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    Tété-Michel Kpomassie, l'Africain du Groenland

    media Tété-Michel Kpomassie

    « L'Africain du Groenland » est aujourd'hui réédité en France. C'est le récit autobiographique du Togolais Tété-Michel Kpomassie, 74 ans aujourd’hui, parvenu au Groenland en 1965, après huit ans de voyage depuis Lomé. Il avait alors 24 ans, et les Inuits croyaient voir débarquer le diable. Il avait ensuite raconté son périple et son séjour de deux ans en immersion au Groenland dans ce très beau récit de voyage paru il y a plus de 30 ans, depuis longtemps épuisé et aujourd'hui réédité aux éditions Arthaud.

    RFI : En 1965, vous arrivez en bateau au Groenland et vous racontez que sur le quai, les Inuits qui attendent les passagers du bateau vous regardent bouche bée. Vous vous souvenez de ce moment ?

    Tété-Michel Kpomassie : Et comment ! C’est ineffaçable un moment comme celui-là. J’y arrive enfin, plus de huit ans après mon départ du Togo, et sur un bateau parti de Copenhague huit jours plus tôt. Nous sommes passés à travers des icebergs, de véritables montagnes de glace, et parmi eux notre bateau n’était qu’un fétu de paille. Huit jours après, donc, nous arrivons. On aperçoit quelques petites maisons, des maisons de poupée, et sur le quai la population qui attend le bateau. Qui attend, comme d’habitude, des Danois, des Blancs.

    Et là, elle voit débarquer un grand jeune homme… noir.

    Eh oui. Il fallait voir le premier instant, le regard des enfants, la frayeur qu’il y avait dans leurs yeux. Les premiers mots prononcés pour me désigner étaient « Toornaarsuk », et « Qivittoq », ce qui veut dire en quelque sorte « le diable » ! En fait, dans leurs légendes, Toornaarsuk est un esprit qui vit dans les montagnes ; c’est un géant, et il est noir.

    Qu’est-ce qui vous a poussé, huit ans plus tôt, à l’âge de 16 ans, à quitter le Togo avec ce rêve fou d’aller jusqu’au Groenland ?

    Comme je le décris dans mon livre, c’est une rencontre terrible avec un serpent au sommet d’un cocotier. Il s’en est suivi une chute, une perte de connaissance, et puis une guérison dans la forêt sacrée de Bè, près de Lomé, par les prêtresses du culte du serpent. Une fois guéri, on a pensé que la meilleure reconnaissance que je pouvais témoigner à l’égard de cette communauté était de devenir moi-même un prêtre, un adepte de ce culte traditionnel.

    Oui, parce que vous étiez d’une famille très traditionnelle ?

    Absolument. Mon père vivait à Lomé avec ses huit épouses et nous, nous étions 26 frères et sœurs. Le hasard a voulu qu’à la librairie évangélique de Lomé, je tombe sur un livre intitulé Les Esquimaux du Groenland à l’Alaska. Les esquimaux, je n’en avais jamais entendu parler, le Groenland encore moins. L’Alaska, je ne savais pas où c’était. Mais la photo de couverture m’a fasciné ! C’était un chasseur avec son harpon, complètement couvert de peau de bête et souriant. En lisant ce livre, j’ai appris qu’il n’y avait pas d’arbres dans ce pays, qu’il y faisait si froid qu’il n’y avait pas de serpent. Etait-ce vrai ? Pour moi, me rendre là-bas, et aller voir, c’était la seule façon de ne pas retourner dans la forêt sacrée, et de désobéir à mon père sans lui dire non en face.

    Tété-Michel Kpomassie montre la première édition de son livre «L'Africain du Groenland». RFI/ Thomas Bourdeau

    Donc vous fuguez. Et il vous faudra huit ans pour parvenir jusqu’au Groenland, parce qu’évidemment, vous n’aviez pas forcément d’argent. Il vous a fallu travailler à chaque étape ; Abidjan en Côte d’Ivoire, Accra au Ghana, Dakar au Sénégal, Paris en France. Vous avez fait tous les métiers ?

    Oui, toute sorte de métiers et à Copenhague, et avant de pouvoir prendre le bateau, j’étais plongeur dans un restaurant où les économies que j’ai réalisées m’ont permis de payer mon passage aller. Dans mon esprit, je ne revenais plus jamais. Je partais, point final.

    Alors qu’on vous prévenait par exemple qu’il allait faire -40°C au Groenland pour vous qui étiez habitué à des températures de plus de 35°C ?

    Qu’est-ce que ça pouvait me dire ? Ça ne signifiait absolument rien pour moi… Jusqu’à ce que je me retrouve effectivement au Groenland à ne plus pouvoir parfois bouger mes doigts. A partir de ce moment-là… j’ai compris. Maintenant je sais ce que c’est qu’une température de -40°.

    Vous allez vivre deux ans quasiment en immersion au Groenland. Passé ce premier moment de surprise de la population locale, comment avez-vous été accueilli ?

    Ce peuple est l’un des plus accueillants qui soit. Ces enfants qui avaient peur de moi, dès qu’ils m’ont serré la main et ont vu que le noir de ma peau ne déteignait pas, ils m’ont emmené partout. Ils commençaient à m’apprendre leur langue. Ils m’appelaient « Mikili ». Et dans ce pays où l’enfant est roi, quand l’enfant dit à ses parents « Mikili dort ce soir chez nous », les parents disent oui. Donc j’ai été très bien accueilli.

    Hébergé chez les uns, chez les autres ?

    Absolument. Chacun voulait m’héberger, ils se disputaient même parfois.

    Et au cours de ce voyage, vous prenez des notes qu’on retrouve, très détaillées et très riches, dans votre ouvrage L’Africain du Groenland.

    Je notais tout. Tout me surprenait ! La nourriture par exemple… Au début, ce n’était pas facile d’avaler de la graisse et des intestins de phoque, crus, le matin, mais vous le faites pendant plusieurs semaines, pendant plusieurs mois, et vous n’y pensez plus.

    Les mœurs de la population vous surprennent aussi. Par exemple, le fait que les relations entre hommes et femmes soient finalement si libres, qu’il arrive qu’au cours d’une soirée le mari échange sa femme contre la femme d’un ami…

    Oui, évidemment tout cela paraît très surprenant. C’est tout simplement parce que dans ce monde dur, quand un mari meurt au cours d’une chasse, c’est l’ami avec qui il a échangé sa femme qui s’occupera de sa famille. Ce sont des liens sacrés.

    Vous observez, et vous êtes aussi déçu devant la fragilité de cette société traditionnelle, conséquence de la colonisation par les Danois…

    Oui, on peut dire exactement la même chose du pays d’où je viens, le Togo, l’Afrique, la colonisation européenne, de la fragilité que cela a introduit dans nos traditions. D’autres civilisations ont créé des façons de vivre. Et c’est vraiment insultant qu’on soit venu détruire tout cela et nous en imposer d’autres, jusqu’à notre façon de penser. Tenez, aujourd’hui encore : ces gens ont inventé l’anorak, qui vient du mot esquimau « Anori », le vent ; mais à cause d’une inepte défense de porter des vêtements en peau de phoque (tout le monde les regarde de travers quand ils sont habillés avec leurs propres vêtements en phoque), eh bien ils portent aujourd’hui des anoraks fabriqués en Chine. Vous trouvez cela normal ? Moi non.

    DR

    Pour faire partager ce que vous aviez vécu, vous avez en tout cas publié en 1981 ce livre, L’Africain du Groenland, traduit ensuite en huit autres langues, et qui est aujourd’hui réédité en France où il était épuisé… Comment ça s’est passé ?

    Il y a deux ans, je reçois un appel téléphonique me demandant si j’étais intéressé par la réédition de mon livre. Evidement, je n’en revenais pas ! Trente ans après... Regardez, ça c’est la première édition de mon livre (Tété Michel Kpomassie en montre un exemplaire édité en 1981, ndlr) avec des photos de moi au Groenland : là je suis en train de casser la glace puisque pour avoir de l’eau potable, il faut casser la glace et la chauffer…. Ça, c’est dans les maisons où j’ai vécu. Ça c’est mon traîneau, le traîneau que je conduisais. Sur une autre des photos, on me voit en train de pêcher à travers la glace.

    En tout cas, vous vous êtes si bien adapté à ce pays que la quatrième partie de votre récit de voyages s’intitule Un vrai Groenlandais… Pourquoi en êtes vous reparti, finalement ?

    J’ai eu la conscience que ce que je vivais là-bas devait être partagé avec mes frères africains. Et c’est cela qui a motivé mon retour.

    Je crois que vous êtes très fier d’ailleurs que des extraits de votre livre soient repris dans les livres scolaires en Afrique, et étudiés en classe…

    Oui. Mais je suis retourné au Groenland et je continue d’y retourner. Robert Mattaaq, ce vieil homme qui a été un de mes derniers hôtes avant mon départ me disait toujours : « Ta place est parmi nous ». Et je le sens aussi profondément. Mon souhait serait d’ailleurs de terminer ma vie au Groenland.

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