Théâtre - 
Article publié le : jeudi 08 octobre 2009 à 16:57 - Dernière modification le : lundi 19 octobre 2009 à 14:48

Michel Vinaver entre à la Comédie-Française

(Photo : Brigitte Enguérand)

Par Elisabeth Bouvet

Après Bernard-Marie Koltès en 2007, Jean-Luc Lagarce en 2008, c’est au tour de Michel Vinaver de faire, de son vivant, son entrée au répertoire de la Comédie-Française avec L’Ordinaire, une pièce écrite en 1981 et qui s’inspire de la célèbre catastrophe aérienne de 1972, dans la Cordillère des Andes, au terme de laquelle 16 personnes (sur les 45 occupants de l’avion) avaient survécu en mangeant les corps des passagers décédés. La mise en scène est le fruit de la collaboration du dramaturge avec Gilone Brun. La pièce se joue jusqu’au 19 mai.

Les joueurs de rugby ont été remplacés par les cadres d’une entreprise florissante Houses, spécialisée dans l’habitat bon marché, qui voyagent accompagnés, qui de son épouse, qui de sa maitresse, qui de sa fille, soit au total 16 personnes au nombre desquelles le patron de la firme, Mister Lamb alias Bob. En route vers le Chili du général Pinochet, les uns parlent conquête de marchés, les autres de se séparer, d’autres encore de la nuit qu’ils viennent de passer ensemble ou de la climatisation défectueuse de l’hôtel Excelsior où un époux décidément peu à l’écoute s’évertue à descendre en dépit de ses plaintes répétées… Bref, une « joyeuse » cacophonie quand le jet privé s’écrase contre la paroi d’un glacier que les mauvaises conditions météorologiques n’ont pas permis au pilote, d’éviter.

Comme si de rien n'était...

Ne les voilà plus que 11, éparpillés sur une sorte de grand plateau gris en pente douce qui descend jusque sur les premiers rangs de l’orchestre et qui figure un morceau de carlingue ou une pente neigeuse, c'est selon. 11 à avoir survécu à la catastrophe, plus ou moins grièvement blessés, plus ou moins choqués. Et pourtant, rien ne parait devoir perturber leur manière d’être, comme si ce qui venait de se produire n’avait pas d’impact sur leur comportement. Le patron continue d’évoquer les prochaines négociations avec le nouveau pouvoir chilien - et ses cadres à donner leurs avis -, l’épouse du boss à se plaindre du « quotidien » ou à implorer dieu, etc. Et pourtant, ils l’ont tous entendu dans un communiqué à la radio : les recherches ont été arrêtées et, selon la formule consacrée, les chances de retrouver des survivants, nulles. Seule Sue qui n’est pas de leur rang - « juste » un élément rapporté en tant que maitresse (sur le départ) de Jack -, semble avoir pris la mesure de cette situation aussi inédite que tragique. C’est d’ailleurs elle, la figure soi-disant transgressive, qui très vite suggérera que « les morts, ça doit se manger ». Manger de la chair humaine pour survivre, sans autre considération éthique ou religieuse.

...jusqu'à la dislocation de l'individu

Durant sept morceaux - puisque les scènes sont ainsi appelées -, d’échange, il n’y aura pour ainsi dire pas, chacun des survivants (qui à la fin ne seront plus que 2) lançant ses répliques sur le mode personnel et, pour certains, automatique, avec toujours les vieux démons en embuscade notamment quand le patron de Houses se met subitement à invectiver tous ses collaborateurs et le fonctionnement de la boite, livrant une description du travail en entreprise aussi cocasse qu’inhumain, et surtout totalement illusoire. D’ailleurs, Bob ne tarde pas à être foudroyé par une attaque cardiaque : « Cette façon de ne pas vouloir dévier, quoi qu’il arrive, de la trajectoire de son existence peut bien sûr être un facteur de survie, mais également de dislocation, de dissolution de l’individu. Ainsi, certains des personnages meurent alors que d’autres s’adaptent et changent radicalement », observe Michel Vinaver dans un entretien au mensuel La Terrasse avant de préciser que « ce changement radical, ce passage d’une structure pyramidale du pouvoir à une démocratie réinventée, à un ‘vivre ensemble’ qui sort des habituels rapports hiérarchiques de la société, constitue le thème central de L’Ordinaire ».

La pièce donne, effectivement, à entendre cette polyphonie qui produit parfois de savoureux et incongrus rapprochements, parfois aussi quelques longueurs à force de répétitions. Le tout sans que jamais aucun des personnages ne quitte du regard le parterre, littéralement pris à témoin.

(Photo : Danielle Birck/ RFI)

Eux, nous… Dans cet échange, se lit aussi ce qui constitue la matière première du théâtre de Michel Vinaver, l’auteur de Par-dessus bord, fresque de plus de six heures sur les mutations d’une entreprise familiale pour faire face à la concurrence internationale : la société, le monde de l’entreprise que le dramaturge connait bien pour avoir, parallèlement à l’écriture qu’il découvre dans les années 1950, occupé un poste de responsabilités dans une grande entreprise, Gillette pour ne pas la citer. Les excès du capitalisme, sans foi ni loi, fourniront d’ailleurs le substrat à un certain nombre de ses pièces, un cadre aussi comme dans L’Ordinaire. Quand de ce soi-disant ordinaire, surgit une vérité qui l’est beaucoup moins, et qui surtout distille un de ces malaises qui donnent le vertige, voire la nausée.

 

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