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    Amériques

    Le procès du tortionnaire Alfredo Astiz

    media Les officiers de marine Alfredo Astiz (c), Juan Carlos Rolon (d), Pablo Garcia Velazco (2e à g), avant le procès à Buenos Aires, le 11 décembre 2009. Reuters / Marcos Brindicci

    Ce vendredi 11 décembre 2009, s'est ouvert à Buenos-Aires le procès très attendu d'Alfredo Astiz et de 18 autres militaires, auteurs de quelques-uns des crimes les plus terribles commis sous la dictature argentine des années 70-80.

    C'est ce qu'on a appelé la «guerre sale». Une guerre de l'ombre, faite d'enlèvements, de tortures, de disparitions, que l'armée argentine menait contre son propre peuple. Car, sous prétexte de combattre le communisme et les guerilleros Montoneros - ce qui avait justifié selon elle de prendre le pouvoir par la force en perpétrant un coup d'Etat -, elle prétendait éradiquer toute forme de contestation, en s'attaquant à des jeunes, et à des mères qui, loin de pouvoir renverser le régime, pleuraient tout simplement leurs enfants disparus.

    Les militaires qui comparaissent à partir d'aujourd'hui devant la justice argentine ont agi dans le cadre bien particulier de l'ESMA, l'Ecole de mécanique de la marine. Ce procès est très directement celui des hommes qui transformèrent ces locaux en un centre de tortures à plein temps, par lequel transitèrent quelque 5000 personnes. Les victimes étaient le plus souvent enlevées, en pleine rue, puis emmenées jusqu'à l'ESMA pour y être torturées, avant de subir une mort atroce.

    L'Ecole de la Marine, c'est un ensemble de pavillons et de bâtiments édifiés dans un grand parc planté de beaux arbres, un complexe apparemment paisible au nord de Buenos Aires, non loin du toujours bouillonnant coeur de la capitale. S'il y eut beaucoup d'autres centres de tortures dans tout le pays sous la dictature, celui-ci se forgea la réputation la plus noire : la répression y fut exceptionnellement massive, et le sort réservé aux prisonniers cruel.

    L'ESMA : un centre de tortures devenu musée

    Compte-tenu de sa portée symbolique, il a donc été récemment reconverti en musée, un musée de la mémoire sur ce que fut le régime militaire. Dans ce musée, officie maintenant Daniel Schiavi, qui guide le visiteur épouvanté jusque dans la cave où avaient lieu les tortures. Puis il leur montre un petit escalier qui débouche sur l'extérieur. «Cet escalier était utilisé pour les fameux transferts. C'est ainsi que la Marine appelait les vols de la mort : tous les mercredis, on sélectionnait un groupe de 20 à 30 personnes, on leur disait qu'on les emmenait dans le sud du pays pour travailler, et que dans ce but, on allait les vacciner contre les maladies. En fait, on leur administrait du penthotal pour les endormir. Et dans cet état, on les faisait monter dans un camion, et ils étaient conduits à l'aéroport qui se trouve tout près d'ici, puis transférés dans un avion d'où ils étaient jetés dans le fleuve».

    Le principal accusé du procès qui commence aujourd'hui, c'est l'ancien capitaine de frégate Alfredo Astiz, le traqueur d'opposants sans doute le plus emblématique de cette période. Il avait 26 ou 27 ans quand il entama son impitoyable carrière de traqueur d'opposants. Tristan Mendès France a consacré un livre, intitulé Gueule d'Ange, à ce fils d'officier de la marine argentine, jeune militaire séduisant mais pervers, devenu un tortionnaire encore aujourd'hui impénitent. «Il assume pleinement, il revendique une partie des faits qui lui sont reprochés. Pour lui, c'était légitime, c'était nécessaire, dans le cadre d'une Argentine qui se défendait contre le péril rouge», explique l'auteur, qui rappelle que cet enfant si représentatif d'une «Argentine extrêmement conservatrice et religieuse» s'est défini dans des interviews postérieures comme «une machine à tuer».

    Le groupe de Santa Cruz anéanti

    Alfredo Astiz est particulièrement connu pour s'en être pris à des étrangers qui avaient sympathisé avec les défenseurs argentins des droits de l'Homme. Il a notamment été le bourreau de deux religieuses françaises, Léonie Duquet et Alice Domont, proches des femmes désemparées qui deviendront les célèbres «Mères de la place de Mai» ; ces mères vont prendre l'habitude de se rassembler régulièrement face au palais présidentiel, pour y tenir, munies des portraits de leurs enfants disparus et coiffées de foulards blancs, des manifestations silencieuses contre le régime militaire.

    Maria del Rosario de Cerruti observe les portraits de ses amies disparues et mortes lors de la dictature de 1976-1983, dans l'église de Santa Cruz, le 16 novembre 2009. AFP / Daniel Garcia

    En attendant, elles se retrouvaient à l'église de Santa Cruz où elles furent en décembre 1977 victimes d'une rafle. C'est à la sortie de l'édifice que furent enlevées pour ne jamais reparaître plusieurs fondatrices de l'association des Mères, dont Azucena Villaflor, et les deux religieuses françaises. Malgré le silence observé par les autorités militaires, on a pu reconstituer ce qu'avaient été les derniers moments de ces femmes : les restes d'Alice Domont n'ont jamais été retrouvés, mais ceux de Leonie Duquet et d'Azucena Villaflor ont été identifiés parmi des corps rejetés par le Rio de la Plata. Elles avaient été victimes des «vols de la mort»...

    Ricardo Coquet se souvient des religieuses françaises. Tout comme elles, il était retenu prisonnier à l'ESMA, mais il a dû à ses talents d'artisan de compter parmi le petit groupe de ceux qui furent épargnés. Il a raconté comment l'un des tortionnaires lui ordonna de participer à une mise en scène qui prétendait faire croire au monde que les deux soeurs avaient été enlevées par les Montoneros.

    Alfredo Astiz et ses compagnons d'armes de l'ESMA ne répondent de leurs actes que plus de trente après les faits. Les lois d'amnistie qui, en Argentine au moins, étaient censées les protéger, ont été abolies sous le mandat de Nestor Kirchner. Et le dossier de l'ESMA a enfin été ouvert par la justice.

     

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