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    Culture

    Andreï Kourkov : «Seule la culture permet de tuer la peur»

    media Andreï Kourkov, écrivain ukrainien. RFI

    Le plus célèbre des écrivains ukrainiens a fait une visite éclair en France pour promouvoir Le concert posthume de Jimi Hendrix, son dernier roman paru en français et publié chez Liana Levi. Dans une interview à RFI, Andreï Kourkov livre sa vision de la situation actuelle en Ukraine. Rencontre.

    RFI : L’année dernière a changé le cours de l’histoire ukrainienne. Comment l’avez-vous vécue ?

    Andreï Kourkov : C’était une année difficile, bien chargée et politisée. Pas seulement pour moi, mais pour tout le pays. Aujourd’hui, la question de l’avenir de l’Ukraine est beaucoup plus pressante. Savoir comment le pays va s'en sortir de la situation dans laquelle il se trouve actuellement inquiète tout le monde.

    Pour moi, il reste aussi la question de quand je pourrai de nouveau revenir à mon travail d’écrivain. Depuis novembre 2013, je n’écris pratiquement que des essais et des papiers d’opinion - politiques plutôt que culturels - et je participe plus souvent à des conférences, tables rondes et débats politiques que des rencontres littéraires.

    Ce contexte politique fort ne vous inspire-t-il pas pour écrire des livres de fiction ?

    Non. C’est le cas où la réalité est beaucoup plus dramatique et riche que n’importe quelle fiction possible. En tant qu’écrivain, je ne suis aucunement inspiré par la situation actuelle. Au contraire, je ressens d’une manière très intense le drame actuel. Je suis récemment allé quelques jours dans le Donbass, près de la ligne de front. J’y ai rencontré des habitants, des étudiants et des militaires. Ce voyage m’a beaucoup touché.

    On peut trouver beaucoup de coupables dans ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine. Mais je pense que parmi ces coupables il y a l’élite politique ukrainienne qui depuis 23 ans et l’indépendance du pays n’a rien fait pour consolider la société. Les politiques pensaient que tout allait pousser comme le chiendent et ils n’ont rien fait pour que les gens s’approprient leur pays, pensent qu’ils en font réellement partie. Ainsi, on a eu ce paradoxe : les gens vivaient en Ukraine, payaient dans les magasins avec les grivnas ukrainiens, suivaient les lois ukrainiennes, regardaient la télé russe, alors que leurs âmes et leurs pensées étaient en Union soviétique. C’est le drame de la région du Donbass et de tout le pays.

    Le 9 avril, le Parlement ukrainien a adopté une loi qui interdit la « propagande » du régime communiste ainsi que ses symboles. Dans le contexte de ce que vous venez de dire, comment voyez-vous ces mesures de « désoviétisation » ? N’empêcheraient-elles pas justement la consolidation de la société ?

    La société ukrainienne est déjà consolidée par la guerre, par l’ennemi commun, par le danger commun. On n’a jamais connu avant une telle montée du patriotisme, une telle volonté de participer à la construction de l’Etat. Aujourd’hui, la majorité des gens veut vivre dans un état de droit, sans la corruption, à l’européenne, mais pas nécessairement au sein de l’UE. Or, il reste le Donbass, tel un îlot. Dans cette région, il reste beaucoup de travail à faire, car il existe dans le Donbass une active minorité pro-russe, une active minorité pro-ukrainienne et une passive majorité qui se fiche de qui va gouverner pourvu qu’il y ait des retraites et des garanties sociales. Aujourd’hui, on ne peut plus diviser l’Ukraine en Ukraine de l’Est et de l’Ouest. Cette démarcation n’existe plus. Il y a le Donbass, la Crimée annexée et le reste de l’Ukraine.

    Quant à cette loi, je crois qu’elle n’est pas assez réfléchie et va encore changer. Elle n’a été adoptée que pour faire diminuer la pression de la part des forces nationalistes qui ont toujours lutté contre les symboles communistes, les noms soviétiques des rues, etc. En réalité, il s’agit de la « déstalinisation ». Et il est impossible de prouver que l’idéologie communiste n’est pas nécessairement stalinienne, car notre histoire est différente de celles des communistes italiens, grecs ou français. Cette façon de lutter contre l’idéologie est une démarche populiste. J’ai du mal à imaginer comment, en suivant cette loi, on pourrait changer les noms des villes ukrainiennes. Je pense que d’ici deux ou trois ans, on verra si cette loi fonctionne ou si elle ne sera qu’un instrument pour calmer ceux qui ont été victimes du stalinisme.

    « Je suis victime d’un cocktail. Un cocktail mixé par Staline bien avant ma naissance. Cette boisson est d’ailleurs non potable, mais l’URSS l’a avalée sans grimacer » : cette phrase vous l’avez écrite il y a dix ans. Aujourd’hui avec ce qui se passe en Ukraine, n’assisterions-nous pas aux dernières convulsions de l’Union soviétique ?

    Pour l’Ukraine, peut-être. Pour la Russie, j’en doute. Ces dernières années, la Russie est revenue, presque consciemment, à la fois au système du monopartisme soviétique et à la tradition monarchique tsariste. J’ai peur que la Russie doive traverser plusieurs tragédies avant de retourner à la démocratie.

    Il y a un an, avant que la guerre ne commence, vous avez écrit votre Journal de Maïdan (éditions Liana Lévy, 2014). Aujourd’hui, avec le recul, quel regard portez-vous sur les événements qui ont eu lieu sur la place de l'Indépendance à Kiev - Maïdan - et qui ont conduit au changement de régime en Ukraine ?

    J’ai rédigé ce journal en décrivant jour par jour ce qui se passait sur la place de l'Indépendance - Maïdan - et dans ma vie quotidienne. Je ne l’aurais pas écrit différemment même si j’avais su comment tout cela avait fini. Les événements qui ont eu lieu sur la place Maïdan ont lancé un mécanisme historique qui a fait rentrer dans ce tourbillon plusieurs pays, voire plusieurs dizaines de pay. Maïdan fait désormais partie du passé, de l’histoire. Il y a eu par la suite l’annexion de la Crimée par la Russie et le conflit dans le Donbass. Ce conflit, la Russie a essayé de le transformer en guerre civile. La guerre civile n’a finalement pas eu lieu, mais on assiste aujourd’hui face à un conflit militaire sanglant et effrayant.

    Bien sûr, il y a ceux aujourd’hui qui disent : « Si la révolution de Maïdan n’avait pas eu lieu, il n’y aurait pas eu d’annexion de la Crimée, ni la guerre ». Mais il faut continuer dans ce cas-là : Ianoukovitch serait resté au pouvoir, les intérêts ukrainiens auraient été troqués d’une manière pacifique contre le passage sous le contrôle total de la politique russe, les prix de gaz seraient plus bas… Bref, ce serait la deuxième Biélorussie. L’Ukraine aurait-elle eu dans ce cas de figure un avenir digne ? Je ne crois pas.

    Vous êtes un des écrivains russophones les plus connus en Occident. Vous dites vous-même que depuis les événements en Ukraine vos venues en Europe sont plus politiques que littéraires. Comment voyez-vous votre rôle aujourd’hui ? Qu’est-ce que vous tentez d’expliquer à vos interlocuteurs ici ?

    Il y a beaucoup de gens qui ne veulent pas rentrer dans les détails, savoir ce qui précédait le conflit actuel. Pour ceux qui veulent comprendre, j’ai toujours des choses à raconter. J’ai toujours suivi la politique ukrainienne ainsi que la politique russe avec attention, j’aime et je connais bien l’histoire soviétique. J’ai beaucoup écrit là-dessus. Chaque détail de la situation d’aujourd’hui a une raison historique.

    Je soulignerai encore que beaucoup y sont coupables. On ne pourra pas dire que ce ne sont que les Russes qui sont responsables. Si on revient à la question de la responsabilité de l’élite politique ukrainienne, il faut se rappeler qu’un Etat est composé de plusieurs champs. Le champ financier marque ainsi l’utilisation de la monnaie nationale. Mais le plus important ce sont les frontières politiques. Le traité sur la ligne de démarcation de la frontière entre la Russie et l’Ukraine n’a toujours pas été signé. Pourquoi ? Parce que la commission de la démarcation ne fonctionnait pas, et c’est la Russie qui la bloquait à mon avis. La Russie n’a jamais voulu, surtout depuis l’arrivée de Poutine au pouvoir, reconnaître la frontière réelle avec l’Ukraine.

    Enfin, il existe aussi le champ culturel et le champ médiatique. Si ces champs ne correspondent pas aux frontières politiques, les régions où l’espace médiatique national est absent vont passer sous l’influence de l’espace médiatique étranger. Ainsi, les habitants de la Crimée et du Donbass faisaient leurs achats en grivnas, mais écoutaient de la radio russe, lisaient des journaux russes, regardaient la télé russe, et vivaient dans les deux mondes parallèles. Mais surtout dans le monde dont ils recevaient l’information.

    En connaissant bien l’histoire et en comprenant la difficulté de ces processus, comment voyez-vous l’avenir du Donbass ?

    Je ne suis pas optimiste. La Russie ne veut pas du Donbass. Elle le transforme en une de ses bases militaires, nourrit les séparatistes et la population locale et envoie de l’aide humanitaire dans cette région. Ainsi, de facto ce territoire est déjà la Transnistrie numéro 2.

    Si les combats s’arrêtent, il faudra attendre encore un an ou deux avant qu’un dialogue se rétablisse. Ce dialogue pourrait avoir lieu mollement pendant plusieurs années. Mais tout cela va, évidemment, dépendre de la Russie et de ces 200 km de frontière ukrainienne qui ne sont pas reconnus par Moscou et qui sont contrôlés par les séparatistes et par l’armée russe. Si les accords de Minsk sont respectés et la frontière contrôlée par l’OSCE et les gardes-frontières ukrainiens, il sera plus facile d’aboutir à une solution de paix et de faire revenir le Donbass à une vie normale. Mais cette vie qu’il y avait avant ne reviendra jamais. Pas qu’à l’est de l’Ukraine, dans tout le pays.

    De ce point de vue, le rôle que joue l’Occident vous semble-t-il suffisant ? S’implique-t-il assez dans la recherche de la solution de ce conflit ?

    L’Occident ne veut pas trop s’impliquer dans ce conflit, car plus on s’y implique, plus on y reste longtemps. L’Occident comprend le comment et le pourquoi de ce conflit. C’est déjà bien. C’est bien s’ils comprennent qui en est responsable, qui livre les armements aux séparatistes, etc. Ce serait encore mieux si on envoyait les casques bleus sous l’égide de l’ONU. Ils pourront accélérer un véritable cessez-le-feu ainsi qu’un véritable arrêt des livraisons d’armements aux séparatistes.

    Cela fait plus de dix ans qu’a lieu en Ukraine « Le Printemps français », le festival qui fait connaître aux Ukrainiens la culture française. Cette année, pour la première fois, un assez grand festival de culture ukrainienne, « Ukraine Scène Libre », a eu lieu à Paris. Comment les événements de Maïdan et la guerre dans le Donbass ont-ils influencé, selon vous, l’export de la culture ukrainienne en Europe, et notamment en France ?

    En réalité, cela fait plus de dix ans que les acteurs de la vie culturelle en Ukraine ont essayé de l’exporter sans aucune aide de la part de l’Etat. Et ils ont eu un certain succès. Surtout les écrivains : vous avez plus d’une dizaine d’écrivains ukrainiens qui sont traduits en allemand, en polonais, en finlandais et en français. Ce serait donc faux de dire que cela vient de commencer. Mais aujourd’hui un nouvel accent est en train de naître. Désormais, quand un pays accueille de l’art ukrainien chez soi, cela a un nouveau goût, celui du soutien.

    L’Ukraine aurait dû s’occuper de son intégration culturelle depuis vingt ans. La culture tue la peur entre les peuples. Quand une personne connaît la culture d’autrui, il n’a plus peur de lui, il est prêt à lui parler, il s’intéresse à sa vie. Ainsi naissent les relations commerciales, des projets économiques en commun et, enfin, une coopération politique. Les vraies relations politiques sont impossibles sans la coopération culturelle.

    Je crois que l’élite ukrainienne vient enfin de comprendre l’importance de sa propre culture pour se frayer un chemin vers ses partenaires occidentaux. Ce chemin, beau et intéressant, permettrait de soutenir ces relations à un bon niveau. Toutes sortes de relations qu’elles soient économiques, politiques, voire militaires.

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