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Article publié le : mercredi 17 mars 2010 - Dernière modification le : jeudi 18 mars 2010

Lucian Freud en chair et en os

"Working at night" (La nuit au travail), 2005.
"Working at night" (La nuit au travail), 2005.
David Dawson, courtesy of Hazlitt Holland-Hibbert, Londres

Par Siegfried Forster

En Angleterre, Lucian Freud est considéré comme le plus grand peintre réaliste contemporain, mais c’est la France qui l’honore avec une grande exposition au Centre Pompidou. « Lucian Freud. L’atelier » montre une cinquantaine de grands formats de l’artiste, peintre figuratif, académique et grand amateur de poses sulfureuses. Le petit fils de Sigmund Freud est devenu le peintre vivant le plus cher au monde : un nu s'est vendu, en mai 2008, 33 millions de dollars. Ses œuvres sont rarement montrées. Si vous aimez la vérité de la nudité crue, courez-y ! Jusqu’au 19 juillet.

Petite devinette. Qui a peint ce tableau ? Un zèbre rayé rouge et jaune regarde à travers une fenêtre ; un canapé défoncé, à côté sur le sol un chapeau haut-de-forme, et derrière s’attriste un palmier fané. Ce curieux tableau figurait dans la première exposition de Lucian Freud en 1944. Au Centre Pompidou « The Painter’s room » sert de prologue. L’œil non averti ne détecte pas le futur peintre des nus et des paysages corporels. C’est là que commence le travail de Cécile Debray, commissaire de l’exposition : « Le décor est planté dès les années 40. Cette inscription très profonde dans l’atelier, derrière le chevalet, face au modèle. Quand vous regardez ce petit tableau, il y a déjà la plante verte – l’élément végétal est très important dans l’œuvre de Freud – l’animal par le biais de ce zèbre et puis ce mobilier : ce canapé usé et crevé au centre de la toile et enfin les effets personnels du peintre qui sont le chapeau et l’écharpe, en bas, qui seront également omniprésents dans ses représentation d’atelier. »

"Leigh under the Skylight" (Leigh sous la lucarne), 1994.
DR Lucian Freud

Le vase clos de l’atelier

« Lucian Freud. L’atelier » : cette exposition n’est pas un regard rétrospectif sur un peintre qui aura 88 ans cette année, mais un regard sur l’espace. L’atelier est objet et métaphore. Tout ce qu’il a peint, Freud l’a ramené dans ses ateliers londoniens. La lucarne vers le grenier où s’assoit Nicola Bateman pour le portrait, le lit fripé avec le chien Pluto, les jambes écartées des femmes et lui-même pour ses autoportraits. Cet atelier était conçu d’abord comme lieu mental et structure intérieure de son monde personnel. « On a fait beaucoup d’expositions rétrospectives ou des expositions – surtout en Angleterre – où on l’approche par le biais des genres : les portraits ou les nus, donc selon des catégories qui peut-être chez nous paraîtraient un peu obsolètes ou un peu traditionnelles » explique Cécile Debray. « Là, dans cette exposition j’ai vraiment cherché à dégager les traits essentiels de son art : cette confrontation avec le modèle, mais également la façon dont il crée ses œuvres, le processus créatif avec ses ajouts de bande de toile, ses ajouts de châssis, ce travail presque sur une œuvre quasi organique. »

« En art, on prend des risques »

Ses coups de pinceaux rebondis cultivent de la chair humaine surnaturelle. En 2000, Freud est devenu mondialement célèbre avec son portrait de la reine d’Angleterre, Elisabeth II, que la presse anglaise a qualifié d’œuvre de travesti. Une exception. Normalement, il prend pour modèles uniquement des amis, des artistes ou – depuis peu – des modèles professionnels. Freud dépouille les hommes et les femmes sur ses toiles. « Big Sue », une de ses modèles fétiches, ronfle dans un fauteuil de cuir et nous tient tête avec ses gros seins. « On voit qu’il y a une certaine fascination pour les accidents de la peau de cette femme, qui est plein d’escarres, de frottements, une peau abimée qu’il va dépeindre avec une cruauté clinique très particulière » analyse Cécile Debray.

"Reflection with two children" (Reflet avec deux enfants, autoportrait), 1965.
José Loren, Museo Thyssen-Bornemiska, Madrid/ Lucian Freud

Dégoût et déséquilibre

Dans « Reflection with Two Children » (1965), son nez pointe plein d’une arrogance hautaine, et seule l’apparition de ses deux enfants, Rose et Ali en miniature et en contrepoint, épargne le spectateur du dégoût et la toile du déséquilibre. Dans « Painter Working. Reflection » (1993), il cherche une vérité psychologique et expose à 71 ans son corps vieillissant. Il se peint nu au milieu de l’atelier dans des godillots sans lacets, un couteau dans la main droite, une palette à gauche. Les couleurs sombrent dans l’espace, des cratères et des tâches dessinent la silhouette et les traits du corps. Chaque pigment semble être arraché du corps vivant.

« Je veux que la peinture soit chair »

« Pour moi le tableau est la personne », répète Lucian Freud, son crédo depuis toujours. Une approche qui exige un face-à-face entre peintre et modèle et aussi entre la toile et le spectateur. Cécile Debray a souvent constaté des malentendus autour de Freud : « La plupart des tableaux sont beaucoup plus forts quand on les voit en vrai. Ce qui est très frappant chez Lucian Freud, c’est qu’on connaît ses œuvres beaucoup par la reproduction et cette reproduction photographique appauvrit énormément l’œuvre. Il faut vraiment les voir en vrai pour saisir la puissance de la peinture et cette puissance de la peinture, c’est le cœur de Lucian Freud. »


"After Cézanne" (D'après Cézanne), 2000.
National Gallery of Australia, Canderra/ Lucian Freud

Quand Freud s’incline devant ses maîtres

Le peintre avait déjà plus de 60 ans quand il a commencé à se confronter aux maîtres anciens: « Je ne tenais pas compte du fait que l’art procède de l’art en fin de compte. Maintenant, je vois bien que c’était une erreur. » « Girl in Attic Doorway » (1994) est une interprétation de « Melancholia », la célèbre gravure de Dürer. Sa toile « Irishwoman on a Bed » (2004) s’inspire de la « Vénus d’Urbin » du Titien. Son portrait d’un homme avec les bras croisé : « Two Men in the Studio » (1989) est un clin d’œil à Picasso (« Les Adolescents »). Et « After Cézanne » (2000) est une inclinaison devant un petit tableau érotique et drôle, « l’Après-midi à Naples », qui représente une scène de maison close. « Un véritable mime de la scénette cézannienne » s’exclame Cécile Debray.

Cécile Debray

Commissaire de l'exposition

Il aime capter l'aspect artificiel et maladroit...

 

17/03/2010 par Siegfried Forster

 

 

 

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