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Article publié le : vendredi 19 février 2010 - Dernière modification le : vendredi 19 février 2010

Forum de Bamako : investir, oui. Aider, surtout…

Habib Houane, le directeur Afrique de la CNUCED
Habib Houane, le directeur Afrique de la CNUCED
T. Perret / RFI

Au troisième jour du Forum de Bamako, consacré à la faim en Afrique et au défi alimentaire, les participants continuent d’inventorier les scénarios de relance d’une agriculture africaine qui a été longtemps un parent pauvre des politiques de développement. L’investissement est la pierre angulaire de ce qui ressemble à un plan de sauvetage où l’Etat a un rôle crucial à jouer.

De notre envoyé spécial à Bamako, Thierry Perret

En Afrique, les activités agricoles occupent environ 75% des populations actives, procurent au continent 42% de son PIB, et les exportations de produits agricoles représentent plus de 60% des recettes d’exportation… Quelques chiffres pour dire combien la croissance de l’agriculture « constitue la seule base possible pour un développement économique rapide sur une longue période », souligne Dramane Haidara, directeur adjoint du bureau régional de l’OIT, en rappelant que « la pauvreté en Afrique étant d’abord un phénomène rural, une croissance dynamique du secteur agricole est indispensable à une rapide réduction de la pauvreté. »

Le développement agricole passe par l’investissement : sur ce point, tout le monde converge. Mais les échanges – et les apartés - lors de ce Forum de Bamako consacré au défi alimentaire démontrent que l’accroissement de l’investissement ne va pas de soi. Si l’on interroge par exemple les opérateurs privés, les réactions sont instructives : quid de l’agro-industrie, souvent citée comme un axe à privilégier pour l’agriculture ? « C’est difficile », reconnaît en souriant Y.C., un de ces promoteurs dynamiques qui s’efforcent de diversifier leurs activités « sauf dans l’agriculture »…car « l’agriculture suppose un investissement sur le long terme, avec une rentabilité également à long terme, dans des conditions souvent aléatoires. Il faut que les agriculteurs produisent. Il faut assurer le transport, etc. Si l’environnement devient plus favorable, les privés pourront peut-être s’engager, et à condition d’avoir les reins solides. »

Même perplexité du côté des financeurs. « Le financement rural est jugé trop risqué et peu rentable par les banques à cause essentiellement de la méconnaissance et de la complexité du secteur du développement rural », indique le PDG de la Banque nationale du développement agricole (BNDA) du Mali. Toutefois, même pour une banque de développement comme la BNDA, il faut considérer que « l’on opère dans un domaine très concurrentiel. Il faut donc sécuriser le crédit rural pour que l’activité soit viable ». Or, souligne Moussa Alassane Diallo, « l'expérience des banques spécialisées dans le financement du monde rural en Afrique montre aujourd'hui que toutes les activités économiques du monde rural ne sont pas bancables dans l'environnement actuel. »

Les regards se portent donc vers la puissance publique. « Toutes les nations qui ont réussi à promouvoir une sécurité alimentaire durable ont soutenu leurs paysans à travers une panoplie de subventions, mais aussi de mesures d’encadrement et d’une recherche/développement efficace », rappelle le directeur Afrique de la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED), Habib Ouane, qui évoque la nécessité d’un « consensus africain » pour remettre l’agriculture au centre du développement. Ceci après plusieurs décennies de libéralisation imposée qui, si elle a permis de réduire quelques distorsions, a aussi « consacré l’abandon du soutien aux petits producteurs ».

Réarmer l’Etat pour lui permettre de faire face à ses tâches ? Martin Ziguele, ancien Premier ministre de République centrafricaine, évoque « un déficit conceptuel initial » qui a conduit à « la prise en main de nos politiques de développement par divers intervenants extérieurs ». Mais le développement à marches forcées, induit de l’extérieur, n’a pas eu l’impact souhaité. « Il faut promouvoir une croissance soutenue et durable par l’accroissement à tout prix des investissements ». Et, bien sûr, ceux-ci doivent retrouver le chemin du monde agricole : « une réorientation des dépenses publiques est toujours difficile, mais dans le cas de l’agriculture, elle est plus que jamais nécessaire. L’investissement public joue un rôle déterminant dans le financement de certaines infrastructures et dans les services d’éducation et de santé, de vulgarisation agricole, de recherche et développement, éléments indispensables à une croissance rapide de l’agriculture », affirme Dramane Haidara.

Office du Niger : un si long chemin

Djibril Aw est agronome et a passé la majeure partie de sa carrière à la Banque mondiale. Cet homme au verbe rapide n’est pas seulement un spécialiste des questions d’aménagement rural et d’irrigation. C’est un passionné, capable de vous entretenir longuement des modes de culture et des aspects techniques de l’irrigation par gravitation qui prennent avec lui un aspect concret, stimulant : on croit comprendre ce qui, de fait, est complexe.

L’aventure de l’Office du Niger, il la connaît bien pour avoir mené au milieu des années 1990 la réforme de cette société de développement longtemps restée en déshérence, qu’il s’agissait de rendre viable. Et de fait, les résultats ont été spectaculaires. Quelques rappels : si les colonisateurs ont lancé le vaste projet Office du Niger, visant à exploiter l’immense potentiel du delta du fleuve Niger, véritable mer intérieure dont les ressources en matière d’irrigation semblent colossales, les objectifs (qui visaient surtout la culture du coton) sont alors loin d’être atteints : un millier de tonnes de coton-fibre produites pour 100 000 tonnes escomptées dans les années 1960. Et un coup d’arrêt a lieu quelques années après l’indépendance. Alors que la culture du coton est abandonnée en 1970, de 45 000 ha de terres aménagées, on passe à quelque 50 000 ha.

Puis plus rien. Pendant vingt ans, l’Office du Niger figure au palmarès de ces sociétés de développement aux énormes lacunes de gestion dont les bailleurs de fonds réclament avec insistance la réforme, tandis que l’Etat répond, avec constance, par l’immobilisme. Pendant ce temps, un tiers des terres aménagées sont abandonnées, faute d’entretien. Au début des années 1980, un test à petite échelle montre toutefois qu’il est possible d’augmenter considérablement la productivité.

La réforme achevée en 1996 est d’ampleur : 70% du personnel, y compris les cadres, est compressé. L’Office change de statut et on clarifie ses missions. Désormais il se concentre sur la gestion de l’eau, deux autres tâches lui étant seulement déléguées : tels le conseil rural et la planification. Depuis, si des fluctuations liées aux investissements ont lieu, l’aménagement reprend à un bon rythme. Entre 1996 et aujourd’hui, quelque 28 000 ha sont concernés. Et les rendements augmentent : ils sont multipliés par 10 pour le riz paddy, depuis 1983 ! Et atteignent 6, voire, dans les meilleurs cas, 8 tonnes à l’hectare aujourd’hui, ce qui semble peu dépassable.

Djibril Aw souligne combien sont remarquables, dans ce processus, les capacités d’adaptation des producteurs aux innovations, au rebours de bien des idées reçues sur le paysannat en Afrique. Des difficultés d’un nouveau genre apparaissent toutefois : l’Office ayant été un facteur d’attraction, la pression sur les terres s’est accrue au point de réduire à l’excès la taille des exploitations. Par ailleurs l’augmentation des surfaces irriguées va se heurter à une contrainte forte, celle de la disponibilité en eau. « Je suis catégorique, indique l’expert. Si on a 1,5 million d'hectare de terres potentiellement irrigables, la capacité en eau limite de fait les possibilités. » Un objectif paraît réaliste : 200 000 ha de riz d’hivernage en 2020. « Mais c’est pas gagné »…

tags: Agriculture et Pêche - Coopération et Développement - Mali
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