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    Le «Bouton de nacre»: la mémoire de l'eau de Patricio Guzman

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    Un pinceau balaie avec douceur une carte en relief du Chili comme pour débarrasser le pays de ses encombrants souvenirs. Le Chili, un pays en morceaux, le plus souvent découpé en trois régions : le Nord avec le désert d'Atacama, le Centre avec la Cordillère et le Sud des canaux de Patagonie. Dans son précédent documentaire, « Nostalgie de la lumière », Patricio Guzmán explorait la mémoire du désert d'Atacama, de la poussière des étoiles, des civilisations passées et des disparus de la dictature de Pinochet. Pour ce second volet, « Le Bouton de nacre », récompensé au festival de Berlin, il est allé dans le Grand Sud à la recherche de ses peuples disparus, de ses disparus tout court, avec la conviction que l'eau les a gardés en mémoire.

    La carte du Chili, marquée du sceau « fragile », représente une sorte de long serpent brun au relief lunaire. La carte est l'oeuvre de la plasticienne Emma Malig : à la demande de Patricio Guzmán, elle a représenté le Chili d'une seule pièce. Défi esthétique et défi poétique. Dans ce pays, le plus long du monde, coincé entre la Cordillère des Andes et l'océan Pacifique, et qui se vit comme une île selon l'historien Gabriel Salazar, l'eau est partout présente. Dans le désert d'Atacama, au Nord, on a trouvé une bulle d'eau enfermée depuis la nuit des temps dans une roche de quartz. Cette petite bulle d'eau fait le lien entre ces deux premiers volets de la trilogie annoncée, entre le Grand Nord et le Grand Sud.

    Cartographie de la mémoire, cartographie de la douleur

    L'eau fait aussi le lien entre notre planète et les astres puisque, selon les astronomes, elle a été amenée sur Terre de l'espace, sans doute par les comètes. L'eau compose également l'essentiel de notre corps et de notre environnement. Au Chili, le pays de l'eau c'est la Patagonie, « archipel de pluie », selon le réalisateur. Bruits de pluie sur un toit de zinc qu'évoque dans son récit, fil rouge informatif ou métaphorique et en voix off, Patricio Guzmán. Lointains souvenirs de nuits passées, enfant, chez des parents éloignés dans le Sud.

    Vue du ciel, chapelet d'îles et de canaux, ou de la mer, glaciers bleus, rideaux de grêle ou de pluie à l'horizontale des vagues, terre de brume et de forêts, la Patagonie est magnifiquement filmée. Patricio Guzmán a travaillé sur ce documentaire avec Katell Djian à la photographie, déjà présente sur Nostalgie de la lumière. La musique, la pluie, le chant de l'eau qui coule, les craquements de la glace, les chants de l'anthropologue Claudio Mercado, jouent également leur partition pour donner à entendre, à sentir, ces rudes contrées.

    Là, des peuples ont vécu de ce que la mer voulait bien leur donner, des moules pêchées par les enfants qui apprennent à plonger et nager quand d'autres, un peu plus au nord, lisaient des romans d'aventures de Jules Verne. La petite Gabriela et sa famille n'avaient pas de carte pour parcourir en canot les quelque mille kilomètres qui séparent le Golfe des Peines de Punta Arenas. De ces peuples nomades des canaux décimés par les colons avides de leurs territoires de chasse et par les maladies contre lesquelles ils n'étaient pas immunisés, il ne reste que quelques individus que Patricio Guzmán interroge face caméra. Kawésqar, Yagan, Selknam... six tribus de Patagonie et seulement une vingtaine de survivants en ligne directe.

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    Modes de vie remarquablement adaptés à l'hostilité du milieu, rites complexes, corps peints et masques de cérémonie : pour évoquer la vie, la cosmogonie de ces Indiens,

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    Patricio Guzmán utilise les photographies d'explorateurs et missionnaires de la fin du XIXe siècle, ceux par qui le malheur est arrivé. Des Indiens, en noir et blanc, qui n'ont dans leur langue ni le mot « Dieu » ni le mot « police ». Gabriela, descendante de l'ethnie Kawésqar, réfléchit mais non, ces mots n'existaient pas.

    La mer devient cimetière

    Comme l'explique le poète Raul Zurita dans le film, l'histoire du Chili est celle de plusieurs siècles d'impunité. Impunité du massacre des Indiens de Patagonie, impunité aussi des crimes de la dictature. Une chape de plomb a refermé le couvercle de ces assassinats. Comme dans le désert d'Atacama, les cartes de la mémoire et de la douleur se superposent : la police de la dictature militaire a utilisé les eaux du Grand Sud pour ses basses oeuvres. Des opposants ont été emprisonnés sur l'île Dawson, où avaient été parqués un siècle plus tôt les Indiens chassés par les propriétaires terriens, et la mer a été l'ultime tombeau des victimes de la DINA, la police politique.

    Patricio Guzmán, qui a magnifiquement filmé depuis les années 1970 l'expérience de gouvernement de Salvador Allende, le coup d'Etat et la répression qui suivit, enquête sur la mort de Marta Ugarte, enseignante et militante communiste, torturée dans la sinistre Villa Grimaldi à Santiago puis jetée à la mer. Son corps apparaîtra sur une plage du centre du pays. Dans le précédent film, Nostalgie de la lumière, les familles des disparus cherchaient des traces des corps dans le désert. Mais comment retrouver un corps dans l'immensité de l'océan ? Patricio Guzmán met en scène le dispositif utilisé par l'armée pour faire disparaître définitivement les corps : les attacher à des rails. La scène est d'une froideur clinique. Le juge Guzman, qui a enquêté sur les crimes de la dictature, a fait remonter des rails. Sur l'un d'entre eux, incrusté dans la rouille et les coquillages, un bouton de chemise. Le bouton de la chemise d'un disparu, signe que l'eau a gardé trace de toute cette violence.

    Poétique de l'eau et poésie d'un récit d'une grande fluidité : cette découverte fait écho à une autre histoire racontée par Patricio Guzmán, celle du bouton de nacre échangé par le navigateur britannique, et premier cartographe des côtes chiliennes, Robert Fitzroy contre un enfant Yagan, Jeremy Button. Arraché aux siens, le jeune Indien grandira en Angleterre avant de revenir vivre et mourir dans les canaux avec son peuple. Comme l'écrit le poète Raul Zurita, en ouverture du documentaire « Todos somos arroyos de una sola agua », « nous sommes tous les ruisseaux d'une même eau ».

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