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    Culture

    La Nueve : ces Espagnols qui ont libéré Paris en 1944

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    La Nueve, ou neuvième compagnie, c’est le titre d'un livre qui vient de paraître et le nom de l’une des unités qui composaient la fameuse 2e Division blindée qui s’est illustrée sur le sol africain et européen en 1944-1945 pour repousser jusque dans leur dernier retranchement, le nid d’aigle de Berchtesgaden, les troupes hitlériennes. Elle était majoritairement composée de républicains espagnols, réfugiés en France après la victoire de Franco. C’est l’histoire de ces oubliés de l‘ «histoire officielle» que raconte la journaliste Evelyn Mesquida.

    Le nom la Nueve devait apparaître dans le titre du livre en français, comme dans le titre de l’édition espagnole : Evelyn Mesquida l'a imposé aux éditeurs. Il s’agissait de sortir de l’oubli les combattants d’une compagnie emblématique et, au-delà, tous les Espagnols qui ont participé à la Seconde guerre mondiale aux côtés des troupes alliées, et d’autre part de rappeler que le 24 août 1944, date de l’entrée des troupes alliées dans la capitale, les Espagnols étaient au premier rang.

    Photographie officielle de La Nueve, prise à Dalton Hall, en Angleterre, au printemps 1944. DR

    La Nueve
     
    Sur les 160 hommes de la Nueve, 146 d’entre eux étaient Espagnols ou d’origine hispanique. Il y avait aussi des Espagnols dans d’autres unités mais la Nueve était la plus homogène. Evelyn Mesquida rappelle d’ailleurs que la 2è Division blindée était composée de soldats de plus de vingt nationalités différentes. Les Espagnols étaient les plus nombreux : le livre s’ouvre sur l’exode vers la France de plus de 500 000 d’entre eux après la victoire franquiste en février 1939, dont quelque 250 000 hommes. La plupart reprendront les armes contre le nazisme après de terribles séjours dans les camps d’internement du sud de la France ou d’Afrique du Nord. Comme le rappelle Jorge Semprun dans la préface du livre, les Espagnols qui se joignirent aux combats n’étaient pas «une poignée» mais des dizaines de milliers.
     
    C’est en 1998, alors qu’elle travaillait sur l’exil républicain en France, qu’Evelyn Mesquida apprend l’existence de cette unité : sur une photographie, prise en Angleterre, des soldats vêtus d’uniformes américains, appartenant à une compagnie française mais tous ou presque espagnols.
     
    Les oubliés de l’histoire officielle
     
    Commence alors une longue quête dans les archives militaires et civiles et un patient collectage de témoignages, certains bouleversants. Le travail est compliqué par les imprécisions de certaines archives comme celles de la Légion étrangère dans laquelle de nombreux Espagnols durent s’enrôler, ou celles de la 2è DB où les noms des soldats furent parfois francisés. Compliqué aussi par le temps qui s’est écoulé. Ainsi deux acteurs refuseront de témoigner, pour eux cet hommage venait trop tard.
     
    Dans la première partie du livre, on suit pas à pas, des côtes de l’Afrique équatoriale à l’ultime repère de Berchtesgaden, en passant par la Tunisie et la France, la geste des troupes du général Leclerc. Au passage, Evelyn Mesquida rappelle aussi comment les combattants africains furent écartés des rangs lorsque la 2è DB fut constituée en août 1943, malgré les protestations de Leclerc. A eux non plus, la geste nationale de la reconquête n’a pas rendu justice.
     
    Le 24 août 1944, au coeur de l'épopée
     
    Le half-track Guadalajara, le premier véhicule a être entré sur la place de l'Hôtel de ville de Paris, le 24 août 1944. DR
    Le jour-là, le premier officier de la fameuse 2è DB à entrer dans l’Hôtel de ville de Paris, déjà occupé par le Comité national de la résistance, était un Espagnol, Amado Granell, lieutenant de la Nueve. Et les premiers véhicules à entrer sur la place de l’Hôtel de Ville n’étaient pas –contrairement à ce que retiendra l’histoire officielle- les chars Romilly, Champaubert et Montmirail dont les noms fleurent bon la France profonde mais des half-tracks, des véhicules blindés plus légers et munis de mitrailleuses, pilotés par des Espagnols de la Nueve et nommés Guadalajara, Teruel ou encore Guernica.
     
    Rendre un nom et une histoire à ces visages
     
    Dans une seconde partie, les survivants de la Nueve se racontent à l’auteur. Elle donne chair au récit, rappelant que l’épopée militaire, ce sont les hommes qui la fabriquent avec leur sang et le sang a beaucoup coulé dans cette compagnie qui était la troupe de choc de la 2è DB. L’enfance en Espagne, les trois guerres –la guerre d’Espagne, la guerre de Tunisie contre les troupes du général allemand Rommel et la libération de la France, les acteurs égrainent leurs souvenirs. «La majorité des hommes qui composaient la Nueve avaient moins de vingt ans lorsqu’ils prirent les armes, en 1936, pour défendre la République espagnole : les survivants ne les déposeraient que huit ans plus tard». Ils devraient déposer des armes qu’ils avaient pensé pouvoir utiliser pour combattre la dictature franquiste en Espagne. Mais après la guerre, chasser Franco était d’autant moins une priorité que dans le monde bipolaire qui émergeait une Espagne verrouillée était un moindre mal.
     
    Tous les témoignages s’achèvent sur un sentiment de «travail» non achevé. L’un des acteurs raconte : «je me souviens qu’un médecin américain m’avait demandé, un jour, pourquoi nous, les Espagnols, on luttait avec les Français, après les coups de pieds qu’ils nous avaient donnés. J’ai répondu qu’on luttait contre Hitler, qu’on savait que les Français profitaient de cette lutte, mais qu’ils nous avaient donné la possibilité de faire la guerre contre les nazis». Certains sont morts sans jamais être retournés en Espagne.
     
    Une histoire pour un pays à reconstruire
     
    Amado Granell (dr), premier soldat reçu à la mairie de Paris, le 24 août 1944. DR
    Tous ces hommes ont fait leur vie en France. Après la guerre ils ont dû apprendre la langue, apprendre un métier, chercher un travail. La plupart ont rejoint la foule des héros anonymes même si certains ont été l’objet d’hommages publics, tant en France qu’en Espagne. Publics mais tardifs, dans les deux pays. Si tous les soldats de la Nueve ont été décorés de la médaille militaire, tous n’ont pas eu la Légion d’honneur ; un «oubli» que l’auteur s’emploie à réparer. «J’ai demandé la Légion d’honneur pour ceux que j’ai rencontrés qui ne l’avaient pas eu. Deux l’ont eu et trois sont morts sans l’avoir», raconte Evelyn Mesquida, et ce alors que leurs faits d’armes, au regard de ceux accomplis par d’autres combattants, leur auraient largement valu cette reconnaissance.
     
    Comme l’explique Jorge Semprun dans sa préface, l’histoire n’a retenu que ce qui pouvait servir à la construction d’une geste nationale et nationaliste et les étrangers n’y avaient pas leur place. Cette «francisation» de la Libération fut selon lui «une opération politique consciente et volontaire de la part des autorités gaullistes et, dans le même temps, des dirigeants du Parti communiste français». L’épopée gaulliste et l’épopée communiste de la Libération ne pouvaient être que nationales. «La participation armée des Espagnols a été récupérée par les gaullistes». Pour ce qui est de la participation des Espagnols à la Résistance, c'est l’objet de son prochain livre.
     
     
    La Nueve 24 août 1944 : ces républicains espagnols qui ont libéré Paris, Evelyn Mesquida, éd. Le Cherche-midi, Paris, 2011.
     
    Evelyn Mesquida a aussi été interviewée par notre confrère de la rédaction espagnole Julio Feo.
     
    «La Nueve» ou les oubliés de l'histoire, c'est aussi un documentaire d'Alberto Marquardt (2009).
     
     
     

     

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