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    Etats-Unis-Corée du Nord: un jeu de poker menteur à l’avantage de Pyongyang

    media Kim Jong-Un et Donald Trump, lors de leur rencontre historique à Singapour, le 12 juin 2018. REUTERS/Jonathan Ernst

    Depuis la rencontre de Singapour entre Donald Trump et Kim Jong-un, les deux pays affichent tantôt leur bonne entente, tantôt leur exaspération. S’ils jouent, comme les voisins de Pyongyang, des partitions diplomatiques parfois confuses, chacun est bien conscient de ses intérêts et avance ses pions en fonction.

    Pour la énième fois, mercredi 29 août, les tweets de Donald Trump ont donné sa version des négociations avec la Corée du Nord. Petite nouveauté, il s’agissait cette fois d’une communication plus officielle, puisqu’à en-tête « STATEMENT FROM THE WHITE HOUSE », « déclaration de la Maison Blanche », donc. Le contenu des messages postés, en revanche, n’est pas vraiment nouveau. Le 45e président des Etats-Unis y affirme que la Chine exerce des pressions sur Pyongyang pour empêcher l’avancée de la dénucléarisation. En raison, à l’en croire, des taxes américaines sur les produits chinois. Donald Trump explique également que tout va finir par s’arranger, grâce à lui, et qu’il a confiance dans Xi Jinping pour l’accompagner dans la recherche d’une solution.

    Un discours tenu par Donald Trump, avec quelques variantes et quelques contradictions, depuis l’époque où il n’était qu’un candidat en campagne. Déjà, en 2016, il a à plusieurs reprises lié la question nord-coréenne à un manque de volonté de l’empire du milieu, laissant entendre qu’avec un président américain plus ferme, la question serait réglée assez rapidement. Depuis son élection et surtout depuis le sommet de Singapour, lors duquel il a rencontré Kim Jong-un, le chef d’Etat américain « cherche à se différencier de ses prédécesseurs » sur la question nord-coréenne, comme l’explique Antoine Bondaz, chercheur à la fondation pour la recherche stratégique.

    Pour ce spécialiste de la Chine et des deux Corées, Donald Trump n’a aujourd’hui aucune raison politique de changer de discours. Certes, il n’a rien obtenu de significatif depuis le gel des essais nucléaires en novembre 2017, mais cette avancée a suffi à changer « la perception de la menace nord-coréenne aux Etats-Unis », au moins auprès de l’électorat trumpiste. « La menace reste la même, mais du moment où l’opération de charme fonctionne et qu’il n’y a plus d’essais, la perception change. »

    La Corée du Nord tire son épingle du jeu

    La Corée du Nord, elle, a encore moins de raisons de se détourner de sa voie actuelle. C’est bien elle qui bénéficie le plus de la situation, détaille le chercheur. La suspension des exercices militaires communs Japon-Etats-Unis-Corée du Sud « a réduit la pression » sur Pyongyang et le pays a sur se rapprocher de ses voisins pour renforcer sa légitimité internationale.

    Mieux encore, Kim Jong-un est en position de force à l’intérieur de son territoire. Non seulement il est parvenu à rencontrer Donald Trump à Singapour, mais le dernier essai nucléaire avant leur suspension lui a permis d’affirmer avoir « quasiment complété son programme nucléaire ». Même si rien ne dit que ses missiles sont opérationnels, le dirigeant nord-coréen peut aujourd’hui prétendre avoir parachevé l’œuvre débutée par son grand-père et poursuivie par son père. Cerise sur le gâteau, la Corée du Nord évite depuis 18 mois l’imposition de nouvelles sanctions internationales, toujours grâce à l’ouverture relative de sa diplomatie.

    Consciente de sa position plutôt avantageuse mais fragile, le régime se garde bien de se montrer trop vindicatif, même dans les moments de tension. Depuis début 2018, il « n’a jamais attaqué directement Trump », rappelle Antoine Bondaz. Pyongyang s’en est verbalement pris à John Bolton, Conseiller à la sécurité nationale, ou plus récemment à Mike Pompeo, le secrétaire d’Etat américain, mais n’a pas tenté d’aller plus loin. Le choix a été fait de « rentrer dans le jeu politique de Trump », puisque le régime est conscient que tant qu’il présente le dirigeant américain « comme un bon négociateur, il ne va pas changer de position ».

    « Pour la Chine, la priorité c’est la stabilité »

    Une stabilité qui arrange bien la Chine, affirme Antoine Bondaz. La situation actuelle « est généralement dans l’intérêt » chinois. « Pour la Chine, la priorité c’est la stabilité », insiste le chercheur. Alors qu’au niveau régional le pays continue de se développer dans la mer de Chine et qu’au niveau international ses entreprises phares partent à l’assaut des marchés occidentaux, la deuxième puissance économique mondiale n’a aucun intérêt à ce que son voisin créée de l’incertitude politique.

    D’autant moins que Pyongyang ne représente pas un enjeu économique important pour la Chine, bien au contraire : en 2014, en tant que partenaire commercial, la Corée du Nord est « au niveau de la Slovénie » ! La Chine n’a donc pas réellement de raison de bloquer la dénucléarisation de son voisin ou de faire capoter ses négociations avec Washington, contrairement à ce que prétend Donald Trump.

    La paix des deux Corées, enjeu fondamental

    Néanmoins, Etats-Unis et Corée du Nord sont actuellement dans une relative impasse, ce dont témoignent les messages de Donald Trump. A court terme, leurs objectifs sont contradictoires. La Corée du Nord « souhaite qu’il y ait un traité de paix » - pour mettre fin à la guerre de Corée, officiellement toujours en cours puisque seul un armistice a été signé, en 1953 – avant d’entamer toute dénucléarisation. Cette proclamation de paix est très importante « sur le plan légal et symbolique », explique Antoine Bondaz, même si elle ne changerait rien concrètement. A part éventuellement pour la Chine, qui pourrait potentiellement  pousser en faveur d’une baisse du nombre de soldats américains dans la région.

    Sauf que les Etats-Unis sont divisés à cette idée, explique cet enseignant à Sciences Po Paris. Une partie de l’administration américaine pense que cette concession n’est pas majeure et mettrait la Corée du Nord face à ses responsabilités, la contraignant à remplir sa part du marché. Une autre craint une fragilisation des alliances dans la région, notamment entre Etats-Unis et Corée du Sud.

    Le pouvoir sud-coréen est pourtant lui-même partisan de cette concession. Moon Jae-in aimerait la mise en place d’un régime de paix[i] et mène depuis son élection une politique active de rapprochement avec son voisin du nord, qu’il a rencontré à deux reprises. En avril, lors de leur premier meeting, l’arrivée de cette paix a même été annoncée pour la fin de l’année. Sauf que, depuis, elle ne semble pas pointer le bout de son nez.

    Sans doute, justement, à cause de l’indécision américaine. Politiquement, il est en effet très difficile pour Séoul de signer seule la paix. Car cela « mettrait en lumière leurs différences de position, donc pourrait entrainer un affaiblissement de leur alliance ».

    Les sanctions internationales, point bloquant

    Une solution, défendue tant par les deux Corées que par la Chine ou la Russie, consisterait à lever partiellement les sanctions internationales qui pèsent sur Pyongyang, afin de favoriser la coopération économique entre les deux pays en guerre depuis bientôt soixante-dix ans et de faire suffisamment baisser les tensions pour rendre la paix intéressante aux yeux de toutes les parties.

    Sauf que de nombreux pays occidentaux – les Etats-Unis en tête, mais aussi la France, par exemple – ne veulent pas entendre parler d’un tel allégement de la pression exercée sur le régime communiste. Ils y voient un aveu de faiblesse et la perte d’un levier de négociation important. Mike Pompeo, secrétaire d’Etat américain a ainsi estimé le 14 juin que les sanctions ne pourraient être levées qu’en cas de « dénucléarisation complète, vérifiable et irréversible de la Corée du Nord ».

    Septembre, un mois à surveiller

    Ces dissensions et cette absence apparente de concertation entre les stratégies sud-coréennes et américaines pourraient profiter tant à la Chine que, une fois de plus, à la Corée du Nord. D’autant que le Japon, grand perdant du ballet diplomatique actuel, n’a pas su imposer sa voix dans le débat.

    Si Washington et Séoul ne parviennent pas plus à afficher leur cohésion et leur coordination, ils pourraient se voir fragilisés, alors que tout peut évoluer rapidement à court terme. La troisième rencontre intercoréenne est prévue en septembre. Kim Jong-un pourrait se rendre – à l’invitation de Vladimir Poutine – au Forum économique mondial de Vladivostok le même mois et, toujours en septembre, la Corée du Nord pourrait se déplacer à New York, à l’Assemblée générale des Nations unies. Autant d’occasions pour le régime nord-coréen d’affiner sa stratégie et de renforcer sa position à l’international.

     


    [i] La Corée du Sud ne peut signer de traité proprement dit, puisqu’elle n’a jamais signé l’armistice de Panmunjeom, qui a mis fin aux combats entre les deux Corées, le 27 juillet 1953.

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