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Sami Frey dans les mots de Beckett : du sur-mesure

Le comédien reprend langue avec l’auteur irlandais. Il dit Premier amour qui est aussi le premier texte écrit en français par Samuel Beckett (1906-1989). C’est au Théâtre de l’Atelier, à Paris et l’un et l’autre, l’acteur et le dramaturge, font la paire.
Devant un rideau de fer, deux bancs sur lesquels Sami Frey s’assied alternativement. Un déplacement commandé par une lumière rouge qui en même temps qu’elle se met à clignoter émet un son de sirène, signal en quelque sorte d’un nouveau paragraphe, à la manière stridente d’un « à la ligne » impérieux. Imperméable fermé jusqu’à la pomme d’Adam et sacoche complètent cet habillage, ce décor a minima. A l’aune en fait du récitant, un personnage comme absent à lui-même et au monde qui l’entoure, sans affect et qui raconte son premier et sans doute unique amour comme on lirait à haute voix le mode d’emploi d’un ustensile de cuisine. Avec un détachement à la fois terrible et drôle, quand l’humour lorgne du côté du noir absolu.
« J’associe à tort ou à raison mon mariage avec la mort de mon père ». Ainsi débute ce texte écrit en 1946 par un Beckett alors âgé de 39 ans. C’est en effet en se rendant sur la tombe de son géniteur tout juste enterré que le personnage, par ailleurs sans domicile, se remémore son union il y a 25 ans avec une certaine Anne qui, selon les heures de la journée ou de la nuit, se faisait aussi appeler Loulou, une femme strabique et « du genre tenace » puisque sans l’obstination de la dame qui s’ingéniait à venir « l’embêter tous les soirs » sur son banc, il ne l’aurait jamais partagée « avec des clients qu’elle recevait par roulement ». Un mac quoi, mais malgré lui : « Le tort qu’on a, c’est d’adresser la parole aux gens », lâche-t-il, las et pourtant (peut-être) mélancolique car « même absente, elle (Anne/Loulou, ndlr) [l]e dérange toujours ». Mais bon, comment savoir ? Pour cela, « il m'aurait fallu d'autres amours peut-être, mais l'amour ça ne se commande pas ».
Il faut dire que les humains, il les préfère froids. « Ils puent les vivants, des pieds, des aisselles… », note-t-il lui qui, du coup, avoue n’avoir « personnellement rien contre les cimetières » où il se promène volontiers. Pour le reste, classons les (micro-)événements au rayon « accidents de la vie » : « Quelle importance la manière dont les choses se passent […]. Elles se passent, c’est tout ». Quant à l’amour ou « ce qu’on appelle l’amour, c’est l’exil avec de temps en temps une carte postale du pays ». Premier amour ou l’itinéraire d’un homme sans qualités, incommodé par l’existence et tout ce qui s’y rattache jusqu’aux sujets de conversation qu’il n’a jamais trouvés dignes de ce nom. Et c’est sans doute à ce titre qu’il mêle avec une déconcertante égalité de traitement (une égale indifférence, en réalité), considérations existentielles et observations prosaïques voire scatologiques passant des unes aux autres sans changer de registre ni montrer le moindre sentiment.
Sur le fil du rasoir… Sami Frey joue pareillement de cette ambivalence, en donnant à entendre toutes les facéties d’un texte malicieux jusqu’aux hésitations, agacements et autres sourires qui le traversent. Miracle ou prodige, quoi qu’il en soit, on est suspendu à cette présence sombre et lumineuse à la fois tant l’évidence que les mots de l’un ne pouvaient que s’accommoder de la voix de ce comédien-là, un Sami Frey qui, deux ans après avoir « investi » Cap au pire (1982), se révèle décidément (et même définitivement) très proche de Beckett. Une interprétation naturellement sur-mesure, en d'autres termes.
Premier amour de Samuel Beckett avec Sami Frey. Au Théâtre de l'Atelier, à Paris.

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