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    Culture

    Siddhartha Mukherjee : biographie du cancer, la maladie qui définit notre génération

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    Avec sa « biographie » du cancer, l’Indien  Siddhartha Mukherjee nous livre un récit à la fois érudit et poétique des ravages causés par « l’empereur de toutes les maladies ». Il y a du Shakespeare et de l’Edward Gibbon dans cette narration au souffle épique de la montée et de la chute (espérée) d’un mal qui n’est pas que contemporain.

     

    Siddhartha Mukherjee est un Américain d’origine indienne. Ce jeune cancérologue d’une trentaine d’années vient de se voir attribuer le prestigieux prix Pulitzer (catégorie « non-fiction ») pour son ouvrage The Emperor of all Maladies: a biography of cancer, paru à l’été 2010. Le jury qui a qualifié ce livre de « captivant, alarmant et surprenant », a été sensible à sa portée à la fois historique, politique, scientifique et culturelle. Le volume figurait aussi dans la liste des 10 meilleurs essais de 2010 établie par le magazine Time. En cours de traduction en français, cet opus de près de 600 pages raconte la magistrale épopée d’une des maladies les plus énigmatiques de tous les temps et la terreur que celle-ci exerce sur les imaginaires, plus particulièrement depuis la seconde moitié du 19ème siècle.
     
    La maladie qui définit notre génération
     
    La raison de cette sensibilisation récente est à chercher dans le nombre croissant des victimes du cancer, devenu le mal qui tue le plus après la crise cardiaque. Plus de 7 millions d’hommes et femmes à travers le monde en seraient morts en 2010. Et ils étaient aux alentours de 600 000 dans les seuls Etats-Unis. « Un monstre plus insatiable que la guillotine », écrit Mukherjee en citant une publicité américaine des années 1950. Paradoxalement, la visibilité grandissante du cancer est une bonne nouvelle. Elle est liée à l’amélioration de l’espérance de vie, explique en substance le docteur Mukherjee. Maladie de l’âge mûr, le cancer n’avait pas marqué les esprits collectivement dans les précédents siècles, car les gens alors mouraient tôt d’épidémies diverses. Dans le monde développé en général, la victoire contre les maladies telles que la peste, la variole, le typhus ou la tuberculose a permis de prolonger l’espérance de vie, tout en exposant les gens à d’autres maux. Aujourd’hui, aux Etats-Unis, la moyenne d’âge des patientes atteintes de cancer du sein est de 61 ans ; elle est de 67 ans pour les patients souffrant de cancer de la prostate ; et de 70 ans pour les malades atteints de cancer du côlon. Plus visible, le cancer est devenu, comme l’affirme Mukherjee dans son livre, « la maladie qui définit notre génération ».

    Natif de New Delhi où il a grandi, le lauréat du Pulitzer 2011 vit aux Etats-Unis depuis près d’un quart de siècle. Après des études de biologie à Stanford (Californie) et un doctorat en immunologie à Oxford (Angleterre), celui-ci a fait sa spécialisation en oncologie à Harvard, avant de rejoindre en tant qu’enseignant l’Ecole de médecine de la Columbia University spécialisée dans le traitement du cancer. Il est aussi chercheur sur le même campus dans les laboratoires dédiés à l’étude des cellules souches du cancer. Racontant la genèse de son ouvrage, Mukherjee a expliqué que c’est sa confrontation quotidienne aux patients ainsi que son incapacité de répondre aux questions que ces derniers lui posaient sur la nature de leur mal et leurs chances de guérison, qui l’ont poussé à écrire ce livre. Un récit qu’il a voulu exhaustif sur l’état des connaissances sur la maladie, mais il y a mêlé ses propres expériences en tant que praticien et ses témoignages sur ses patients. Le livre est d’ailleurs dédié à ces patients dont le courage et la curiosité, écrit notre médecin-chroniqueur, « n’ont cessé de m’inspirer et m’éclairer à mesure que ma rédaction progressait ».
     
    Un personnage vivant depuis 4000 ans
     
    Or, le véritable héros de l’opus du docteur Mukherjee demeure la maladie, comme son titre le laisse entendre. Dans un entretien accordé à New York Times, l’auteur a expliqué que le tournant dans son écriture a été le moment où il a eu l’intuition de structurer son récit comme une biographie. « Je me suis surpris à penser au cancer comme un personnage vivant depuis 4000 ans, m’interrogeant sur ses origines, ses pensées, sa personnalité, sa psyché ? » Sous la plume d’un auteur très littéraire, nourri de poésies romantiques, mais aussi d’écritures modernes comme les fictions de Susan Sontag ou de Aleksandr Isayevich Solzhenitsyn, la maladie devient un protagoniste réel, de chair et d’os, doué de « d’humeurs changeantes et d’imprévisibilité volcanique ».

    Un protagoniste, vieux de quatre mille ans, dont la première trace historique connue date de 1600 ans avant J.-C. On la doit à Imhotep, savant de l’Egypte antique, qui comparait les tumeurs à « des boules d’emballage ». Sous la rubrique traitement, le scribe avait inscrit : « aucun ». Les Iraniens pratiquaient l’ablation des organes cancéreux. Pour les Grecs, le cancer résulte d’un trop-plein de bile noire associée à la dépression. Puis, pendant près de 2000 ans, l’état des connaissances de la maladie ne va guère évoluer et ne progressera qu’avec la découverte au début du 19ème siècle de la structure cellulaire des organismes vivants.
    On sait désormais que le cancer est le résultat d’une prolifération cellulaire anormale. Mukherjee, lui, parle d’« accélérateurs bloqués » ou de « freins en panne ». Son livre retrace consciencieusement les principales étapes de la connaissance récente de la maladie, accélérée par l’arrivée des technologies de plus en plus sophistiquées (radios, biopsies, tomographies électroniques, imagerie par résonance magnétique nucléaire…). Il raconte parallèlement l’évolution des traitements, de la chirurgie « radicale » à la chimiothérapie en passant par l’élaboration par les chercheurs de médicaments de plus en plus efficaces comme le Gleevec, qui a permis de maîtriser la leucémie myéloïde chronique, considérée comme une forme mortelle de cancer il y a encore dix ans. 

    Malgré ces avancées certaines, le docteur Mukherjee ne tombe pas dans un optimisme béat quant à la maîtrise du cancer dans un proche avenir. En tant que chercheur et clinicien, il connaît la capacité de mutations et de régénération de l’« empereur des maladies ». La force de son récit exceptionnel réside dans son approche dépassionnée de son sujet qui épouse les allers et retours entre le défaitisme et l’espoir, l’une des constantes de la recherche oncologique à travers les siècles.
     

    Alors qu'il suivait une formation au Dana-Farber Cancer Institute de Boston (États-Unis), Siddhartha Mukherjee avait décidé d'entreprendre des recherches sur l'histoire du cancer. Elles ont abouti à un ouvrage fourni mêlant discussions et analyses scientifiques, témoignages de patients, repérages historiques, le tout sous une forme biographique. On y trouve des informations concernant l'évolution du diagnostic du cancer, ainsi que de son traitement. La toute première notification d'un diagnostic similaire à celui d'un cancer du sein serait présente sur un papyrus datant d'environ 1600 avant Jésus-Christ. L'histoire de cette maladie, dont de nombreux mystères n'ont pas été révélés à ce jour, est étudiée par l'auteur à travers les traces écrites laissées à son sujet. On voyage ainsi, entre le récit d'une reine perse s'étant fait amputer d'un sein atteint d'une tumeur par son esclave grec ; et les premières vaines tentatives par les médecins de soigner le mal en sectionnant petit à petit les organes rongés par le cancer ; ou encore le récit de Carla, sa patiente américaine atteinte de leucémie. Un ouvrage « captivant, alarmant et surprenant » que le jury du prix Pulitzer 2011 a décidé de récompenser. Siddhartha Mukherjee compte en tout cas continuer sa guerre contre la maladie qui le fascine toujours autant, même si la lutte s'annonce des plus difficiles : « Si nous aspirons à l'immortalité, dit-il dans son livre, « d'une manière plutôt perverse, on peut dire que la cellule cancéreuse la recherche également. » 

     

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