GRILLE DES PROGRAMMES
Monde
Afrique
Lundi 2 Décembre
Mardi 3 Décembre
Mercredi 4 Décembre
Jeudi 5 Décembre
Aujourd'hui
Samedi 7 Décembre
Dimanche 8 Décembre
    Pour profiter pleinement des contenus multimédias, vous devez avoir le plugin Flash installé dans votre navigateur. Pour pouvoir vous connecter, vous devez activer les cookies dans les paramètres de votre navigateur. Pour une navigation optimale, le site de RFI est compatible avec les navigateurs suivants : Internet Explorer 8 et +, Firefox 10 et +, Safari 3 et +, Chrome 17 et + etc.
    Asie-Pacifique

    Inde: «Le jugement d’Ayodhya est réaliste»

    media La mosquée Babri au XIXe siècle. Wikimedia commons

    La Cour suprême indienne a autorisé la construction d’un temple hindou sur le site disputé d’Ayodhya. Si le jugement a été perçu dans la presse internationale comme une victoire pour les hindous, la réaction des analystes indiens a été plus mitigée. Entretien avec l’historienne Mridula Mukherjee.

    RFI : De quand date cette dispute connue en Inde sous le nom « Ram Janmabhoomi-Babri Masjid controversy » ?

    Mridula Mukherjee : Ce conflit a fait irruption sur la scène publique nationale dans les années 80. Les mouvements politiques hindouistes se sont alors saisis de la question de la mosquée Babri. Mais l’affaire divise depuis plusieurs décennies les hindouistes et les musulmans. Pour les hindous, le roi Rama est une divinité majeure. Il est très vénéré dans le nord de l’Inde où l’on considère qu’il est l’avatar du dieu Vishnou et ses exploits en tant que souverain du royaume d’Ayodhya sont relatés dans le Ramayana. Les hindous croient que la mosquée Babri, édifiée au XVIe siècle, du nom de l’empereur moghol Babur, aurait été bâtie sur le site d’un temple dédié au roi Rama. Qui plus est, selon la mythologie hindoue, Ayodhya est le lieu de la naissance du roi Rama (littéralement « Ramjanmabhoomi »), donc  une ville sacrée.

    La bataille devant les tribunaux remonte quant à elle, beaucoup plus loin.

    Le conflit est porté pour la première fois devant les tribunaux en 1880 par un prêtre hindou qui demandait l’autorisation de construire un temple en face de la mosquée. L’autorisation lui fut refusée. En 1949, l’affaire passe de nouveau entre les mains des magistrats lorsque les nationalistes hindous installent subrepticement dans l’enceinte de la mosquée des idoles du dieu Rama et de son épouse, Sita, en connivence avec le chef de la police locale. La cour ordonna alors l’apposition de scellés, fermant le lieu saint au culte.

    À partir de quand, la situation s’est-elle radicalisée ?

    9 novembre 2019: La ville d'Ayodhya en Inde retient son souffle en attendant le verdict de la Cour suprême au sujet de la reconstruction d'une vieille mosquée de la ville détruite il y a 27 ans par des fondamentalistes hindous. Sanjay Kanojia/AFP

    Le processus de radicalisation commence dans les années 1980 avec le développement du mouvement nationaliste et identitaire hindou représenté jusque là par l'organisation hindouiste Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS – Association des volontaires nationaux). Au cours de la décennie 1980, on assiste à la création des filiales du RSS dont le réseau religieux, connu sous le nom de la Vishwa Hindu Parishad (VHP – Association hindoue universelle), et le front politique représenté par le Bharatiya Janata Party (BJP – Parti du peuple indien). Ces organisations, surtout la VHP, ont joué un rôle crucial dans les campagnes nationalistes religieuses pour la construction d’un temple hindou à Ayodhya. Elle a instrumentalisé le symbole identitaire qu’est devenu le dieu Rama et a rallié les religieux à la cause du nationalisme hindou. La construction du temple est devenue un enjeu électoral avec l’entrée en scène du BJP qui exploite la dispute autour du site de la mosquée Babri pour s’attirer les faveurs de la communauté majoritaire.

    Le processus s’accélère encore au début des années 1990.

    En 1990, le président du BJP, L.K. Advani se lance dans un périple à travers le pays. Son parcours devait le conduire jusqu'à l’État de l’Uttar Pradesh où se situe la ville d’Ayodhya. Sur le chemin, à grand renfort de discours nationalistes incendiaires, il réussit à mobiliser des milliers d’hindous à la cause de Rama. C’est un tournant dans l’histoire contemporaine indienne, car même si la police l’empêche d’entrer dans Ayodhya, le fondamentaliste Advani réussit à transformer en un phénomène de masse le mouvement identitaire réclamant la construction du temple sur le site de la mosquée Babri.

    À l’appel des leaders de la VHP et du BJP, des centaines de milliers de militants défient régulièrement alors les forces de l’ordre déployées par le gouvernement. Ils viennent participer à la cérémonie de consécrations des briques marquées du nom de Rama, devant servir lors de la construction du futur temple. Après deux vaines tentatives pour accéder au monument pendnat les années 1980, ces militants composés de paysans, de renonçants qu’on appelle en Inde des « sadhus  » et d’une jeunesse rurale sans beaucoup d’éducation et acquise à la cause de Rama, réussisent à prendre d’assaut la mosquée, avant de la démolir entièrement. C’était le 6 décembre 1992. La destruction de la mosquée aura des répercussions tragiques au niveau national. Dans les jours qui suivirent, l’Inde connut une vague d’émeutes entre hindous et musulmans, qui firent 2000 morts.

    A l'occasion du 26e anniversaire de la démolition de la mosquée Babri d'Ayodhya, un militant pro-reconstruction de la mosquée arbore un sticker rappelant ce drame Sajjad Hussain/AFP

    Depuis quand la Cour suprême indienne est-elle saisie de cette affaire ?

    Depuis à peu près neuf ans. La haute cour de l’État de l’Uttar Pradesh qui avait été saisie dans un premier temps sur la question de la propriété du site de la mosquée Babri, s’est prononcée en 2010, préconisant une partition de ce terrain de 1,1 hectare entre les religieux hindous et les musulmans représentés par l’Uttar Pradesh Central Sunni Wakf Board qui est le propriétaire des lieux de culte musulman dans la province. Les juges proposaient de scinder le site : deux tiers pour les hindous et un tiers pour les musulmans. Une décision qui ne satisfit aucun des plaignants.

    C’est le début de la bataille légale devant la Cour suprême de l’Inde. Elle se saisit de la plainte en appel déposée par tous les partis en présence, tout en prenant son temps pour délibérer sur cette affaire explosive. L'examen a été accéléré il y a quelques mois lorsqu'un panel de cinq juges a été constitué sous l’égide du président de la Cour suprême, qui doit partir à la retraite cette année, le 17 novembre 2019. Soucieuse de se prononcer sur le fond de l’affaire avant le départ du juge principal, la Cour a tenu des audiences tous les jours afin d’écouter l’ensemble des plaignants, leurs témoins et leurs avocats. Le verdict unanime des cinq juges concernant le volet civil uniquement, qui détermine la propriété du site litigieux, a été proclamé ce 9 novembre. Le jugement fait 1 000 pages, car l’affaire est complexe avec des enjeux politiques et historiques. Le volet pénal pour déterminer la responsabilité des leaders de la VHP et du BJP dans les événements du 6 décembre 1992 est toujours en cours d’examen.

    Les juges ont reconnu le tort fait aux musulmans, mais le site est confié aux hindous qui sont autorisés à construire leur temple sur le terrain où s’élevait la mosquée qu’ils ont détruite. N’est-ce pas contradictoire ?

    Certes, le verdict de la Cour suprême n’est pas dépourvu d’incohérences, s’agissant notamment de la question de la « propriété exclusive » du lieu. Par exemple, si les juges tiennent à rappeler que la mosquée qui existe depuis 1528 n’a pas été construite sur un terrain vierge (NDLR: les archéologues ont trouvé des vestiges des anciennes structures), on ne trouve pas la même exigence à l’égard des hindous.

    Cela dit, l’autorisation accordée par la Cour pour la construction d’un temple hindou sur le site de l’ancienne mosquée n’est qu’un aspect du verdict. Plusieurs pages du jugement ont aussi été consacrées à la profanation de la mosquée en 1949 par les militants hindouistes, qui avaient placé les idoles des dieux hindous dans l’enceinte de ce monument musulman. Un fait condamné, tout comme l’a été la démolition de la mosquée perpétrée quarante ans plus tard. Les juges renvoient à la loi « Places of Worship Act », promulguée par le gouvernement fédéral indien en 1991. Cette loi rend répréhensible tout acte consistant à transformer par la violence l’appartenance religieuse initiale d’un lieu de culte. C’est d’ailleurs ce que les militants hindouistes ont fait le 6 décembre 1992 lorsqu’ils sont entrés illégalement à l’intérieur de la mosquée, avant de la raser à coups de haches et de marteaux dans le but d’y construire le temple dédié à leur dieu Rama.

    Cette condamnation sans équivoque par les cinq juges de la Cour suprême devrait relancer le volet criminel intenté contre les dirigeants du BJP et de la VHP qui avaient poussé leurs militants à commettre l’impardonnable. Pour toutes ces raisons, je refuse de voir ce verdict comme une forme d’exonération des hindous de la responsabilité des actes de violence qu’ils ont perpétrés contre la mosquée Babri. Non, le crime ne paie pas dans l’Etat de droit que l’Inde veut rester.

    Vous avez qualifié le verdict délivré par les juges de la Cour suprême de « réaliste ». Que voulez-vous dire ?

    Comme l’a rappelé l’éminent journaliste indien Harish Khare sur les pages d’un quotidien en ligne, les rapports de force dans le pays étant ce qu’ils sont entre la majorité hindoue et la minorité musulmane, il aurait été impossible pour le gouvernement à New Delhi, quelle que soit la couleur politique, de reconstruire la mosquée Babri et de s’assurer que les musulmans puissent faire leurs prières et leurs ablutions dans son enceinte. En tant qu’historienne, je reconnais qu’un verdict autorisant les musulmans à construire leur mosquée aurait certes été plus juste, mais impossible à mettre en œuvre. Je pense qu’un tel verdict aurait aliéné un peu plus la communauté musulmane et légitimé la demande des militants hindouistes aux yeux de la majorité hindoue qui soutient leur cause.

    Des prêtres hindous célèbrent la décision de la Haute Cour de l'Uttar Pradesh sur la division du complexe religieux d'Ayodhya, 30 septembre 2010. REUTERS/Mukesh Gupta

    En autorisant la construction du temple, la Cour suprême n’encourage-t-elle pas les militants hindouistes à s’en prendre à d’autres lieux de culte musulmans ?

    La loi de 1991 qui interdit catégoriquement la transformation de la vocation initiale d’un lieu de culte, à laquelle le verdict de la Cour suprême fait référence, devrait suffire pour empêcher que des violences soient perpétrées contre ces lieux. Cette loi promulguée par le gouvernement de New Delhi, dirigé alors par leparti du Congrès, est très claire et fait l’obligation aux pouvoirs publics de protéger tous les monuments religieux. Les rédacteurs de cette loi, promulguée en 1991, avaient expressément exclu de son périmètre la mosquée Babri qui faisait déjà l’objet d’une action judiciaire.

    J’estime par ailleurs que cela incombe aussi à la société civile que nous représentons de s’assurer que le verdict prononcé le 9 novembre soit respecté dans sa totalité, en faisant entendre notre voix notamment sur la composition du trust chargée de construire le temple à Ayodhya. À la société civile de tenir les dirigeants comptables des propos qu’ils tiennent aujourd’hui, applaudissant bruyamment la neutralité du processus judiciaire, lorsque le jugement leur est favorable.

    Comment le grand public a-t-il réagi à ce verdict ?

    Excepté dans certaines « poches » très limitées, il n’y a pas eu de manifestations bruyantes de joie de la part des zélotes hindous ni de réactions violentes de la part des musulmans déçus. La veille de l’annonce du jugement, le président de la Cour suprême avait convoqué le préfet de police de l’Uttar Pradesh et lui avait demandé de déployer des renforts sécuritaires à travers la province pour éviter l’éclatement d’émeutes intercommunautaires. Parmi le grand public, il y a un grand sentiment de soulagement, que je partage. Il y a aussi l’espoir que l’arrêt de la plus haute juridiction du pays mettra un terme à des années de polémique et de violences autour de la question controversée de « Ram Janmabhoomi-Babri Masjid ». Nous pouvons maintenant aller de l’avant.


    Mridula Mukherjee. Wikimedia commons

    (1) Mridula Mukherjee est spécialiste de l’histoire indienne et professeure (retraitée) du département d’histoire de l’université Nehru, à New Delhi. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages historiques sur l’Inde, dont le plus connu est India After Independence, 1947-2000, Viking (India), New Delhi, 1999, Penguin (India), 2000.

    Chronologie et chiffres clés
    Sur le même sujet
    Commentaires

    Republier ce contenu

    X

    Vous êtes libres de republier gratuitement cet article sur votre site internet. Nous vous demandons de suivre ces Règles de base

    Le Partenaire s'engage à ne pas porter atteinte au droit moral des journalistes. A ce titre, le Contenu devra être reproduit et représenté par le Partenaire tel qu'il a été mis à disposition par RFI, sans modifications, coupures, ajouts, incrustations, altérations, réductions ou insertions

    Ajoutez cet article à votre site Web en copiant le code ci-dessous.

    Republier ce contenu

    X

    Vous êtes libres de republier gratuitement cet article sur votre site internet. Nous vous demandons de suivre ces Règles de base

    Le Partenaire s'engage à ne pas porter atteinte au droit moral des journalistes. A ce titre, le Contenu devra être reproduit et représenté par le Partenaire tel qu'il a été mis à disposition par RFI, sans modifications, coupures, ajouts, incrustations, altérations, réductions ou insertions

    Ajoutez cet article à votre site Web en copiant le code ci-dessous.

     
    Désolé mais le délai de connexion imparti à l'opération est dépassé.