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    Culture

    Un Oscar d’honneur pour Jean-Claude Carrière

    media Jean-Claude Carrière en octobre 2014 à Paris. AFP / PATRICK KOVARIK

    Un Oscar d’honneur à Hollywood est décerné à Jean-Claude Carrière pour l'ensemble de son œuvre, distinction rare pour un artiste hors-norme. Entretien avec une légende vivante du cinéma, 83 ans, sur son art, ses rencontres avec les plus grands cinéastes, son expérience pendant la guerre d’Algérie et sur son trac avant la cérémonie.

    RFI : On va essayer, modestement, de résumer votre carrière. Vous êtes écrivain dramaturge, passionné par les mystères de la science et du bon vin, curieux de tout, fasciné par le Dalaï Lama tout en étant athée, mais surtout, et c’est là qu’on en vient au cinéma…

    Jean-Claude Carrière : Le Dalaï Lama aussi est athée ! Il n’y a pas de Dieu dans le bouddhisme !

    Donc surtout vous êtes scénariste depuis les années 1960, vous avez travaillé avec Luis Buñuel, Louis Malle, on ne peut pas les citer tous… D’abord je voudrais connaître votre sentiment à l’approche de ce moment, les Oscars. C’est de la fierté ?

    Oui. Aussi un peu de fatigue, parce que cela fait des voyages très longs ; un peu d’émotion quand même. Et un peu d’inquiétude parce que je ne sais pas ce que je vais dire… Je le sais puisqu’on m’a demandé de l’écrire et que j’aurais un prompteur. Mais en général, je ne suis jamais les prompteurs. Mais bon, je suis entouré d’une vingtaine d’amis qui ont accepté de venir et j’essaierai de tenir le coup.

    Quel est votre tout premier souvenir de cinéma ?

    Quand j’étais enfant, dans une ville qui s’appelle Lamalou-les-Bains, qui a souffert le mois dernier d’inondations graves. C’était probablement un film muet que je n'ai jamais plus revu. Je devais avoir 4 ou 5 ans. On y voyait un homme qui arrivait avec une bicyclette, non, c’est à moto, pardon – près d’une porte d’un château, sonnait… et la moto partait toute seule. Et il courait après. Moi je m’en souviens, ça m’avait beaucoup frappé. Et je me suis dit qu’il n’y avait qu’au cinéma que ces choses-là étaient possibles. Ensuite, j’ai vu Blanche Neige. Voilà, ça a commencé comme ça, et après les films de Pagnol qu’on voyait pendant la guerre.

    Et puis Le Dictateur aussi, de Chaplin, qui a été une grande expérience pour vous !

    Le Dictateur, c’était à la fin de la guerre. Là, j’avais déjà 13 ans et demi. Et j’ai vu Le Dictateur à Paris. La guerre n’était pas encore finie – c’était au mois d’avril, avec mon parrain qui revenait, qui était prisonnier. C’était un sentiment extraordinaire, oui de victoire, parce qu’il y avait 3 000 personnes qui applaudissaient, qui criaient de joie dans le cinéma même ! C’était absolument magnifique. Le film avait été fait en 1940 ! Bien avant. Mais encore aujourd’hui, c’est un film que j’adorais, que j’ai vu dix fois et puis il n’y a pas longtemps encore une fois. C’est un film tout à fait étonnant, vraiment prophétique et qu’on peut voir à toutes les époques : avant, pendant et après.

    En 1963, vous avez coécrit un scénario pour Insomnie, un court-métrage muet de Pierre Etaix. Vous avez imaginé un homme qui cherche le sommeil et qui se met à lire un livre de vampires. Il y a des séquences dignes de Nosferatu dans ce film. C’est un hommage à ces films muets ?

    Oui. Pierre et moi, on a toujours considéré que la peur au cinéma est une émotion très proche du rire. C'est-à-dire que le rire libère souvent de la peur. Donc on s’est dit : on va faire une espèce de parodie, de pastiche de film d’horreur avec un homme qui lit dans son lit à côté de sa femme. Il est tranquillement à lire un livre qui lui fait très, très peur. Et en même temps on pénètre dans ce livre et on voit les images qui sont évoquées. Et c’est Pierre qui joue les deux rôles. Il joue à la fois le vampire et le lecteur.

    Qu’est-ce qui vous a réunis avec Luis Buñuel, puisque vous avez eu une longue collaboration. Vous avez écrit sept longs métrages ensemble ?

    Oui, on a travaillé vingt ans ensemble.

    Qu’est-ce qui vous a unis au départ ? C’était la passion du surréalisme ?

    En partie oui. Et puis enfin… Nous sommes quand même de deux générations. Il avait 31 ans de plus que moi. Je lui ai plu, je pense, dès le premier déjeuner.

    C’était un déjeuner très particulier.

    Oui, au Festival de Cannes en 1963. Il cherchait un scénariste français connaissant bien la province française. C’était mon cas. C’était pour Le journal d’une femme de chambre. Nous avons déjeuné ensemble. Il m’a demandé si je buvais du vin. Je lui ai dit que non seulement j’en buvais, mais que j’en produisais.

    Ça lui a plu ?

    Plus tard il m’a dit : au moins si vous aviez été nul on avait quelque chose de quoi on pouvait parler.

    Vous parlez assez peu de votre expérience pendant la guerre d’Algérie où vous avez passé plus de deux ans.

    J’ai eu deux expériences. Pendant la Seconde Guerre mondiale, dans le Midi de la France, il y avait des maquisards. Au mois d’août 1944, dans mon village, il y a eu une bataille avec des morts, une bataille à laquelle j’ai assisté. Des maquisards ont tendu une large embuscade à une colonne d’Allemands. Et puis la guerre d’Algérie, beaucoup plus tard.

    Vous avez fait partie de toute cette génération enrôlée.

    Oui, j’ai passé 29 mois au service militaire ! Dont une grande partie en Algérie. Sur le moment on a l’impression d’un temps faussement perdu. Qu’est-ce qu’on fait là ? On n’est pas chez nous. Tous ces sentiments ordinaires. Et plus tard je me suis dit : essayons d’en tirer parti. Et j’en ai fait un livre qui s’appelle La paix des braves. Puis j’ai rencontré grâce à Mohammed Lakhdar-Hamina, le commandant Azzedinequi était le chef, et quatre qui étaient les « ennemis », nos adversaires. Nous sommes devenus très amis et nous avons décidé de faire le film de télévision sur la guerre. Le seul film jamais fait sur une guerre, partagé entre les deux pays : deux scénaristes, deux metteurs en scène et deux visions, qui s’appelait C’était la guerre. Diffusé à la télé en deux épisodes, il a eu beaucoup de succès et reçu le Grand prix du FIPA. Mais ce qui est très intéressant, c’est qu’il a totalement disparu ! Des deux côtés ! Il n’est jamais passé à la télé algérienne. Et ici, il n’est plus jamais mentionné dans les listes de films sur la guerre d’Algérie ! Alors qu’il est le seul !

    Parce qu’on n’a plus envie de voir le regard de l’autre ?

    C’est ce qu’on disait dans le film : on n’a pas envie de voir. C’est comme une censure, par omission, [qui] peut s’exercer sur un film relativement récent. C’est un film de 1981-82. Vous voyez ? Et le film ne figure plus sur les listes. Il est rayé de l’histoire du cinéma ! Ce qui est quand même très, très étonnant. On pourrait le refaire aujourd’hui ! 

    Ecouter l’intégralité de l’interview avec Jean-Claud Carrière. Pendant 47 minutes, il est l'invité de Tous les cinémas du Monde, samedi 8 novembre, sur RFI, à 17h10, heure de Paris, ou à écouter ou podcaster ici.

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