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    Culture

    Un «Mahabharata» japonais, plus universel que jamais

    media Mahabharata - Nalacharitam, une création de Satoshi Miyagi dans la carrière de Boulbon. Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

    En juillet, le Festival d’Avignon a vu revivre un épisode du Mahabharata, qui avait marqué les esprits 29 ans plus tôt, au même endroit, la carrière de Boulbon, dans une mise en scène de Peter Brook. En 2014, c’est Satoshi Miyagi, considéré comme un des grands novateurs du théâtre japonais, qui nous a présenté sa version de l’épopée indienne, version métissée qui a fait l’unanimité parmi le public et la presse.

    On a loué la splendeur visuelle, l’éloquence sonore de ce spectacle, la diversité des arts qu’il met en œuvre et la haute maîtrise de chacun d’entre eux, mais aussi l’humour, l’autodérision de la troupe japonaise qui se tient loin de tout stéréotype. On y a vu également une dimension politique, du fait que la femme est, dans cette histoire où on ne se bat pas, placée sur le même plan que l’homme, et de l’esprit de mixité qui s’oppose au nationalisme auquel le Japon est actuellement en proie.

    L’histoire du Mahabharata-Nalacharitam, la voici. Suite à l’heureux mariage du roi Nala avec la princesse Damayanti, le démon Kali pousse Nala à jouer contre son frère, et lui fait perdre ainsi ses biens et son titre. Démuni, infortuné, Nala est condamné à s’en aller. Nalacharitam est un épisode du Mahabharata et raconte son errance solitaire, et l’espoir de retrouver Damayanti.

    Ce récit initiatique, tiré du poème-fleuve fondateur de la culture indienne, n’est pas étranger à Avignon, mais cette année, Satoshi Miyagi se situe dans une démarche toute personnelle : selon lui, toute culture, a fortiori la culture du Japon, île-carrefour, est le fruit d’hybridations et évolue grâce aux rencontres et mixités. Il ne trahit donc aucune des deux cultures en s'emparant de ce récit traditionnel hindou pour le mettre en scène dans une esthétique de l’époque d’Heian (9e-12e siècles), donc dans une tradition japonaise. La rencontre est effectivement fertile : on ne s’ennuie pas une seconde devant ce chef d’œuvre de poésie qui prend vie à la carrière de Boulbon.

    L’ancienne carrière de pierre, à 15 km du sud-ouest d’Avignon, est utilisée comme lieu de représentation depuis 1985. Ses parois, où le minéral se mêle au végétal, se dressent sous la voûte céleste et constituent un cadre riche, une matière malléable qui se prête tout particulièrement à l’onirisme d’un tel récit. En reprenant sa création dans ce lieu, Satoshi Miyagi, né en 1959, a installé une scène circulaire surélevée qui entoure le public. Sur la partie basse, un orchestre constitué de percussions et d’autres instruments japonais. Ce sont les musiciennes et musiciens qui entrent d’abord et nous emmènent, avec la plus grande délicatesse, dans un univers enjoué et raffiné : quelques notes de xylophone retentissent, comme des gouttes d’eau, puis d’autres s‘y ajoutent et développent la cellule musicale jusqu’à remplir tout l’espace sonore. C’est le mariage de Nala et Damayanti : une procession d’acteurs-danseurs arrive de l’arrière, dans une synchronisation parfaite.

    Ils sont tous vêtus de costumes en papier blanc. Tout au long du spectacle, on ne cesse d’être émerveillé par des trouvailles esthétiques : les costumes des quatre divinités sont comme d’immenses origamis très sophistiqués, les éléphants que Nala rencontre sont évoqués par des trompes titanesques, la caravane par une série de petites figurines… sans compter un très impressionnant lion, manipulé avec une dextérité sidérante ! Cette multiplication de procédés, ce jeu avec les échelles ne laissent jamais retomber l’intensité dramatique et font bouillonner l’imagination du spectateur. Surtout, nous restons suspendus aux lèvres du narrateur, Kazunori Abe, qui interprète brillamment toutes les voix ainsi que des bruitages, tandis que les acteurs-danseurs se concentrent sur les mouvements. Cette répartition des tâches est propre au théâtre Nô, et permet un approfondissement de la représentation. Tout est donc écrit au millimètre près, pour former une dentelle poétique de haute volée.

    Enfin, la compagnie du Shizuoka Performing Arts Center joue avec les registres et références. Lorsqu’elle quitte les codes traditionnels pour chanter Sur le pont d’Avignon ou pour faire une pause publicité pour le « Damayan Tea », on rit aux éclats. Drôle, épique, émouvante, cette mise en scène fait ressortir la dimension universelle du Mahabharata, à travers cet épisode où on ne se bat à aucun moment, qui fait affirmer à Satoshi Miyagi que l’on peut comprendre notre monde sans la guerre. 

    Le dossier spécial Festival d'Avignon 2014

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