Reportage multimédia - 
Article publié le : jeudi 05 novembre 2009 à 20:31 - Dernière modification le : mardi 10 novembre 2009 à 15:59

Les nouveaux maîtres du diamant d'Anvers

Les sociétés diamantaires d’Anvers disposent des meilleurs  polisseurs du monde. Dans ce marché, juifs orthodoxes, Indiens et arabes vivent pour le diamant.
Les sociétés diamantaires d’Anvers disposent des meilleurs polisseurs du monde. Dans ce marché, juifs orthodoxes, Indiens et arabes vivent pour le diamant.
photo: Olivier Vogelsang

Par Louis Imbert

Au cœur des Flandres belges, Anvers et ses  pierres préciseuses n'échappent pas à la crise. Le quartier des diamantaires est en pleine mutation. Les nouveaux maîtres de la place ne vont plus à la synagogue. Originaires d'Inde, ils sont de religion jaïne et s'avèrent féroces en négoce. 

Raj Mehta jouit d’une position enviée à Anvers. Depuis le bureau du vice-président de Rosy Blue, le premier diamantaire de la ville qui a réalisé 1,2 milliard d’euros de vente l’an dernier, la vue est excellente.

 On distingue les quatre bourses du diamant, les banques et la synagogue devant laquelle s’égaillent, en fin d’après-midi, des dizaines de commerçants juifs orthodoxes, les maîtres traditionnels de la place. Leurs silhouettes noires se fondent dans une nuée de commerçants indiens, arméniens, libanais...
 
Dans ce quartier d'à peine un kilomètre carré, l’ambiance est calme. Derrière les hautes verrières de la bourse voor Diamanthandel, des diamantaires traînent sur Internet ou jouent au backgammon. La crise est bel et bien passée par là, faisant plonger le chiffre d’affaires import-export d’Anvers de plus d’un tiers, en prévision sur l’année 2009, à 19,4 milliards d’euros.

 

Les diamantaires indiens en images
Anvers, octobre 2009. Le centre mondial du diamant s’étend sur un kilomètre carré. Il abrite quelque 1 500 sociétés diamantaires et quatre bourses du diamant.
Olivier Vogelsang/RFI
Kauschuk K. Mehta de Eurostar Diamond, dirigeant d’une des trois grosses sociétés indiennes installées à Anvers.
Olivier Vogelsang/RFI
Dans ce quartier sous haute protection, travaillent plusieurs milliers de maîtres tailleurs, dont l’habileté et la compétence sont les garants du label international de qualité «taillé à Anvers» basé sur une tradition de cinq siècles.
Louis Imbert/RFI
La plaque tournante européenne du diamant n'est plus dominée par les juifs orthodoxes. Les commerçants indiens, originaires de la région du Gujerat, contrôlent aujourd'hui plus de 60 % du marché du diamant brut et poli dans le port flamand.
Olivier Vogelsang/RFI
Dans la rue principale du commerce de diamant, une synagogue trône au milieu des bourses et autres banques de diamantaires. Les discussions entre orthodoxes et Indiens vont bon train avec, à horaires réguliers, des transferts de diamants.
Olivier Vogelsang/RFI
Trois rues, cinq mille sociétés, quarante-deux mille caméras, la plus forte concentration au m² de caméras de surveillance au monde. Un diamantaire indiens est suspendu à son téléphone sur fond de publicité, pour le diamant bien entendu.
Olivier Vogelsang/RFI
Anvers by night. Ville plutôt calme une fois la nuit tombée, une limousine en attente devant un café dans le quartier du musée des Beaux Arts.
Olivier Vogelsang/RFI
Diamondland est le plus grand showroom d’Anvers. On y trouve des ateliers de démonstration avec des professionnels à l’oeuvre, une collection exclusive de bijoux et on finit par un lieu de vente avec certificat de garantie.
Olivier Vogelsang/RFI
Diamondland au plein cœur d’Anvers. Atelier de démonstration avec des professionnels à l’œuvre pour les touristes.
Olivier Vogelsang/RFI
Wolf Ollech est tailleur depuis plus de 20 ans. Aujourd’hui son atelier rétrécit toujours plus. Le polissage des diamants se fait en Inde. Il ne peut que constater la fin d’une époque.
Olivier Vogelsang/RFI
Raj Mehta de Rosiblue évalue une pierre, en discussion avec un vendeur juif orthodoxe.
Olivier Vogelsang/RFI
Signe extérieur de richesse. Un diamant à l’oreille d’un indien dans le quartier des diamantaires d’Anvers sur fond de publicité occidentale.
Olivier Vogelsang/RFI
La bourse principale d’Anvers. De plus en plus dépeuplée, il est toujours interdit de photographier à l’intérieur. Un juif orthodoxe avant le début du Shabat.
Olivier Vogelsang/RFI
Les indiens, adeptes du jaïnisme, végétariens, non-violents, ont fait bâtir un palais hindous dans la banlieue d'Anvers. En construction depuis 14 ans, la fin des travaux est annoncée pour l’année prochaine.
Olivier Vogelsang/RFI
Commémoration de l’anniversaire de la naissance de Mahatma Gandhi avec des représentants officiels indiens et juifs ainsi que de la ville d’Anvers.
Olivier Vogelsang/RFI


    Mais c’est une révolution lente et silencieuse qui s’achève en ce moment. Anvers a changé de mains. Ses nouveaux maîtres, Raj Mehta en tête, sont des commerçants indiens. De religion jaïne, adeptes de la non-violence, respectueux de toute vie et commerçants chevronnés, ils sont originaires du Gujarat, dans le nord-ouest de l’Inde. Ils y ont fait fortune grâce aux 600 000 petites mains qui taillent actuellement des milliers de pierres minuscules : 55 % du volume mondial.
     
    Les commerçants indiens se sont installés à Anvers dans les années 80 pour s’approvisionner en pierres brutes et en cash. Aujourd’hui, ils contrôlent 70 % du volume de l’import-export réalisé dans cette ville flamande de Belgique et détiennent depuis l’an dernier la totalité des sièges élus au conseil d’administration de l’Antwerp world diamond center (AWDC), l’organisme représentatif de la place.
     
    Temple de marbre blanc

     Comme un pendant à la synagogue du quartier des diamantaires, ils font construire par des ouvriers indiens comme eux un magnifique temple de marbre blanc dans une banlieue chic de la cité flamande.
     
    Curieusement, la crise n’a provoqué aucune faillite de diamantaire à Anvers. Entre deux portes, Jacky Roth, le  président du conseil d’administration de l’AWDC, explique, ironique, qu'il faut faire preuve encore d'un peu de patience... La crise pourrait bien accélérer la restructuration d’une industrie qui compte à Anvers 1 800 sociétés.
     
    Pour Dany Rabby, troisième génération de diamantaires en Flandres, de nombreuses petites affaires familiales ne passeront pas dans les mains des futurs petits-enfants. « Ils ont besoin de comptables, de directeurs administratifs, de spécialistes en tout s’ils veulent survivre. »
     
    Avec l’effondrement des ventes en Europe, Dany Rabby reconnaît une perte de 60% de son chiffre d’affaires sur l’année. Les « petits » ont surtout besoin de rester très spécialisés, « d’avoir une niche commerciale, de fournir des diamants vraiment particuliers, pas d’essayer de concurrencer les gros », résume Freddy Hanard, le patron de l’AWDC.
     
    8 000 emplois directs
     
    Dans les décennies précédentes, tailleurs, cliveurs et trieurs avaient déjà progressivement disparu. Depuis les années 1970, la ville a perdu 25 000 emplois directs et indirects. Aujourd’hui, Anvers n’est plus qu’un « hub », un grand centre commercial où les diamants passent de mains en mains avant d’être taillés en Inde, en Chine, au Vietnam... Restent 8 000 emplois directs et les plus belles pierres, celles qui nécessitent le savoir-faire des meilleurs tailleurs de la ville. Mais pour combien de temps encore?
     
    Dans l’atelier de Wolf Zwiebel, la voix douce et rieuse de ce vieux tailleur juif orthodoxe, qui fut parmi les plus respectés, donne un avant goût de la fin du monde. Sur deux étages et quarante établis, il emploie trois ouvriers âgés, peu ou prou muets, qui pressent de rares pierres sur des disques de métal couverts de poudre de diamant abrasive. Et Wolf Zwiebel de citer ce proverbe yiddish : «Si les choses ne vont pas comme tu veux, tu dois les vouloir telles qu’elles sont. »
     
    Depuis les fenêtres du plus haut  bureau de la plus haute tour, sur la rue Hoveniersstraat, Raj Mehta se demande régulièrement combien d’années encore il vivra à Anvers. Dix ans, c’est un peu trop pour prévoir mais dans cinq ans, oui. Tant que les producteurs et tous les vendeurs sont à Anvers, tant que les banques restent plus solides que celles de Shanghaï ou de Bombay, il profitera encore de la « douce » vie de Flandre.
     

     

    Grand reportage : Anvers,les nouveaux maitres du diamant
     
    05/11/2009
    par Louis Imbert
     
     


     

     

    tags: Belgique - Commerce et Echanges
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