GRILLE DES PROGRAMMES
Monde
Afrique
Jeudi 16 Mai
Vendredi 17 Mai
Samedi 18 Mai
Dimanche 19 Mai
Aujourd'hui
Mardi 21 Mai
Mercredi 22 Mai
    Pour profiter pleinement des contenus multimédias, vous devez avoir le plugin Flash installé dans votre navigateur. Pour pouvoir vous connecter, vous devez activer les cookies dans les paramètres de votre navigateur. Pour une navigation optimale, le site de RFI est compatible avec les navigateurs suivants : Internet Explorer 8 et +, Firefox 10 et +, Safari 3 et +, Chrome 17 et + etc.
    Asie-Pacifique

    Quelle évolution pour l'Inde sous l'ère de Modi?

    media Christophe Jaffrelot est politologue et spécialiste du sous-continent indien. Archive personnelle Christophe Jaffrelot

    Les élections générales se poursuivent en Inde. Elles ont commencé le 11 avril et elles ne durent pas moins de six semaines. Il s’agit pour les 900 millions de votants d’élire les députés de la Lok Sabha, la chambre basse du Parlement. En 2014, le nationaliste hindou Narendra Modi et son parti le BJP avaient littéralement écrasé le parti du Congrès, qui gouvernait le pays depuis dix ans. Narendra Modi réussira-t-il à décrocher un second mandat ? En tout cas depuis son arrivée au pouvoir le pays a changé, comme l’explique Christophe Jaffrelot, directeur de recherche au CERI Sciences Po dans son livre L'Inde de Modi, national-populisme et démocratie ethnique. Entretien.

     

    RFI : d’où vient le nationalisme hindou ?

    Christophe Jaffrelot : On peut faire remonter ses origines au début des années 1920, il y a un siècle. En réaction à la mobilisation des musulmans pour la défense du califat de Constantinople, mis à mal par les traités de paix, entre autres celui de Versailles, des musulmans se mobilisent. Et cette mobilisation a pour effet de dégénérer en émeutes, qui affectent les hindous, et montrent aussi à certains d’entre eux que les musulmans ont une allégeance transnationale. C’est le moment de cristallisation d’une idéologie qui va recevoir ses « lettres de noblesse » dans le livre  Hindutva : Who is a Hindou , ( qu’est-ce qu’un hindou ), écrit en 1923 par Sarvarkar, le père spirituel de ce mouvement. Il donne l’idéologie. Le mouvement organisé commence, lui, en 1925. Un disciple de Sarvarkar, Hedgewar, un autre brahmane ( les têtes pensantes de l’hindouisme ) du centre de l’Inde crée le RSS ( Rashtriya Swayamsevak Sangh ), la matrice du nationalisme hindou et le creuset du BJP aujourd’hui au pouvoir à Delhi.

    Le RSS ne voulait pas entrer en politique, mais il est forcé de le faire parce que l’un des siens ( ou un ancien de ses militants ) assassine le Mahatma Gandhi. Nehru décide alors d’interdire le mouvement et de mettre en prison des dizaines de milliers de militants. Résultat : ils n’ont pas le choix, il faut qu’ils participent au débat politique, et pour cela ils créent un parti. Ce parti, le BJS puis BJP, va longtemps végéter. Iil culminera à 10 % des voix à la fin des années 1960. C’est un parti de niche, on peut dire groupusculaire, jusqu’aux années 1980.

    Vous expliquez que le nationalisme hindou aspire à abolir les castes qui divisent la nation. En fait, ses partisans appartiennent surtout aux hautes castes.

    Oui, et ce n’est pas contradictoire. Ils veulent abolir les castes dès lors que tout le monde imite les castes supérieures. Le brahmanisme est l’idéologie dominante au sein du RSS, et dans les branches de ce mouvement on cherche en quelque sorte à « brahmaniser » les gens de basses castes, pour leur faire oublier leurs castes, unifier l’hindouisme, et finalement lui donner une culture qui soit la plus identique possible à celle des brahmanes. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de discrimination de caste. Parce qu’en vérité les gens des hautes castes sont assez violents, y compris ceux du RSS, vis-à-vis de ceux des basses castes, qui ne souhaitent pas imiter le supérieur, mais lutter contre lui. Et donc un désir d’abolir la caste coexiste avec une pratique de la caste très discriminante.

    Mais le BJP a besoin des basses castes pour se faire élire, et ce sera fait grâce à Narendra Modi.

    Narendra Modi est celui qui transforme l’essai. Il est issu d’une basse caste, et le RSS fait un effort ( le BJP encore plus ) pour attirer des gens de basses castes dans les années 1980-1990 et même avant. Le phénomène s’amplifie quand Narendra Modi prend son essor sein du BJP, parce qu’il peut à la fois apparaître comme un très bon petit soldat du nationalisme hindou, qui ne dévie en rien de l’agenda originel, et en même temps un homme de basse caste, qui en plus de cela s’est fait tout seul, sans avoir en particulier bénéficié des quotas de discrimination positive. Ces quotas qui viennent en aide aux gens des basses castes qui peuvent de ce fait dans l’éducation, la fonction publique et les assemblées élues bénéficier de passe-droits.

    Ce qui a permis aussi à Narendra Modi et au BJP d’arriver au pouvoir, c’est en plus du nationalisme le populisme.

    Là, pour le coup, il est en rupture avec la tradition, la culture politique des nationalistes hindous, qui ont cultivé la collégialité. Aucun d’entre eux ne s’est mis en avant, et en particulier n’a sombré dans ce qu’on pourrait appeler la démagogie. Lui introduit ce répertoire nouveau de l’appel au peuple, de l’homme qui défend les catégories les plus défavorisées, mais en fait toutes les catégories de la société indienne, contre la menace pakistanaise, contre la menace de l’islamisme et qui n’hésite pas à promettre la lune élection après élection, d’abord dans son Gujarat natal dont il sera l’homme fort durant une douzaine d’années, puis au centre, à New Delhi, à partir de 2014. Il fait donc passer le BJP à l’ère du national-populisme, qui se porte bien à travers le monde, et en cela, il est un homme de son temps. C’est ce qui lui permet de ratisser plus large, d’avoir des voix qui jusque-là manquaient au BJP, pour finalement obtenir la majorité en 2014 à l’assemblée.

    Le BJP a déjà été au pouvoir à l’occasion de coalitions. À l’époque, il avait mis de l’eau dans son vin. Ce n’est pas du tout le cas de Narendra Modi depuis 2014.

    Et même avant. C’est la rupture qui va de pair avec le national-populisme. Quand en 2013 Narendra Modi est intronisé au poste de Premier ministre par son parti le BJP, il rompt avec la stratégie de ses prédécesseurs, qui avait été depuis les années 1980 de chercher des alliés et faire des coalitions. Lui considère qu’il faut maintenant viser la majorité absolue. Au début, tout le monde le prend littéralement pour un farfelu, personne ne croit que le BJP y parviendra. Et au sein du parti, des vétérans s’inquiètent de voir Narendra Modi s’aliéner des partenaires régionaux. D’ailleurs certains de ces partenaires claquent la porte de la coalition qui les unissait jusque-là. Mais il remporte son pari à la surprise générale, notamment grâce à un réseau de militants qui lui est dévoué, qui n’est pas le produit du parti ni même du RSS. Ce sont des jeunes qui vont surtout être très utiles sur les réseaux sociaux, qui vont faire sa campagne d’une manière parallèle au réseau traditionnel RSS/BJP. Et à la charnière des deux, il y a le bras droit de Narendra Modi, Amit Shah, un organisateur hors pair, qui lui permettra entre autres de remporter en 2014 70 des 80 sièges du plus grand État de l’Inde, l’Uttar Pradesh. Et c’est ce qui fera basculer le parti vers la majorité.

    Depuis l’arrivée de Narendra Modi au pouvoir, vous dites que l’Inde a changé, qu’elle est devenue une « démocratie ethnique ».

    Cette notion nous vient de politologues israéliens, et notamment de Sammy Smooha, qui le premier a théorisé cette variante de la démocratie. La démocratie ethnique, c’est une démocratie où il y a encore des élections, relativement libres, encore une presse, relativement indépendante, encore un appareil judiciaire, qui dit la loi. Mais où il y a aussi une inégalité fondamentale entre la majorité ethnique et les minorités, ce qui dans le cas israélien est inscrit dans le droit, puisqu’Israël est un État des juifs où les non-juifs ont des droits moindres que les juifs. En Inde, le droit n’a pas été changé, la Constitution continue de dire que le pays est séculariste, c’est-à-dire respectueux du droit des minorités. Mais en pratique, on observe une marginalisation des musulmans et des chrétiens qui ne sont plus guère présents dans les institutions type police, administration, ni non plus dans les assemblées élues, où les musulmans avaient des représentants jusqu’à présent.

    Ils sont aussi victimes des milices qui font la police culturelle sur les campus universitaires ou dans la rue même, empêchant les hindous et les musulmans de se fréquenter, surtout quand ils sont de sexe différent, d’acheter des appartements dans des quartiers mixtes. Ces miliciens font aussi la chasse aux musulmans accusés d’amener des bovins à l’abattoir : l’animal sacré dans la religion hindouiste, c’est la vache. Ce qui a été à l’origine de cette campagne de lynchage de musulmans qui conduisaient des camions : les bovins ou les vaches n’étaient sans doute là que pour être amenés à la traite, mais on a passé ces hommes par le fil de l’épée pour montrer qu’on ne laissait plus les musulmans abattre les vaches.

    Dans votre livre, vous dites que depuis l’arrivée de Narendra Modi au pouvoir il y a une véritable lutte contre les ONG, les universitaires, les journalistes qui souscrivent à un discours modéré considéré comme progressiste, et qui ne plaît pas au gouvernement de Narendra Modi.

    Ces trois catégories ont en commun de soutenir le sécularisme, c’est-à-dire le multiculturalisme. C'est exactement ce que le nationalisme hindou déteste et cherche à éradiquer. Donc à côté des minorités, il y a une autre cible qu’il ne faut pas négliger : ces « libéraux », un autre mot qu’on utilise de façon péjorative maintenant, qui défendent le sécularisme. C’est le cas d’universitaires, notamment de la grande université de Delhi, la JNU ( Jawaharlal Nehru University ). C’est le cas de ces leaders et cadres d’ONG qui vont surtout souffrir de ne plus accéder aux financements étrangers qui leur permettaient de vivre. Le nombre d’ONG a diminué drastiquement, passant d’environ 30 000 à 12 000 en cinq ans. Et puis c’est aussi le cas de journalistes qui cherchent à perpétuer la liberté d’expression et le multiculturalisme. Eux sont surtout victimes de trolls qui passent leur temps sur Internet et les réseaux sociaux à les inonder de messages insultants et dégradants. Mais au-delà bien sûr ils peuvent être victimes de violences physiques. Par exemple, Gauri Lankesh, une journaliste de Bangalore, a été assassinée il y a deux ans sur le pas de sa porte. Le plus inquiétant étant que les enquêtes ne soient pas menées ou n’aboutissent jamais.

    Le RSS a une influence aujourd’hui sur l’appareil d’État, et cela se traduit particulièrement dans l’éducation.

    Pour les nationalistes hindous une des priorités, c'est de refaçonner l’esprit de la nation. Il leur faut donc influencer la jeunesse, ce qu’ils font dans leur organisation où ils passent beaucoup de temps à sermonner et à prêcher. Mais ils veulent le faire davantage évidemment dans le système éducatif. L’un des objectifs, c’est d’inculquer une histoire de la nation qui est leur version des faits, et donc d’écrire ou de réécrire des manuels d’histoire conformes à cette historiographie. Ils ont enfin la possibilité de parvenir à leurs fins. Et on le voit, les manuels d’histoire changent, d’autant plus quand le pouvoir de l’Etat est aussi aux mains du BJP. Il ne faut pas oublier que l’Inde est une fédération d’États, et donc l’éducation secondaire étant du ressort des gouvernements des États fédérés, il faut avoir à la fois l’impulsion de New Delhi et le relais local des ministères de l’Éducation des différents États.

    Est-ce que le nationalisme hindou s’est enraciné dans le pays et à la tête de l’État ?

    Dans le pays, le réseau du RSS travaille à travers un nombre considérable de filiales. Ils ont un syndicat étudiant, un syndicat ouvrier, des mouvements de défense des paysans, des mouvements de défense des aborigènes. Ils cherchent absolument à pénétrer toutes les sphères de la vie publique et sociale. Ils sont d’ailleurs très actifs dans les bidonvilles, également à travers un réseau d’écoles confessionnelles. Que leur enracinement dans la société soit profond ne fait aucun doute, même s’il n’est pas aussi prononcé dans le sud et l’est de l’Inde, le Bengale par exemple. Au sommet de l’État, la question est différente. On peut penser, évidemment, qu’ils ont placé leurs hommes dans des positions importantes mais qu’une alternance au pouvoir devrait se traduire par le remplacement de ces hommes par d’autres qui ont des idées plus libérales. Et la vraie question aujourd’hui est de savoir si en cas d’alternance, ces hommes qui reprendraient le flambeau pourraient contrer l’influence des nationalistes hindous au niveau social, au niveau de ces différents cercles, dans le milieu syndical, sur les campus universitaires... Et ce sera le grand défi de l’opposition si elle arrive à gagner les élections de mai prochain.

    ►À écouter aussi : Elections générales en Inde: le nationalisme hindou, analyse de C. Jaffrelot

    Chronologie et chiffres clés
    Sur le même sujet
    Commentaires

    Republier ce contenu

    X

    Vous êtes libres de republier gratuitement cet article sur votre site internet. Nous vous demandons de suivre ces Règles de base

    Le Partenaire s'engage à ne pas porter atteinte au droit moral des journalistes. A ce titre, le Contenu devra être reproduit et représenté par le Partenaire tel qu'il a été mis à disposition par RFI, sans modifications, coupures, ajouts, incrustations, altérations, réductions ou insertions

    Ajoutez cet article à votre site Web en copiant le code ci-dessous.

    Republier ce contenu

    X

    Vous êtes libres de republier gratuitement cet article sur votre site internet. Nous vous demandons de suivre ces Règles de base

    Le Partenaire s'engage à ne pas porter atteinte au droit moral des journalistes. A ce titre, le Contenu devra être reproduit et représenté par le Partenaire tel qu'il a été mis à disposition par RFI, sans modifications, coupures, ajouts, incrustations, altérations, réductions ou insertions

    Ajoutez cet article à votre site Web en copiant le code ci-dessous.

     
    Désolé mais le délai de connexion imparti à l'opération est dépassé.