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Tirailleurs/Mémoire - 
Article publié le : jeudi 02 décembre 2010 à 12:40 - Dernière modification le : mercredi 08 décembre 2010 à 16:12

La compagnie Mémoires Vives déroule le fil de l'histoire qui lie les jeunes des banlieues et les tirailleurs de l'Outre-mer

"À nos morts". Compagnie Mémoires Vives.
"À nos morts". Compagnie Mémoires Vives.
© Mémoires Vives

Par Marion Urban

La compagnie Mémoires Vives est née en 2006 à l'initiative d'un groupe d'artistes et d'acteurs sociaux dans un quartier de la périphérie de Strasbourg (Bas-Rhin). Son objectif : créer des spectacles sur l'histoire des immigrations en France afin de «rendre hommage, réparer une injustice, combler une ignorance et donner une légitimité aux descendants des immigrés».  Après l'épopée des tirailleurs de  À Nos Morts, la confrontation raciale de Folies Colonies, elle présente aujourd'hui le troisième volet de son triptyque consacré à l'histoire coloniale, Beautiful Djazaïr.

Yan Gilg est le directeur artistique de la compagnie Mémoires Vives. Il y a 12 ans, il était éducateur spécialisé. Au fil des ans, il a acquis une solide expérience dans les quartiers «chauds» en Alsace, région frontialière avec l'Allemagne. C'est dans les cercles de discussion avec les jeunes mais aussi avec des intellectuels que la nécessité de raconter l'histoire de l'immigration lui est apparue comme un outil pour lutter efficacement contre les discriminations.

 
La France a su trouver leurs parents, leurs grands-parents,
Pour défendre la patrie en danger sous l'occupant,
Vider les ruines, construire ses villes et et ses autoroutes,
Mais que dit-elle aujourd'hui à leurs enfants dans le doute ?
 
À Nos Morts

R.F.I. : D'où vient ce nom Mémoires Vives ?
Yan Gilg : Mémoires Vives* est un jeu de mots avec les nouvelles technologies. Nous sommes nés avec les nouvelles technologies et nos supports artistiques sont numériques. Bien entendu, le nom Mémoires Vives se réfère au devoir de mémoire, à l'idée de faire vivre l'histoire. Nous nous sommes créés uniquement sur un objectif politique. Nous ne sommes pas une compagnie créée autour de la danse, autour du théâtre, autour de la musique. Notre compagnie artistique s’est créée autour d’un projet politique. Quand je dis politique, c’est dans le sens noble du terme. Dans les statuts, il y a écrit «la compagnie Mémoires Vives s’est donnée pour objectif de créer, produire des spectacles vivants sur l’histoire des immigrations». On s’est créé pour ça et je pense qu’on a des années de travail sur la table. Alors pourquoi l’histoire des immigrations ? C’est pour faire comprendre au pays qu’on a une histoire de l’immigration, et que sans l’immigration, ce pays ne serait pas ce qu’il est, c’est-à-dire une grande puissance culturelle, politique, sociale. L’immigration fait partie de notre vie, de notre histoire. Elle a constitué ce pays, elle l’a défendu. Elle l’a construit, elle l’a reconstruit. En tant que citoyen, j'ai toujours été choqué de voir des débats sur l’immigration complètement biaisés. Des débats sur l’immigration qui faisait fi de l’histoire des immigrations. Pour les gens, l’immigration est un phénomène qui est uniquement négatif. Les gens n’ont jamais appris ni à l’école ni ailleurs ce que le pays doit à l’immigration sur un plan purement démographique mais aussi dans toutes les autres dimensions.

À NOS MORTS
 

Intro-spection
Yan Gilg
(introduction du spectacle)

01/12/2010
 
 

 

R.F.I. : À Nos Morts est un spectacle qui tourne depuis pratiquement la date de la création de la compagnie, bien avant cette année 2010, année du Cinquantenaire des indépendances africaines, marquée en France par le défilé des troupes africaines le 14-juillet dernier sur les Champs-Elysées, à Paris. Vous êtes des précurseurs ?
Y.G. : Non. L'idée de ce spectacle était une démarche assez naturelle. On s'est dit : «Tiens, quel est le premier rôle de l’immigration, dans un pays qui mystifie la mémoire combattante, les deux guerres mondiales, les poilus, les libérateurs, les résistants ?»  Ben voilà, l’un des premiers rôles de l’immigration dans ce pays c’est d’avoir servi la France pendant nos conflits mondiaux. C’est tous ces étrangers qui ont été dans les forces combattantes. En 1870, les Turcos, les tirailleurs algériens**. On est en Alsace. Ici, à quelques kilomètres, on a eu la plus grosse bataille qui a engagé le plus grand nombre de soldats coloniaux :  Reichshoffen***.
On a un nombre incroyable de tirailleurs de toutes les colonies qui se sont engagés en masse en 1939-1945. Avant la défaite de 1940, les seuls qui, après la fuite un peu honteuse de nos officiers, résistent encore sur les fronts abandonnés, ce sont les tirailleurs sénégalais, algériens et marocains. Ensuite, qui est-ce qui permet à De Gaulle de revenir dans le jeu des grandes puissances, c’est bien la 1ère Armée qui est constituée à 80% de soldats issus des colonies. La Résistance française, pareil. Plus de 50 nationalités ont participé activement au réseau de la Résistance. Des immigrés et des coloniaux.

© Mémoires Vives

 

R.F.I.: Comment avez-vous construit le thème de À Nos Morts ?
Y.G. :  L’histoire de À Nos Morts démarre par un documentaire que j'ai vu sur France 2,  fin 2004.  Je découvre que Rachid Bouchareb est sur un nouveau projet de film sur les tirailleurs et que Jamel Debbouze est aussi impliqué. Et à ce moment-là, je tombe sur un artiste dont Jamel Debbouze est fan. Un grand artiste marocain, originaire de Oujda qui est en France pour des raisons de production, etc. On se rencontre et on discute de Debbouze et du projet Indigènes, et pour délirer, on se dit : «Tiens, on va faire un morceau ensemble sur les tirailleurs et on va l’appeler Soldat inconnu et on va l’envoyer à Debbouze et peut-être qu’ils le prendront pour la bande originale du film». Mais quand je commence à écrire, je me rends compte que je ne sais rien sur cette histoire ou que je ne sais pas grand-chose, donc c’est un texte qui est joli, qui est émouvant mais qui n’en dit pas plus, qui dit mon ignorance, en tout cas. Comme il est dans la tradition du rap d’écrire des sujets qu’on maîtrise et qu’on connaît bien, je me sentais un peu dépourvu et je suis rentré chez moi et j’ai tapé «Tirailleurs» sur Google. J’ai passé une nuit à imprimer des centaines de pages, en me disant «putain, mais c’est pas vrai !» Je découvre en vrac comme ça, le Chemin des Dames, Hadi Bah,  le FTP-MOI.  C’est un truc de fou ! Qu’est-ce qui nous a poussé à mettre un couvercle là-dessus  ! J'étais animateur et je militais dans la lutte contre les discriminations. On se cassait la tête à essayer de trouver comment faciliter l’intégration des populations issues de l’immigration, des questions à la con ! Et là, je vois une histoire où je me dis : «La solution est là ! On est des cons ou quoi ! On est tous les descendants organiques ou historiques de ces tirailleurs-là !»

"Folies-Colonies", deuxième volet du triptyque consacré à l'histoire coloniale de la France.
© Mémoires Vives

Jamel Debbouze disait bien qu'il avait trouvé le pourquoi et le comment d’être là et sa légitimité sur ce sol ! «Dans mes veines, coule le sang qui a été versé sur ce sol ! Donc, j’ai une légitimité sur ce sol». Peut-être même plus que moi l’Alsacien qui est l’arrière-petit-fils d’un soldat du kaiser [empereur allemand, NDLR] ou le petit-fils d’un soldat de la Wehrmacht, d’un malgré-nous [Alsacien et Mosellan engagés de force dans l'armée allemande pendant la Seconde Guerre mondiale, NDLR] ou d’un volontaire [Légion des volontaires français puis division Charlemagne regroupant des français engagés volontaires aux côtés de la Waffen SS, NDLR]. Qui a des droits dans ce pays ? Moi, qui ait la couleur locale, dont le nom est Yan Gilg, un nom bien français, ou mon épouse marocaine, arabo-musulmane qu’on regarde du coin de l’œil et qui est la descendante de soldat qui s’est battu pour la liberté de ce pays ? Tout est faussé dans nos têtes, dans nos représentations.Moi, j’avais tellement confiance dans ce pays presqu’aveuglement. 
 

Les batailles de Reichshoffen

Il y a deux épisodes à Reichshoffen (6 août 1870). La charge désastreuse des cuirassiers français, immortalisée dans une chanson populaire et la contre-offensive des tirailleurs. Voici ce qu'en dit le manuel scolaire, Histoire de France 1789 à 1875, de Albert Malet et Jules Isaac, réédité en 1921 :
«L’armée française, battue le 4 août à Wissembourg, est refoulée du village de Woerth par l’armée du prince royal de Prusse. Pour couvrir sa retraite Mac-Mahon sacrifie ses dernières troupes de réserve. Alors apparurent les tirailleurs algériens. (...) Ils étaient 1 700. Déployés en ligne, comme à la parade, sans tirer un coup de feu, criant d’une seule voix :«À la baïonnette !», ils s’élancèrent. Rien ne tint devant eux. En quelques minutes, ils reprennent les pièces perdues, le village d’Elsasshausen et, toujours courant, poursuivent les Allemands jusqu’à la lisière d’un bois. Là, contre un ennemi bien à couvert, leurs charges, trois fois renouvelées, furent vaines. Quand les tirailleurs, décimés par la mitraille, se retirèrent, ils laissèrent sur le terrain 800 hommes, la moitié de leur effectif. La charge des tirailleurs, la résistance acharnée de quelques débris de régiment (...) permirent la retraite sur Reichshoffen.»
                                                                             

À NOS MORTS
 

Thiaroye
Farba M'Baye/Yan Gilg
"Hetto mi hlanma, sa anda mi anndinma..."
"Ecoute, je te conte si tu ne savais pas..."

01/12/2010
 
 

Avant la découverte de ces documents, je me disais : «allez c’est bon, c’est dégueulasse, on pourrait en parler un peu plus. Ils étaient quand même quelques centaines. Si on n’en parle pas c’est qu’ils étaient quelques centaines » mais quand j’ai lu ! Et je me suis dit «ça, il faut qu’on le raconte,  rendre hommage, réparer une injustice, combler une ignorance et en même temps donner un argumentaire à leurs descendants qui vivent sur ce sol et qui se sentent étrangers, de taper sur la table et de dire " j’ai des droits ici parce que l’histoire montre que j’ai des droits"». À Nos Morts est donc une fresque historique qui démarre avec les émeutes des banlieues en 2005, puis continue avec 14-18 et  finit par des tableaux qu’on a appelé «les coulisses de la Libération» avec le massacre de Thiaroye, les massacres de Sétif etc qui finit par un cri d’amour et de haine de Mohamed Mechti, un tirailleur décédé il y a quelques mois à Bordeaux, qui est le héros d’un documentaire La Couleur du Sacrifice de Mourad Boucif où il dit «j’aime la France, j’ai grandi avec elle, j’ai mangé avec elle, j’ai combattu avec elle, pour elle. Je n’oublierai jamais ses combattants français mais elle ne nous aime pas. Elle n’ose pas nous regarder dans les yeux. Elle nous tourne le dos.» 

À NOS MORTS
 

Ne pars pas
Warda Mellouki, Ibrahim M'Bodji, Yan Gilg.
"T'en vas pas là-bas, c'est l'enfer. Ici t'es chez toi, tu vas à la guerre".

02/12/2010
 
 

R.F.I. : Vous mentionnez les émeutes de 2005. Quel rapport établissez-vous entre l'histoire des tirailleurs et la révolte des jeunes ?
Y.G. : Aujourd’hui il y a des gens qui ont un sentiment de haine et peut-être avant avaient un sentiment de frustration et encore avant un sentiment d’humiliation par rapport à la non reconnaissance de cette histoire-là, de ce qu’elle a généré de ce qu’elle a de plus sombre et de plus injuste. C'est pour cette raison que nous avons créé Mémoires Vives et que nous racontons l'histoire de l'immigration au travers de nos spectacles, le triptyque mais aussi Samudaripen sur la répression des Tziganes et des peuples nomades en Europe, Héritages - Aimer Césaire en musique. Certains disent que nous sommes des agitateurs d’extrême gauche, des anti France. Non, non ! Je crois que c’est moi qui suis le plus grand patriote. Moi, j’ai besoin d’être fier de la France que j’ai envie d’aimer :  la France des droits de l’homme, la France républicaine qui crie Liberté, Égalité, Fraternité. J’ai envie de la France de Lucie et Raymond Aubrac, j’ai envie de la France des gens qui ont fait leur mea culpa, qui sont capables de reconnaître les erreurs du passé. Voilà la France dont on peut être fier. Pas de cette France qui essaie de planquer dans les plis de la robe de Marianne des périodes sombres ! Celle-là est en train de nous faire couler et de nous diviser.

R.F.I. : Vous pensez que les spectacles que vous présentez peuvent.... panser les maux français ?
Y.G.
: Autant la culture a servi à détruire et à promouvoir la destruction autant elle peut aussi servir à reconstruire, à retisser les liens, à réparer, à comprendre ce qui a été cassé. Les versants artistique, esthétique constituent une tribune plus efficace qu'une tribune purement politique, historielle. On touche plus de gens et d'une manière plus humaine. Nous pratiquons les arts de la rue : le slam, le rap, le hip hop.... Le hip hop est le descendant de l'histoire coloniale. Il fait partie des bienfaits de la colonisation, de tout ce que la souffrance a créé de positif. Cela ne veut pas dire qu'il faut tuer pour faire le bien ! Ce que je veux dire c'est que dans tout ce gros merdier, l'humain trouve toujours une solution pour transcender sa condition de soumis ou de violé. Le hip hop procède de cela. C'est une esthétique musicale qui est née dans les ghettos noirs américains, née de la ségrégation raciale après la période de l'esclavage. Le hip hop en France a résonné dans l'immigration parce qu'il était cette culture de l'exil soumis, et qu'il a remis au goût du jour la contestation, la critique sociale. Notre projet a de multiples dimensions: il y a le travail historique, le travail artistique qui montre que les arts sont des arts métissés, -et l'on s'ouvre à d'autres publics avec la poésie, les textes, les choix esthétiques au fil des spectacles-. Ces arts sont nés de la diversité culturelle. Ils participent au renouvellement de la culture française.... si elle veut bien arrêter de se positionner constamment en supérieure.
__________

* La mémoire vive de l'ordinateur, ou mémoire système, enregistre les données des activités sur l'ordinateur pendant que celui-ci est en marche, en opposition à la mémoire morte qui stocke les informations de façon définitive.
** Les tirailleurs algériens font partie de l'Armée d'Afrique, distincte de l'Armée coloniale à laquelle appartiennent les tirailleurs sénégalais.
*** voir à ce sujet, la vidéo La Bataille de Reichshoffen, expliquée par Michel Busser. Si l'auteur oublie de mentionner l'épisode des tirailleurs algériens, du moins voit-on des gravures qui l'évoquent.

Pour les dates des spectacles, consulter le site de la compagnie Mémoires Vives.
 

 

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