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Article publié le : jeudi 25 février 2010 - Dernière modification le : jeudi 25 février 2010

Shirin Ebadi : « La censure fait rage dans mon pays »

Des participants au 4e Congrès mondial contre la peine de mort lors du discours d'ouverture, au Palais des Nations unies, à Genève, le 24 février 2010.
Des participants au 4e Congrès mondial contre la peine de mort lors du discours d'ouverture, au Palais des Nations unies, à Genève, le 24 février 2010.
Reuters/Denis Balibouse

Par Véronique Gaymard

Genève accueille jusqu'au 26 février 2010 le 4e Congrès mondial contre la peine de mort. Parmi les 1 000 participants, figurent de nombreuses personnalités politiques telles que le chef du gouvernement espagnol José Luis Rodriguez Zapatero ou l’ancien ministre artisan de l’abolition en France, Robert Badinter. L’avocate iranienne et Prix Nobel de la paix, Shirin Ebadi, était présente. Véronique Gaymard a pu la rencontrer et l’interroger sur la situation en Iran.

Shirin Ebadi à Genève, le 12 février 2010.
REUTERS/Denis Balibouse

Shirin Ebadi a un emploi du temps chargé à Genève. Après l’inauguration, mercredi 24 février 2010, elle enchaîne les rendez-vous et les interviews et profite de sa liberté en dehors de son pays, comme elle le dit, pour porter la voix de ceux qui ne peuvent pas s’exprimer librement.

« Toutes mes actions en Iran se sont toujours inscrites strictement dans le cadre légal, donc personne n’a le droit de m’empêcher de rentrer dans mon pays. Si je me trouve aujourd’hui à l’extérieur de l’Iran, c’est parce que la censure fait rage dans mon pays, et que c’est le moyen que j’ai trouvé à l’heure actuelle pour porter la voix de mon peuple et la faire entendre aux peuple du monde. Il se trouve que pour cela je dois être à l’étranger. Mais à l’instant où je serai convaincue que ma présence en Iran est plus utile que le fait d’être à l’étranger je rentrerai, assure Shirin Ebadi. A partir du moment où les autorités ne veulent pas reconnaître la réalité de leur pays, aussitôt qu’une voix s’élève contre elles, elles vont dire que cette voix se rattache à l’Occident. Mais on connaît ça depuis toujours, Avant que le régime communiste ne chute, quand ce n’était pas les Etats-Unis ou l’Europe, c’était l’Union Soviétique », remarque la Prix Nobel de la paix.

Des opposants arrêtés

La situation s’est aggravée en Iran, de nombreux opposants ont été arrêtés, Shirin Ebadi est en contact permanent avec ses collaborateurs qui courent le risque de se faire arrêter à tout moment : « Je suis en contact permanent même deux fois par jour avec mes collaborateurs, nous nous concertons pour toutes nos démarches. Et en effet ils ont été convoqués pour un certain nombre d’entre eux par le ministère de l’Information iranien, ils ont été menacés d’être arrêtés s’ils poursuivaient leur collaboration avec moi ».

Religion, nucléaire et peine de mort

Dans ce climat extrêmement tendu, les autorités utilisent tous les arguments pour exercer une pression de plus en plus forte, que ce soit concernant la peine de mort, la liberté d’expression ou le dossier du nucléaire, notamment des arguments religieux : «  Le régime et la répression sont en effet de plus en plus durs, violents, mais pour ce qui est de l’argument religieux, c’est plutôt une façade qui est en train de s’effriter, puisque le clergé est très divisé, qu’un grand nombre de religieux est en train de prendre position contre le régime et finalement cette espèce de légitimité morale et religieuse est en train de s’effondrer ».

« Il est bien possible, poursuit-elle, qu’Ahmadinejad continue d’invoquer la religion pour ses propres agissements, mais comme je le disais le pouvoir religieux est en train de prendre position contre lui, contre ses agissements précisément et même, il suffit d’un peu de bon sens, quel rapport y a-t-il entre l’islam et le nucléaire ? Je suis venue à ce congrès pour porter la voix du peuple iranien contre la situation actuelle mais aussi contre la peine de mort », ajoute encore Shirin Ebadi.

Les Gardiens de la Révolution ont pris du pouvoir

Qui gouverne, qui a le pouvoir en Iran en ce moment ? « A vrai dire cette question est courante parmi la population iranienne elle-même, ce qui est regrettable. En fait le pouvoir est vraiment éclaté aujourd’hui en Iran, il y a un grand nombre d’instances qui a pris beaucoup de pouvoir en un temps très rapide, et il est certain qu’une de ces instances principales, ce sont les Gardiens de la Révolution et le seuil de tolérance de l’Etat face à la critique est de plus en plus bas : il n’est plus possible d’émettre la moindre critique, les gens se font arrêter de façon extrêmement brutale et violente et il faut savoir qu’aujourd’hui plus de la moitié des arrestations ont lieu de nuit », explique la Prix Nobel de la paix.

« La plus forte critique que nous avons à adresser à ce régime, est pourquoi le régime lui-même ne respecte pas les lois qu’il a proclamées ? Comment peut-il espérer de son peuple qu’il respecte des lois qu’il ne respecte pas lui-même ? », s'interroge Shirin Ebadi.

Que les gouvernements étrangers ne soutiennent pas le régime iranien dans la répression

Dans ce contexte, que demander à la communauté internationale ? « La première chose qu’on peut demander aux gouvernements étrangers c’est de ne pas soutenir le régime iranien dans la répression du peuple. Je peux vous donner un exemple très concret, c’est la société Nokia Siemens qui a vendu à l’Etat iranien toute une logistique, des logiciels qui leur permettent de contrôler les échanges de SMS et d’e-mails dans notre pays. Pourquoi est-ce qu’on encourage et on soutient le gouvernement iranien dans cette répression du peuple ? »

« Le jour où l’Iran sera une démocratie, nous vivrons tous heureux »

Shirin Ebadi cite également un autre exemple de brouillage des émissions de la BBC et de Voice of America en persan, transmises par Eutelsat, sans que l’opérateur ne réagisse. Les sanctions concernant le nucléaire ou d’autres sujets auprès de l’ONU peuvent porter leurs fruits, comme ce fut le cas pour le Soudan selon Shirin Ebadi.

Pour ce qui concerne son avenir, l’avocate iranienne tente d’être confiante, avec une certaine amertume. « Je ne peux pas dissocier mon avenir de l’avenir de l’Iran. Le jour où l’Iran sera une démocratie, nous y vivrons tous plus heureux » affirme-t-elle.

Shirin Ebadi restera à Genève pendant les trois jours du Congrès mondial contre la peine de mort, jusqu’au 26 février donc, pour de nombreux rendez-vous diplomatiques avec des représentants d’organisations non gouvernementales et des Nations unies.

tags: Droits de l’homme - Iran - Suisse
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