de mentalité sacrificielle et radicale japonaise, et qui n’est pas forcément propre à l’extrême-gauche ».

     

    Quel héritage ?

     

    Selon le documentariste, ce massacre absurde a discrédité toutes les demandes, toutes les revendications portées par le mouvement étudiant : « Cela va faire tomber la mémoire même de ce mouvement dans les oubliettes. C’est l’inverse qui s’est passé en France, en fait : les avancées sociétales que Mai 68 a produites sont revendiquées aujourd’hui. Au Japon, on ne peut revendiquer quoi que ce soit de cet héritage à cause de cet évènement. » 
    Un évènement qui pour Michaël Prazan va discréditer toute la gauche, qu’elle soit révolutionnaire, communiste ou socialiste. Et fera d’ailleurs chuter le plus grand parti politique d’après-guerre, le Parti communiste japonais, qui ne s’en relèvera pas : « Je crois au fond que le mal est encore plus grave que cela, je crois que cela a durablement discrédité la politique et l’engagement politique ».

     

    Pour Franck Michelin, au contraire, les Japonais n’ont jamais considéré les étudiants comme représentatifs de la gauche japonaise, « qui n’avait rien à voir avec le mouvement : la gauche a périclité plus tard, et pour des raisons différentes ».  Par contre, comme Michaël Prazan, l’universitaire précise qu’au Japon il n’y a pas particulièrement de tabou sur le sujet, et évoque une sorte de nostalgie de Japonais ayant vécu 68 ; une période vue comme un peu étrange et exotique par les Japonais d’aujourd’hui, qui ne la comprennent plus vraiment.

     

    De fait, Michaël Prazan a retrouvé au début des années 2000 Akita Meidai, cet étudiant « honnête et sympathique » qui avait révélé le scandale des achats de diplômes et des examens truqués de l’université Nichidai, ce qui l’avait propulsé à la tête du mouvement étudiant. Akita Meidai, auquel beaucoup d’étudiants et sans doute une partie de la population japonaise s’étaient identifiés, est devenu garagiste dans sa ville d’Hiroshima, dans l’anonymat le plus total : « Je l’ai retrouvé en lointaine banlieue d’Hiroshima, dans ce petit garage où il vivait seul. Il sortait d’une longue période alcoolique. On voit bien la différence de traitement qu’il peut exister entre un Cohn-Bendit en France et un Akita Meidai au Japon. Tout cela est évidemment révélateur de l’héritage de 68, dans un cas comme dans l’autre… »

    Sur le même sujet
    Commentaires

    Republier ce contenu

    X

    Vous êtes libres de republier gratuitement cet article sur votre site internet. Nous vous demandons de suivre ces Règles de base

    Le Partenaire s'engage à ne pas porter atteinte au droit moral des journalistes. A ce titre, le Contenu devra être reproduit et représenté par le Partenaire tel qu'il a été mis à disposition par RFI, sans modifications, coupures, ajouts, incrustations, altérations, réductions ou insertions

    Ajoutez cet article à votre site Web en copiant le code ci-dessous.

    Republier ce contenu

    X

    Vous êtes libres de republier gratuitement cet article sur votre site internet. Nous vous demandons de suivre ces Règles de base

    Le Partenaire s'engage à ne pas porter atteinte au droit moral des journalistes. A ce titre, le Contenu devra être reproduit et représenté par le Partenaire tel qu'il a été mis à disposition par RFI, sans modifications, coupures, ajouts, incrustations, altérations, réductions ou insertions

    Ajoutez cet article à votre site Web en copiant le code ci-dessous.

     
    Désolé mais le délai de connexion imparti à l'opération est dépassé.