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    Le Cambodge poursuit sa dérive autocratique

    media Le Premier ministre cambodgien Hun Sen lors d'un meeting dans la province de Kandal, le 4 juillet 2018. REUTERS/Samrang Pring

    Officiellement, la campagne électorale pour les législatives du 29 juillet débute samedi 7 juillet. Mais le Parti du peuple cambodgien du Premier ministre Hun Sen, au pouvoir depuis 1985, est assuré de remporter le scrutin : la répression mise en œuvre ces derniers mois par le gouvernement a décapité l’opposition. Elle a aussi durement touché les médias, Internet et les ONG. Le Parti du sauvetage national du Cambodge (CNRP), principal parti d’opposition, a été dissous en novembre dernier, il appelle au boycott de ces élections.

    C’est un scrutin sans véritable enjeu qui s’annonce et qui confirme la dérive du pouvoir. La démocratie, déjà fissurée, n’a pas résisté à l’approche des législatives de juillet que le PCC redoutait sans doute de perdre. La progressive répression de la liberté d’expression et de l’opposition politique s’est accélérée l’an dernier. Elle a durement frappé les médias, désormais bâillonnés : Radio Free Asia, Voice of democracy, Voice of America ne sont plus diffusées sur le territoire cambodgien. Le journal Cambodia Daily a été contraint de mettre la clé sous la porte suite à un impayé d’impôts. Le Phnom Penh Post, de langue anglaise, a été racheté par un groupe de communication malaisien qui compte le Parti du peuple cambodgien parmi ses clients. Internet est désormais sous contrôle et les ONG sont étroitement surveillées. L’arsenal juridique s’est durci.

    Tout a basculé à l’automne, avec la dissolution du Parti du sauvetage national du Cambodge en novembre. 118 de ses cadres ont été déclarés inéligibles pour cinq ans, certains d’entre eux ont quitté le pays. Deux mois plus tôt, le co-fondateur du parti avec Sam Rainsy, Kem Sokha, a été mis en prison. Il y attend toujours son procès ; le gouvernement l’accuse de trahison, il aurait fomenté une révolution de couleur pour renverser le gouvernement avec l’aide des Etats-Unis.

    Les dirigeants brandissent la menace de l'ingérence américaine

    La menace d’une ingérence américaine dans les affaires intérieures est bien ancrée dans l’esprit des dirigeants, témoigne Raoul Marc Jennar, conseiller du gouvernement cambodgien pour les relations internationales : « Le poids de l’histoire au Cambodge pèse très lourdement ; il y a eu le 18 mars 1970 un coup d’Etat dont on sait qu'il était orchestré par les services américains, et qui a plongé le pays dans la guerre civile - laquelle s'est terminée par l'arrivée au pouvoir des Khmers rouges. Et la hantise d’une nouvelle opération du genre, avec des partenaires cambodgiens favorables à un rapprochement avec les Etats-Unis, est extrêmement présente chez les dirigeants cambodgiens d’aujourd’hui ».

    La rhétorique ne résiste pas à l’analyse, estiment la plupart des observateurs, à l’instar de Sophie Boisseau du Rocher, chercheuse à l'Institut français des relations internationales (IFRI) : « Les derniers résultats électoraux apportent une réponse bien plus claire à mon avis. Lors du dernier scrutin législatif en 2013, le Parti national du sauvetage du Cambodge avait obtenu un résultat très proche de celui du Parti du peuple cambodgien. Aujourd'hui, ce dernier estime que pour que la progression s'arrête, le moyen le plus radical est de recourir à la dissolution d'un parti qui en fait menace la suprématie du PPC ». Entachées d’irrégularités, ces élections avaient été suivies par un vaste mouvement de contestation. Puis, en juin 2017 lors des scrutins locaux, l’opposition avait également obtenu de bons résultats.

    La Chine, allié inconditionnel

    Face à l’attaque frontale du principal parti d’opposition, les Etats-Unis et l’Union européenne ont suspendu l’aide qu’ils devaient apporter à l’organisation d’un scrutin désormais privé des garanties élémentaires de démocratie.

    Mais Hun Sen n’en a cure. Il peut compter sur le soutien total de la Chine. La deuxième puissance mondiale est omniprésente dans le pays. « Il y a un véritable soutien de la politique de Hun Sen et de cette éradication de l'opposition au Cambodge de la part de Pékin, explique Eric Mottet, de l'Université du Québec à Montréal. Ce soutien est massif, d'un point de vue économique, d'un point de vue politique, mais aussi d’un point de vue sécuritaire. Cela dit la répression est aussi rendue possible par le retrait des Etats-Unis : aujourd'hui, on remarque bien que le célèbre pivot sud-est asiatique de Barack Obama n'a pas fonctionné, et que Donald Trump se prend ses distances. Mais l'Union européenne s'est elle aussi un peu retirée des affaires en Asie du Sud-Est, et en particulier au Cambodge. Hun Sen, sans cela, n’aurait jamais pu aussi facilement éradiquer l’opposition et placer les médias sous sa coupe. »

    Appel au boycott

    Les dirigeants de l’ex-Parti du sauvetage national du Cambodge ont appelé les électeurs à ne pas aller voter le 29 juillet. Seront-ils suivis ?  « Il est très difficile de donner une perception rigoureuse du degré de volonté des électeurs de s’exprimer ou pas, estime Raoul Marc Jennar à Phnom Penh. Les gens sont très discrets sur leurs intentions ». Une discrétion justifiée sans doute par la peur, si l’on en croit le silence de nos interlocuteurs habituels, que ce soit dans le pays ou par téléphone.

    Au total, 19 petits partis sont en lice face au PPC. La plupart sont proches du pouvoir et servent de façade. Mais le Grassroots democracy party, fondé par le chroniqueur politique Kem Ley, assassiné en 2016, pourrait attirer une partie des suffrages de l’opposition. « Le GDP s'est souvent annoncé comme la troisième voix, explique Eric Mottet. Il luttait contre l'omnipotence du parti de Hun Sen, mais n'était pas très heureux non plus de l'omnipotence du Parti du sauvetage national au sein de l’opposition. Cette opposition existe donc malgré tout, même si elle reste faible. Elle pourrait peut-être atteindre des scores de 10 à 20%, et poser les bases d’une reconstruction ».

    Cette inconnue ne changera rien à l’équation, fin juillet Hun Sen est assuré de rester au pouvoir, et de développer son contrôle du pays. L’un de ses fils vient d’être nommé chef d’état-major de l’armée par intérim et commandant du quartier général de l’armée. Un autre est à la tête des renseignements, l’une de ses filles dirige une chaîne de télévision et un journal. Des rouages de l’Etat à de larges pans de l’économie, « rien n’échappe à la famille Hun, constate Sophie Boisseau du Rocher. L’objectif de Hun Sen, poursuit-elle, est de mettre en place aujourd’hui une seconde génération au pouvoir, ce qui est très inquiétant. » La relève se prépare, mais a priori pas pour tout de suite : le Premier ministre a annoncé qu'il comptait diriger le pays pendant encore sept ans.

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