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Photographie - 
Article publié le : mercredi 28 octobre 2009 - Dernière modification le : lundi 09 novembre 2009

Aux Antilles avec Denise Colomb
Filets de pêche, Le Vauclin, Martinique, s.d.
Ministère de la Culture/Médiathèque du Patrimoine/RNM
Par Elisabeth Bouvet

C’est à partir des années 1950 que Denise Colomb (1902-2004) entame une série de portraits qui resteront dans les annales et assiéront définitivement sa notoriété. De fait, elle reste comme LA photographe qui a réalisé les derniers portraits de l’auteur et acteur Antonin Artaud et du peintre Nicolas de Staël. La part émergée d’une œuvre qui recèle également deux reportages effectués aux Antilles, en 1948 d’abord, à la demande de l’écrivain et tout jeune député Aimé Césaire, puis en 1958. L’exposition qui se tient au Jeu de Paume, site Sully, permet de mettre en exergue ce travail qui n’avait jusqu’alors jamais fait l’objet d’une présentation à part. Denise Colomb aux Antilles, de la légende à la réalité, 1948-1958 veut aussi par ce biais réhabiliter la Française dans cette lignée de photographes dits humanistes dominée par les Boubat, Ronis, Doisneau et autres Isis.

(Première publication : 2 novembre 2009)

Quelle était son intention quand elle part pour les Antilles en 1948, deux ans après le vote de la loi de départementalisation ? Probablement d’accomplir au mieux la mission que lui a confiée l’ethnologue Michel Leiris (1901-1990). Ce dernier cherche un photographe et Denise Colomb lui est recommandée par Aimé Césaire (1913-2008), le poète martiniquais et tout jeune député français. Entre la presque quinquagénaire, complètement novice, et l’écrivain et chercheur, le courant ne passe pas. Ce sera la chance de Denise Colomb qui ainsi libérée de la tutelle de Michel Leiris peut laisser libre cours à son inspiration plus humaniste qu’ethnographique.

Récréation (1948)
Ministère de la Culture/Médiathèque du Patrimoine/RNM
Si la (courte) première section témoigne de cette approche « scientifique » à travers quelques portraits de type documentaires, très vite ses images se parent de cette empathie propre au courant qui domine depuis les années 1930 la photographie en France, avec cette attention particulière aux gens, à l’échange et ce souci de restituer le quotidien, la vie sous un angle non pas édulcoré mais souriant et résolument optimiste. Pour autant, fait remarquer Noël Bourcier, le commissaire de l'exposition : « La pauvreté est là ». Quand, par exemple, Denise Colomb immortalise des lavandières, ce qui nous éclaire sur les conditions domestiques des habitants de l’île qui n’ont pas l’eau courante dans leurs « cases », des photographies d’intérieurs confirmant le soupçon de pauvreté et de vétusté que cette image faussement idyllique avec sa végétation luxuriante et ce soleil éblouissant laissait présager.

De même, les maisons s’apparentent davantage à des baraquements : briques à nu, taules, absence de fondations, planches de guingois et sol de terre battue. Le contraste est saisissant quand on songe aux images représentants les riches « métros » dont on peut admirer, un peu plus loin dans l’exposition, les toilettes lors d’une soirée donnée par une famille de blancs. Probablement de riches propriétaires terriens.

Pêcheur coiffé du bakoua, Martinique (1958).
Ministère de la Culture/Médiathèque du Patrimoine/RNM
Autre rapprochement qui en dit long : les deux photographies installées côte à côte et qui montre sur l’une, un coupeur de cannes à sucre, échine courbée, de face le visage à la fois dur et vide, et sur l’autre, de dos, le « géreur » autrement dit le contremaître, à cheval, aux abords d’un champ de cannes à sucre. Mais les images, pour ne rien cacher, n’en demeurent pas moins très en de ça de l’article qu’Aimé Césaire écrit en 1950 et qui s’intitule De la légende à la réalité. Illustrée par les photographies de celle que le député a envoyée aux Caraïbes, cette double page est présentée dans l’exposition et sa lecture entre étrangement en résonnance avec les slogans, les revendications, la colère des Antillais, l’hiver dernier : « Peu importe que la Martinique […] ait été transformée en département par une loi de 1946, le colonialisme est là, qui demeure […] » ou encore cette phrase, « L’impérialisme est là, qui lui permet de les empocher (des milliards, ndlr) en toute sécurité. C’est lui qui en cas de grève dépêche aux patrons CRS et gendarmes ».

Si le regard de Denise Colomb n’est pas à proprement parler habité par la volonté de dénoncer l’injustice qui sévit alors, ses vagabondages et ses rencontres donnent à voir une réalité qui tourne résolument le dos au mythe du paradis, ou alors un paradis perdu.

La seconde salle de l’exposition qui présente les photographies rapportées lors de son second séjour en 1958, à la suite d’une commande de la compagnie générale transatlantique qui cherche à « promouvoir la beauté des îles tropicales et l’hospitalité des Créoles » laisse percer, paradoxalement, une profonde mélancolie à l’égard de cette nature abondante et généreuse menacée par la culture intensive de la canne à sucre qui ne sert qu’à enrichir quelques grands propriétaires et surtout à maintenir le pays dans la ruralité. Ses références au surréalisme d'un Breton quand elle photographie les plantes et les arbres exotiques les auréolant d'une beauté nimbée de mystère n’en rendent que plus fragile cet éden primitif.

Soixante ans après la toute première exposition photographique de Denise Colomb qui était d’ailleurs sur le thème des Antilles - c’est en effet Aimé Césaire qui lui met finalement le pied à l’étrier puisqu’avant cette commande, elle n’avait réalisé en amateur que quelques photographies en Indochine où elle avait suivi son mari -, justice est donc rendue à ce travail qui, en totalisant « plus de 9 000 négatifs sur un ensemble en comprenant 50 000, représente son deuxième grand sujet », indique Noël Bourcier. Et un témoignage inestimable sur des départements trop souvent malmenés et négligés.

Buveurs de punch, Martinique (1948).
Ministère de la Culture/Médiathèque du Patrimoine/RNM


Denise Colomb aux Antilles, de la légende à la réalité (1948-1958), une exposition à voir au Jeu de Paume, site Sully, jusqu'au 27 décembre.

A signaler que cette exposition est la dernière du Jeu de Paume à l'Hôtel de Sully qui, à compter du 4 janvier 2010, retournera dans l'escarcelle du Centre des Monuments Nationaux. Quant au Jeu de Paume, il se concentrera désormais sur des expositions « hors les murs », dans le droit fil de celle qui cet été à Arles, dans le cadre des Rencontres, était consacrée à Willy Ronis.

 

 

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