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    Asie-Pacifique

    Législatives indiennes : Rahul Gandhi, l’homme qui voulait être roi

    media Affiche de campagne de Rahul Gandhi, le candidat du parti Le Congrès, le plus vieux parti du pays.

    Les élections générales indiennes 2019 sont terminées, avec la victoire écrasante du parti hindouiste au pouvoir. « Franchement, le peuple de l’Inde a décidé que Modi devrait être Premier ministre, en tant qu’Indien j’accepte ce fait ». C’est en ces termes que Rahul Gandhi, le leader du parti du Congrès indien, a reconnu sa défaite avant même la fin du dépouillement des votes des législatives. C’est une défaite personnelle pour Rahul Gandhi, qui en tant que chef du seul parti panindien de l’opposition a parcouru les quatre coins du pays pour faire campagne. Parcours et analyse.

    Le 23 mai 2019 a été une journée sombre pour le parti du Congrès national indien (INC), avec l’annonce de la victoire écrasante des nationalistes hindous aux élections législatives. Désormais, cette date sera sans doute soulignée d’encre noire dans les annales du Congrès, formation historique associée à Gandhi et Nehru, pères fondateurs de l’Inde moderne. Le Congrès avait conduit l’Inde coloniale à la liberté en 1947, puis a dirigé le pays pendant 53 des 72 années qui ont suivi l’indépendance. La déroute électorale humiliante qu’il vient de subir pose la question même de sa survie.

    C’est pour la deuxième fois de suite que le parti du Congrès perd les élections législatives face aux nationalistes hindous. En 2014, le Bharatiya Janata Party (BJP) mené par le charismatique Narendra Modi avait infligé une défaite cinglante au Congrès, qui avait vu son nombre de députés chuter à 44 dans un hémicycle de 543 sièges. Avec quelque 52 députés dans le Parlement renouvelé, à peine mieux qu’en 2014, l’INC n’a pas réussi à empêcher un deuxième mandat du Premier ministre sortant, bien qu’il ait pointé du doigt tout au long de la longue campagne électorale le bilan « calamiteux » du gouvernement Modi tant sur le plan social que sur celui de l’économie.

    La photo de Narendra Modi dans un magasin qui vend du matériel de campagne électorale sur un marché d'un vieux quartier de New Delhi, en Inde, le 8 avril 2019. REUTERS/Anushree Fadnavis

    Pour les observateurs, cette défaite est celle du Congrès, la principale formation d’opposition et le seul grand parti d’envergure panindienne face au BJP. La défaite est surtout celle du président du Congrès, Rahul Gandhi, l’héritier de la dynastie Nehru-Gandhi (NDLR: ne pas confondre avec la famille de Mahatma Gandhi) et qui était en charge pour la première fois de la stratégie électorale de son parti. L’homme a pourtant mené une campagne vigoureuse, parcouru le pays à un rythme effréné, tenant 128 rassemblements au cours des six semaines du scrutin, enchaînant parfois 5 meetings par jour. «  C’est la première fois qu’on voyait un Rahul Gandhi aussi charismatique, aussi investi, aussi intéressé par la campagne », se souvient Charlotte Thomas (1), docteure en sciences politiques et spécialiste de la politique indienne.

    « Le pouvoir, c’est du poison »

    Or le président du Congrès n’est pas un homme politique comme les autres. Il avait confié autrefois à des proches que le pouvoir était du poison, qui n’était utile que s’il sert à améliorer le sort des gens. Une conviction qui expliquerait que Rahul Gandhi soit entré dans la vie politique à reculons. C’est seulement en 2017 qu’il prend les rênes du parti du Congrès, alors qu’il a été député au Parlement depuis 2004. Mais il a toujours entretenu une distance avec le monde politique, ce qui faisait dire récemment à Michael Kugelman, spécialiste de l’Asie du Sud à Woodrow Wilson Center, à Washington, que « parfois on a l’impression qu’il n’est toujours pas à l’aise dans son costume d’héritier d’une dynastie politique et qu’il fait de la politique pas parce qu’il le souhaite, mais par sens de devoir ».

    C’est précisément ce sens de devoir qui avait autrefois poussé les parents de Rahul Gandhi à se lancer dans les turbulences de la vie publique, alors qu’ils n’avaient non plus aucun goût pour la chose politique. Pilote d’avion dans la compagnie nationale Air India, le père, Rajiv Gandhi avait abandonné son métier pour venir épauler sa mère Indira, après la mort dans un accident d’avion en 1981 de son frère cadet Sanjay qui, lui, nourrissait des ambitions politiques. Quant à Sonia Gandhi, née en Italie, venue s’installer en Inde par amour pour son mari Rajiv, elle aurait préféré demeurer femme au foyer, si suite à la mort tragique de son mari dans un attentat en 1991 elle n’avait pas été appelée par les cadres du parti moribond pour en prendre les rênes. Après avoir refusé sept années durant la présidence du parti et les lourdes responsabilités qui vont avec, elle finira par se plier en 1998 à la tradition familiale des Nehru-Gandhi.

    Fils de ses parents, petit-fils d’Indira Gandhi qui fut Premier ministre de l’Inde de 1965 à 1977, puis de nouveau de 1979 à 1984, arrière-petit-fils de Jawaharlal Nehru, fondateur de l’Inde moderne et son tout premier Premier ministre (1947-1963), Rahul Gandhi pouvait difficilement échapper à sa destinée familiale. Né en 1970, au sein d’une des dynasties les plus influentes de l’Asie du Sud, le jeune Rahul a connu, comme l’on peut l’imaginer, une enfance et une adolescence protégées, choyées. Il a vécu aux États-Unis et en Angleterre, où il a fréquenté des universités prestigieuses (Harvard, Cambridge), avant de revenir s’installer en Inde en 2002.

    Le luxe, les privilèges de sa condition sociale ont structuré le jeune héritier, tout comme les terribles tragédies qui ont frappé sa famille, comme il l’a rappelé en 2014 dans une interview à la télé indienne, répondant à ses adversaires qui l’accusaient d’être né avec une cuiller d’argent dans la bouche et de ne pas connaître la réalité indienne. « C’est absurde, a-t-il répondu, de me réduire à mon appartenance à une famille privilégiée. Ma grand-mère avec qui on vivait s’est fait abattre par ses gardes du corps. J’ai perdu mon père dans des conditions que vous savez. Ma grand-mère a été arrêtée quand l’opposition est arrivée au pouvoir et elle a été emmenée en prison. J’ai traversé en réalité des traumatismes exceptionnels pour l’adolescent que j’étais. »

    Une émergence en trois temps

    2004 : En 2004, le parti du Congrès, dirigé alors par Sonia Gandhi remporta les législatives. Le BJP, qui avait été au pouvoir pendant cinq ans, était persuadé d’être reconduit pour cinq années supplémentaires. Sa campagne portait sur le thème de « l’Inde qui brille ». Or c’est la campagne du Congrès rappelant que «  l’Inde ne brillait pas pour tous » qui a réussi à capter les imaginations et à arracher la victoire électorale. Le Congrès répétera l’exploit en 2009.

    Sonia Gandhi (g), présidente du Parti du Congrès et le Premier ministre indien, lors d’une rencontre au Parlement à New Delhi, le 19 mai 2009. (Photo : Reuters)

    C’est dans ce contexte favorable aux idées socialistes et laïques que défend sa famille politique que Rahul Gandhi a fait ses débuts dans la vie publique indienne, décrochant en 2004 la circonscription d’Amethi, un bastion familial dans l’État de l’Uttar Pradesh. Il se signalera à l’attention en refusant d’entrer dans le gouvernement dirigé alors par le Premier ministre Manmohan Singh, préférant se familiariser avec les rouages de la politique indienne en restant dans les coulisses.

    En 2009, il est nommé par sa mère secrétaire général du parti, et se voit confier la mission de remodeler la branche du Congrès pour la jeunesse. Une mission qu’il a menée avec beaucoup d’énergie, démocratisant les instances de cette antenne en s’inspirant des méthodes de recrutement des multinationales.

    Ce sont surtout des années d’apprentissage pour Rahul Gandhi. Elles ont été marquées par des gaffes mémorables, des maladresses et des défaites électorales cinglantes dans les provinces où il est envoyé par la « High Command » du Congrès pour superviser des élections régionales. Il peine à convaincre. Ses adversaires se moquent de lui ouvertement, le dénigrant pour son manque de vision et la faiblesse de ses capacités politiques. Les télégrammes des diplomates américains révélés par WikiLeaks témoignent de ses difficultés. Il est qualifié dans ces missives d’ « homme sans consistance », de « poids plume », sans convictions politiques connues.

    Le ton des échanges diplomatiques change à partir de 2009. Dans son télégramme fuité, Peter Burleigh, un diplomate américain de haut rang basé à New Delhi, écrivait que désormais Gandhi « parlait comme un politicien expérimenté », et « faisait preuve d’une maîtrise (de son sujet), démentant son image de dilettante ».

    2014 : L’année 2014 est un tournant dans la vie politique indienne, avec l'installation au pouvoir des nationalistes hindous qui jouissent désormais d’une majorité absolue au Parlement. Ils dominent la vie politique et militent pour transformer le pays en une théocratie hindoue. Ils ne cachent plus leur volonté de débarrasser à terme le pays des valeurs de la laïcité et du respect de la diversité qu’incarne le Congrès. Réduit à son plus bas niveau avec seulement 44 députés dans la Chambre basse du Parlement, le vieux parti paie le prix de son image dégradée suite à une accumulation de scandales de corruption qui avait empoisonné le second mandat du Congrès, sous l’économiste Manmohan Singh.

    Rahul Gandhi Reuters

    Pour Rahul Gandhi, cette défaite fut une bénédiction déguisée, a raconté l’intéressé. Celui-ci a expliqué depuis, dans des interviews qu’il a accordées, comment il a profité de cette marginalisation des siens pour s’engager dans une introspection féconde, passant en revue ses erreurs de jugement. Dans un article paru dans le magazine India Today, cette année, à l’occasion des législatives, consacré à ce challenger quasi « Hamletian » du Premier ministre Modi, le journaliste Raj Chengappa écrit que « la véritable évolution de Rahul Gandhi a commencé par sa prise de conscience que le pouvoir n’allait pas nécessairement au pouvoir (…). Il a compris qu’il va devoir se forger lui-même sa place dans l’Histoire, s’il voulait s’élever à la hauteur de ses ancêtres qui avaient accompli de grandes choses en leurs temps. Bref, l’héritier (« naamdar ») allait devoir se transformer en un homme d’action (« kaamdaar »). Cette prise de conscience a transformé ce dernier légataire de la famille Nehru-Gandhi, à qui on avait longtemps reproché d’être impétueux, impatient et imprudent, en un leader politique intrépide, rigoureux et habité par une certaine ferveur ».

    Quant aux proches de Rahul Gandhi, eux, ils le dépeignent comme un humaniste à l’Occidentale, un homme intègre et modeste, profondément troublé par les mutations à l’œuvre en Inde sous la gouvernance des hindouistes, où lynchage et mise à mort des musulmans sont devenus monnaie courante. Il défend les valeurs de la laïcité et de la pluralité incarnées par son arrière-grand-père Jawaharlal Nehru et inscrites dans la Constitution indienne.

    2017 : La réinvention personnelle de Rahul Gandhi coïncide avec le passage de témoins à la tête du vieux parti du Congrès, fondé en 1885. C’est en décembre 2017 que le dernier héritier de la famille Nehru-Gandhi prend les rênes de la formation des mains de Sonia Gandhi. La passation a lieu entre mère et fils. Cette succession dynastique a quelque chose de monarchique et suranné, même si la sélection du président du Congrès est le résultat d’une décision collégiale, qui n’a pas toujours favorisé les Nehru-Gandhi.

    Toujours est-il que Rahul Gandhi a désormais les mains libres pour mettre le Congrès en état de marche en vue des élections législatives de 2019. Il fait monter en ligne les jeunes Turcs, fait appel à sa sœur cadette Priyanka pour venir le seconder. Celle-ci est très populaire en Inde à cause de sa ressemblance physique à leur grand-mère Indira Gandhi. Le nouveau président du Congrès a plus de mal pour se faire entendre par la vieille garde qui « donne une image vieillotte du parti », comme l’explique, le chercheur au CERI Sciences-Po et grand spécialiste de l’Asie du Sud, Christophe Jaffrelot. « Par rapport à ce problème générationnel, ajoute Jaffrelot, Rahul Gandhi n’a pas su se montrer suffisamment affirmé, comme l’aurait fait précisément Indira Gandhi ».

    Priyanka Gandhi, en février 2017 à Rae Bareli. SANJAY KANOJIA / AFP

    Il a plus de succès en tant que critique du gouvernement qu’il interpelle au Parlement et par média interposé. Faisant preuve d’une détermination sans faille et d’une agressivité verbale tout en ironie et sarcasme, il ferraille régulièrement contre le Premier ministre pendant les sessions parlementaires. Remuant le fer dans les plaies, il interpelle Narendra Modi et son gouvernement sur le chômage galopant, la crise des agriculteurs, la mesure de démonétisation imposée en 2016, qui a désorganisé tout le secteur informel de l’économie indienne.

    Le cheval de bataille de l’opposant sera l’affaire des avions Rafale : Rahul Gandhi entretient une virulente polémique accusant le gouvernement d’avoir, en 2016, acheté ces avions à des prix exorbitants, dans le seul but de pouvoir imposer au constructeur français comme partenaire le conglomérat d’un riche homme d’affaires indien dont le Premier ministre est proche. Opération réussie parce que cette affaire brouille l’image du chef de gouvernement aux yeux du grand public. « Chowkidar chor hai » (le gardien est un voleur), la formule est reprise en chœur dans les meetings publics.

    L’affaire des Rafale donne aussi à l’opposant l’opportunité d’embarrasser le Premier ministre au Parlement, lorsqu’après une diatribe contre le gouvernement sur cette thématique, il parcourt le couloir de l’hémicycle pour aller serrer dans ses bras un Narendra Modi, passablement gêné. C’est un détournement rusé de l’étiquette, selon Modi, qui a fait de l’accolade donnée aux chefs des États étrangers la marque de fabrique de sa diplomatie. Comme l’on peut imaginer, le « Hug » de Gandhi a fait dès le lendemain la Une des médias en Inde.

    Le geste témoigne surtout de l’assurance acquise par Rahul Gandhi sur les bancs de l’Assemblée, à force d’obstination et de travail. La maturité politique de son chef n’est peut-être pas étrangère aux victoires électorales sur lesquelles l’année 2018 se termine pour le Congrès. Le parti remporte coup sur coup trois élections régionales dans des États-clés (le Rajasthan, le Madhya Pradesh et le Chhatisgarh), au cœur du nord hindiphone, fief du BJP. Un tournant ?

    Une défaite annoncée

    C’est auréolé de ces succès arrachés à la redoutable machine électorale de leurs rivaux hindouistes que le Congrès dirigé par Rahul Gandhi aborde la campagne électorale pour les législatives de 2019. Cette campagne a révélé, chemin faisant, les contradictions propres au « Grand Old Party », même si ses leaders ont cru jusqu’au bout – ou ont fait semblant de croire – à leur capacité de faire mordre la poussière à leurs adversaires.

    Les contradictions du parti du Congrès que soulignent les spécialistes de la politique indienne sont, dans le désordre : un parti divisé entre les vieux barons qui s’accrochent au pouvoir et la jeune garde qui bout d’impatience pour faire entendre sa voix, ses difficultés pour nouer des alliances avec des grands partis régionaux, ses ambiguïtés sur des questions identitaires qui lui attirent le reproche de vouloir faire du « BJP light »… « Pour séduire l’électorat hindou qui reproche au Congrès de jouer la carte des minorités, Rahul Gandhi s’est mis à fréquenter des temples », rapporte Charlotte Thomas. « Il s’est même rendu en 2015 au temple de Kedarnath, haut lieu de pèlerinage hindou aux sources du Gange. Mais à ce jeu-là, il est perdant, car les électeurs préfèrent l’original à la copie », ajoute la chercheuse.

    Rahul Gandhi, président du parti du Congrès, entouré de sa mère Sonia Gandhi et de l'ancien Premier ministre Manmohan Singh, à New Delhi, le 25 mai 2019. REUTERS/Altaf Hussain

    C’est à Christophe Jaffrelot, spécialiste de l’Inde et du Pakistan, qu’on doit sans doute l’analyse la plus approfondie des enjeux de la guerre que se livrent en Inde les nationalistes hindous du BJP et les sécularistes du Congrès depuis l’indépendance et dont les élections générales de 2019 sont un épiphénomène. Poussant sa réflexion au-delà du champ strictement politique pour embrasser aussi le culturel et le psychologique, l’indologiste suggère qu’ « en optant résolument pour le style de l’homme compatissant qui joue sur la carte de la compassion sociale et la collégialité, le président du Congrès Rahul Gandhi se retrouve en décalage par rapport à ses concitoyens, y compris la jeunesse, qui aspirent à un leader fort, dominant, intraitable à la Narendra Modi. Modi est le « Angry Hanuman » ou le roi des singes en colère de la mythologie indienne, qui a remplacé les Nehru et les Gandhi, devenus des modèles non pertinents ».

    Rahul Gandhi ne sera pas roi dans cette Inde post-gandhienne (Mahatama Gandhi) où, constate Jaffrelot, « jouer la carte de la non-violence et l’harmonie entre les hommes ne paie plus ». Pronostic du spécialiste : « Ce sera difficile d'inverser la tendance »...


    (1) Pogroms et ghetto: les musulmans dans l'Inde contemporaine, par Charlotte Thomas. Editions Karthala, 2018, 25 euros.

    (2) L'Inde de Modi: national-populisme et démocratie ethnique, par Christophe Jaffrelot. Éditions Fayard, 352 pages, 25 euros.

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