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Exposition / Cité de la Musique - 
Article publié le : vendredi 12 mars 2010 - Dernière modification le : vendredi 12 mars 2010

Chopin, le prince de pianopolis

Cité de la musique/BnF

Par Siegfried Forster

Son corps repose au Père-Lachaise à Paris, son cœur a été transféré dans sa Pologne natale. À l’occasion du bicentenaire de Frédéric Chopin, la Cité de la Musique entreprend l’aventure de rassembler le cœur, le corps et l’esprit de l’artiste dans l'exposition « Chopin à Paris. L’atelier du compositeur ». L'événement ne cherche pas l’âme du génie dans le fétichisme des objets, mais dans la musicalité des œuvres et le processus de la création. L’exposition se tient jusqu’au 6 juin 2010 avec 125 manuscrits, raturés et rares, des dessins épiques, des tableaux historiques, des pianos de l’époque, des enregistrements de grands pianistes et des extraits de films autour de l’œuvre de Chopin.

Jean-Jacques Eigeldinger

Expert de Chopin, professeur à l'université de Genève

On peut dire qu'il avait un goût pour l'intimité..."

 

12/03/2010 par Siegfried Forster

La Cité de la Musique nous laisse entrer dans l’atelier parisien du compositeur : Au milieu trônent un piano grand patron - un piano à demi-queue - et un petit piano droit. C’est le pianino qui a conquis le cœur de l’artiste Chopin : « On peut dire qu'il avait un goût pour l'intimité - musicalement parlant », explique Jean-Jacques Eigeldinger, expert de Chopin et professeur à l'université de Genève. « Evidemment des instruments de ce format-là, agréable, facile, au toucher aussi mobile, ductile, lui plaisaient en raison de ce goût pour une intimité musicale. Et le fait de pouvoir y faire une gradation de nuances, qu’on pouvait contrôler encore de plus près, par l’oreille toute proche, de l’endroit où le son se produit. »

Piano à queue, Pleyel, 1839.
Musée de la musique/ A. Giordan

L’exposition nous met en face des instruments que Chopin avait sous les doigts à Paris et des manuscrits et partitions raturés qui nous révèlent le processus de sa création. Devant nous se trouvent de véritables trésors du compositeur : les manuscrits autographes de la deuxième Ballade, le deuxième Scherzo, une Berceuse et un inédit : « Un exemplaire des Préludes et Fugues de Chopin, du Clavier bien tempéré, annoté par Chopin lui-même pour ses élèves. On sait que Chopin en jouait presque chaque jour et qu’il le donnait à ses élèves à travailler. Cette édition de travail montre la façon dont Chopin jouait ses préludes, le doigté qu’il y mettait, les traits de pédale, les moments forts qu’il indiquait à ses élèves », s’exclame Cécile Reynaud, une des trois commissaires de l’exposition.

Deuxième Scherzo en si bémol mineur, op. 31, Frédéric Chopin
BnF Musique

Paris, passage obligé pour les artistes

Frédéric Chopin a 21 ans quand il débarque en octobre 1831 à Paris. Le pianiste découvre une effervescence musicale, une ville avec de nombreuses salles de spectacles, des mises en scène les plus somptueuses. Il est fasciné par la beauté et la magie de « Robert le Diable » de Giacomo Meyerbeer à l’Opéra de Paris. Mais le point de départ parisien de Chopin est un petit deux-pièces pauvrement meublé qui le pousse aussi vers d’autres réalités : « Il s’est installé dans un des quartiers nouveau de Paris au boulevard Poissonnière, révèle Cécile Reynaud. Du haut de son balcon il a pu voir défiler ce qui était à l’époque assez fréquent : des manifestations, des attroupements, ce qui lui change beaucoup de ce que lui avait connu en Pologne. Il a vu par exemple du haut de son balcon des réunions et des manifestations politiques en faveur de la Pologne ».

Six mille réfugiés polonais à Paris

Portrait de Chopin (daguerréotype) par Louis-Auguste Bisson.
Musée de la musique/ J.-Marc Anglès

Chopin est venu à Paris malgré lui. En Pologne, l’enfant prodige était déjà célèbre et jouait régulièrement pour le vice-roi de Pologne, le grand-duc Constantin. En 1830 il entame une tournée européenne. A Vienne, il apprend le soulèvement de Varsovie contre le pouvoir russe. Il envisage un séjour d’été à Londres avec une étape à Paris. Mais les événements polonais en décident autrement. Chopin est condamné à un exil définitif. Le musicien reste bloqué à Paris, dans un pays aussi étranger que familier, parce qu’il est né d’une mère de l’aristocratie polonaise et d’un père français. « Chopin a grandi dans un milieu francophone. Il faut dire que le français à l’époque était la langue du milieu savant et cultivé, et que sa famille avait tenu à le faire grandir dans une ambiance francophone. Il allait aussi dans un collège tenu par son père, qui était un pensionnat de jeunes gens où la langue française était la langue parlée naturellement. Donc, il avait toute cette culture francophone autour de lui et évidemment des lectures francophones. »

Thierry Maniguet
 

Conservateur du musée de la Musique

12/03/2010
par Siegfried Forster
 
 

C’est le pianiste Frédéric Kalkbrenner qui fait entrer Frédéric Chopin dans les cercles parisiens et qui organise le 25 février 1832 le premier concert de Chopin à Paris dans les salons Pleyel, au 9 de la rue Cadet : « Ces locaux existent encore, explique Thierry Maniguet, conservateur au musée de la musique. Quand on entre dans la cour, on voit à gauche les locaux dans lesquels Chopin a joué. (…) Si on entre dans ce lieu, on est surpris de voir que ce sont des salons assez petits. Quand on sait, lors du premier concert, qu’il y avait six pianos dans ce lieu, on a un peu de peine à imaginer où était le public. »

Kalkbrenner se comporte envers Chopin en maître incontesté du piano et lui donne même des conseils : « Ce qui était assez ironique, parce que Chopin était déjà un très grand pianiste. Mais on suppose que Kalkbrenner avait voulu par là, se donner à lui-même l’honneur d’être le professeur de Chopin », raconte Cécile Reynaud.

"Portrait de Chopin en Dante" d'Eugène Delacroix
RNM/ Musée du Louvre

Très vite Chopin noue d’autres relations, fait partie des salons littéraires et mondains. Delacroix le nomme « poète des temps modernes » et dessine « Chopin en Dante ». C’est dans un salon que Chopin rencontre par l’intermédiaire de Liszt la fameuse George Sand. Il tombe amoureux de l’écrivaine, qui fait entrer l’univers musical de Chopin dans ses romans. Elle le quitte après une liaison de huit ans.

Il adore l’opéra, mais préfère l’intimité

Dès son arrivée à Paris, il s'est montré attiré par le bel canto de Rossini, par les opéras de Bellini, mais son cœur reste imprégné de sa Pologne natale. Il participe activement à la Société littéraire polonaise à Paris et aux salons du milieu de l’immigration polonaise. Wilhelm von Lenz le décrit comme « l’unique pianiste politique ». Cécile Reynaud explique : « Le pianiste polonais et le pianiste français sont très unis par les genres musicaux que Chopin va écrire tout au long de sa vie. En Pologne comme à Paris il compose des Mazurkas, des Polonaises. L’esprit polonais est entièrement présent en lui quand il est en France. Et on sait même que par l’écriture polonaise il manifeste son attachement politique à la Pologne qui est alors écrasée par la Russie et qui revendique une liberté politique. »

Egalement décisive est sa rencontre avec Camille Pleyel. A l’époque, Paris est considéré comme la « Pianopolis », la Mecque des pianistes et des pianos. Pleyel était le fabricant de piano en vogue, qui avait besoin d’un artiste de renom et du talent de Chopin pour faire valoir ses pianos. Le style plus réservé de Chopin - préférant participer à un concert champêtre improvisé au lac des cygnes à l’heure du thé, que de jouer dans les grandes salles de concert - correspondait bien à la facture des pianos Pleyel au marteau plus doux et plus petit, par comparaison avec les pianos du fabricant rival Erard promus par Liszt.
 

Chopin, genre de VRP de la maison Pleyel

« Je ne pense pas qu’on peut utiliser le mot commerçant pour un artiste comme Chopin qui avait quand même une idée très haute de son art et de sa fonction dans la sphère artistique et qui – au fond – gagnait sa vie en travaillant dur donnant des leçons » déclare Cécile Reynaud. « Je ne pense pas qu’il pensait gagner de l’argent par l’intermédiaire de Pleyel. Il avait un véritable intérêt presque scientifique pour les pianos Pleyel. En revanche, on peut voir l’intérêt, plutôt la précision financière de Chopin à certains moments de sa vie. Il y a des lettres d’échanges avec son éditeur Schlesinger, où il lui demande le paiement de certaines de ses œuvres qu’il lui avait remises – en particulier pour les études qu’il avait écrites pour « la méthode des méthodes » de Fétis et Moscheles. »

Après la rupture avec George Sand, Chopin se lance en 1848 dans une tournée de sept mois en Angleterre et Ecosse. Affaibli par une tuberculose, il revient à Paris où il s’éteint le 17 octobre 1849 dans son appartement Place Vendôme. Ses funérailles grandioses, au cours desquelles fut jouée sa Marche funèbre dans l’Eglise de La Madeleine, sont entrées dans l’histoire.

Cécile Reynaud : le mythe autour de Chopin
 

Conservateur à la BnF

12/03/2010
par Siegfried Forster
 
 

Mais le culte de Chopin comme « artiste romantique par excellence » est déjà né, comme en témoigne Cécile Reynaud : « De son vivant même, certains de ses élèves commençaient par exemple à collectionner ses œuvres pour en faire une édition monumentale. On montre dans l’exposition toute une collection de partitions qui sont destinées à constituer cette édition intégrale des œuvres de Chopin. Et on peut dire qu’à partir de là, déjà, un certain mythe de Chopin est né. » 

tags: Musiques

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