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    Afrique

    Cinéma nigérian (1/2): La surprise Nollywood, entre choc et charme

    media «The First Lady», réalisé par Omoni Oboli. Une prostituée craignant pour sa vie se fait un ami improbable... Dioni Visions Entertainment

    Tapez le mot « Nollywood » dans votre moteur de recherche et vous allez voir ce à quoi cela ressemble dans la tête des gens : un pêle-mêle d’images alimenté aussi bien par la « Clinique du Sexe » que par « Véritable Tabou » en passant par « Erreur du cœur ». Des histoires à l’eau de rose bien trempées dans des scénarios plus légers qu’une feuille de papier. Ceci dit, il existe aussi une autre réalité, de véritables films de cinéma, révélés pour la quatrième fois au Festival Nollywood Week, à Paris, le seul festival en Europe dédié aux films nigérians. Un cinéma presque sans tabou, racontant des histoires fascinantes sur un Nigeria moderne, complexe et décomplexé.

    Avez-vous vu Fifty ? C’est le plus grand succès dans l’histoire du cinéma nigérian, affirme son réalisateur. Ce blockbuster nigérian démarre comme une incarnation de ce qu'on fait de pire à Nollywood avec une belle femme, une grosse cylindrée et une scène de sexe, mais le génie de Biyi Bandele transforme tout. Le cinéaste quitte les clichés pour entrer dans des maisons, des bureaux, des coulisses de la vie privée, des sphères intimes. Avec bravoure, il met en scène un scénario original, aussi profond que pétillant, aussi charmant que choquant. Il souffle le chaud et le froid avec son portrait de quatre femmes modernes en quête du bonheur et de leur véritable identité : « Je savais que personne d’autre ne ferait un film sur des femmes de cet âge-là. Même les Nigérians n’ont pas reconnu Lagos, parce qu’ils sont aveuglés par la beauté de cette ville. Ils ont adoré se voir d’une manière totalement nouvelle. »

    Lagos est une femme libérée

    Pour Biyi Bandele, 48 ans, Lagos est une femme libérée : entre femme cougar et beachboy, entre l’épouse croyante et le cancer, entre la décision d’avoir une carrière ou un bébé à 50 ans, entre star médiatique et femme violée par son propre père, Biyi Bandele aborde en un film plus de tabous que toute la compétition cannoise en une année. Et pour parler de l’inceste, il n’a pas recours à un père pervers à la Josef Fritzl qui viole son enfant caché dans la cave. Dans Fifty, Bandele affronte la réalité cash avec un bon père de famille riche dont l’épouse éduque le fruit du crime comme son fils, au vu et au su de toute la bonne société. « Quand mon film est sorti à Lagos, je suis allé d’une manière anonyme dans une salle de cinéma. Quand le sujet de l’inceste est apparu à l’écran, on a juste entendu un grand bruit. Les gens étaient choqués et ont commencé à parler aux acteurs à l’écran comme si c’étaient des vrais gens [rires] ! C’était incroyable. Ils étaient choqués, mais en même temps : ces choses arrivent. Et les gens le savent. »

    Biyi Bandele, le réalisateur nigérian de « Fifty », l’un des plus gros succès de Nollywood. Siegfried Forster / RFI

    On s’attendait à du bling-bling, à des histoires faciles sans grand intérêt. Eh bien, les films programmés au Nollywood Week ont raconté des histoires poignantes. Des drames et drôleries faisant appel à la résilience, la force et la beauté captées par des films le plus souvent remarquables, même si la qualité du jeu d’acteur, de la sonorisation, des costumes et des décors varient naturellement selon le budget employé.

    Comment satisfaire le public en Afrique ?

    Avec 1 million de dollars, The CEO de Kunle Afolayan avec Angélique Kidjo avait coûté dix fois plus que Lunch Time Heroes, tourné par Seyi Babatope avec des enfants amateurs. Et pourtant, l’histoire de l’apprentie enseignante boostant avec un atelier de cuisine aussi bien la confiance en elle-même que l’estime de soi des élèves abandonnés à l’école est aussi passionnante que The CEO. Ce dernier met en scène les ravages provoqués par le management moderne employé par les multinationales pour exploiter les ressources humaines et naturelles en Afrique. Quant aux méthodes de Kunle Afolayan, le réalisateur nigérian admet volontiers d’avoir choisi ses acteurs selon une stratégie bien précise : « ils viennent de tous les quatre coins de l’Afrique pour représenter l’Afrique ». Le tout est couronné par la présence (très réussie) de la chanteuse d’origine béninoise Angélique Kidjo, transformée en actrice. Tourné au Nigeria, mais aussi en Côte d’Ivoire, en Afrique du Sud et en France, rien n’a été négligé pour satisfaire le public en Afrique et les sponsors en France. Deux entreprises françaises, très actives en Afrique et bien visibles dans le long métrage, ont entièrement financé le film.

    Une approche commerciale sans complexes également défendue par Walter « Walterbanger » Taylaur qui a grandi en Angleterre et rêvé de Tarantino avant de retourner au Nigeria. Son Gbomo Gbomo Express (Kidnapping Express) était l’un des plus grands succès des 5 dernières années sur la plateforme des films de Nollywood, irokoTV (un catalogue de 8 000 productions) et même Netflix a déjà frappé à sa porte. Pour satisfaire son public local, il a utilisé les éléments de la comédie romantique pour la détourner finalement en film noir. Dans son polar, Taylaur emploie à la fois le pidgin pour attirer le public « local » et l’anglais pour capter un public plus international : « Je tire la meilleure chose des deux mondes. Faire un film est aussi une question de marketing. D’abord il faut conquérir le marché local, sans cela on ne peut pas conquérir le monde. »

    Walter « Walterbanger » Taylaur, réalisateur nigérian de « Gbomo Gbomo Express ». Siegfried Forster / RFI

    Le New Nollywood

    Nigeria et Nollywood, c’est une courte histoire. Au début des années 1990, la crise économique avait obligé les professionnels de la télévision à gagner différemment leur vie. La recette anticrise trouvée était alors de produire et diffuser le plus vite possible des films à très petits budgets. Aujourd’hui, Nollywood est le deuxième employeur du pays et la plus grande industrie cinématographique au monde, après Bollywood en Inde et avant la planète américaine de Hollywood. Son poids économique est estimé à 5 milliards dollars de recettes annuelles et jusqu’à un million d’emplois directs et indirects créés. Parmi les 1 500 à 2 000 films produits chaque année, la très grande majorité se limite à des histoires à l’eau de rose, avec des budgets qui ne dépassent guère les 10 000 dollars. Des navets consommés comme des Kleenex via la télé, des DVD ou du marché noir.

    En revanche, avec l’émergence du New Nollywood, de plus en plus de réalisateurs réussissent à produire de véritables films de cinéma, même si les budgets se retrouvent encore rarement en accord avec leurs ambitions. Moses « Sneeze » Inwang a rêvé de Steven Spielberg quand il a appris le cinéma au Nigerian Film Institute, suivi par quelques cours à Londres. Depuis, il a réalisé 35 films qui ont été projetés aussi dans des festivals du monde entier pour « montrer la culture africaine à travers des histoires africaines. » Tourné avec un budget de 50 000 dollars, son dernier long métrage Stalker sur une styliste à succès harcelée est sorti en février dans 40 salles, sur DVD, sur Netflix et d’autres plateformes. « Au Nigeria, 500 000 personnes ont déjà vu mon film », dit-il avec fierté. Aujourd’hui, il rêve de réaliser des blockbusters comme Avenger ou Le Seigneur des anneaux

    « On peut tout apprendre à Lagos »

    La puissance de ce nouveau Nollywood se ressent bien au-delà du Nigeria et même de l’Afrique. Kunle Afolayan, né en 1974, fils du grand metteur en scène et réalisateur Ade Love, avait fait ses études de cinéma à New York avant de retourner au pays. Aujourd’hui, « un jeune n’a plus besoin de partir à l’étranger. Il peut tout apprendre à Lagos. Mais s’il a l’occasion de partir, tant mieux ».

    « Stalker », un film du réalisateur nigérian Moses « Sneez » Inwang. Kinetic Media

    Lire aussi : Cinéma nigérian (2/2) : Entre Nollywood et cinéma d’auteur africain

    Lire aussi : « The CEO », Angélique Kidjo brille dans un film nollywoodien panafricain
    Le 4e Festival Nollywood Week avait lieu du 2 au 5 juin, au cinéma l’Arlequin, Paris.

     

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