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    Afrique

    Renaissance: il y a soixante ans le Premier congrès des intellectuels noirs

    media Photo des intervenants au Premier congrès international des intellectuels noirs, Paris 1956 Présence Africaine

    Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Afrique colonisée est travaillée par des aspirations profondes à la liberté et à la prise en main de son propre destin historique. Pour l’élite noire, l’émancipation politique passe par l’affirmation des valeurs de la culture noire. Le Premier congrès des écrivains et artistes noirs qui se tint en septembre 1956 et qui réunit les principaux intellectuels de l’Afrique et de sa diaspora est une des étapes majeures de cette libération spirituelle du monde noir.

    Il y a soixante ans s’est tenu à Paris, du 19 au 21 septembre 1956, le premier congrès international des écrivains et des artistes noirs, sous les auspices de la maison d’édition Présence Africaine. Accueilli à l’amphithéâtre Descartes de la Sorbonne, cette rencontre historique se plaçait dans la continuité des congrès panafricanistes qui s’étaient tenus dans la première moitié du XXe siècle. Pour Lilyan Kesteloot, l’historienne du mouvement de libération culturelle des peuples noirs sous le joug colonial français, « le congrès des intellectuels noirs de 1956 a représenté pour le monde noir ce que la conférence de Bandung qui a eu lieu l’année d’avant a pu représenter pour le tiers-monde en général ».

    Un coup d’œil sur la photo des intervenants à la Sorbonne donne une idée de l’ampleur de ce « Bandung culturel » qui réunit plus d’une centaine de délégués issus de 84 pays, dont cinquante-deux intervenants. Parmi eux, Richard Wright (Etats-Unis), Aimé Césaire et Frantz Fanon (Martinique), J. Price-Mars (Haïti), Léopold Sédar Sengor (Sénégal), Jacques Rabemananjara ( Madagascar), pour n’en citer que ceux-là.

    L'affiche du Premier congrès des intellectuels noirs, dessinée par Picasso Présence Africaine

    Que ce Congrès eut lieu à la Sorbonne, le haut lieu de la pensée et des études françaises, avait une valeur symbolique. Le prestige du lieu donnait une visibilité à l’événement, et au-delà aux peuples noirs du monde qui en affirmant leur volonté de prendre en main leur destin entraient sur la grande scène de l’histoire. Sur l’affiche du congrès, dessinée par Picasso, le peuple noir était symbolisé par le profil d’une tête noire aux traits puissants, avec une couronne de fleurs et d’épines ceignant la chevelure.

    Contexte

    L’initiative de ce congrès en revient à Alioune Diop, fondateur des éditions Présence Africaine. Celle-ci était initialement une revue créée dans le but de « définir l’originalité africaine et de hâter son insertion dans le monde moderne », comme l’a écrit son fondateur dans le numéro inaugural de la revue paru en décembre 1947. Ce projet bénéficiait du soutien du gotha de l’intelligentsia française de l’époque, notamment de Jean-Paul Sartre, d’André Gide, de Marcel Griaule, de Théodore Monod et d’Emmanuel Mounier, qui avaient dénoncé les méfaits de la colonisation et avaient remis en cause à travers leurs écrits la « mission civilisatrice coloniale de l’Occident ». Ces intellectuels composaient le prestigieux comité de parrainage de la revue.

    L’engagement éditorial d’Alioune Diop s’inscrivait aussi dans le mouvement de renaissance culturelle noire qui avait émergé au début du XXe siècle dans les salons de la bourgeoisie noire de Harlem et avait trouvé ses relais en Europe dans le courant de la « négritude ». Le mot avait été forgé par les poètes Aimé Césaire, Léon-Gontran Damas et Léopold Sédar Senghor, étudiants à Paris en même temps dans les années 1930. Selon la légende, le trio s’était saisi du terme lancé aux Noirs comme une insulte, pour en faire le symbole historique de la dignité retrouvé des Noirs.

    Définie initialement comme « l’ensemble des valeurs culturelles de l’Afrique noire », la négritude est devenue sous les plumes de ses épigones talentueux une arme de libération culturelle et politique du monde noir humilié, exploité, dominé depuis de longs siècles par l’impérialisme européen. Les chantres et les penseurs de la négritude trouveront dans les pages de la revue Présence Africaine l’espace qui leur faisait défaut,pour exprimer leurs prises de conscience.

    Dès 1949, devenue une maison d’édition, Présence Africaine peut désormais donner une plus grande ampleur à ce mouvement de revalorisation de la civilisation noire en publiant des œuvres qui ont contribué à la reconnaissance de la négritude, mais aussi à l’affirmation de la dignité des peuples noirs colonisés, préparant ainsi le terrain pour l’accession à l’indépendance des Etats africains survenue dans les années 1960.

    Débats

    C’est dans les bureaux de Présence Africaine, lors d’un dialogue entre l’éditeur Aloune Diop et le poète-député de la Martinique Aimé Césaire, qu’est née l’idée de ce Congrès réunissant les intellectuels noirs de tous horizons. A l’aube de la décolonisation, l’urgence consistait à faire l’inventaire des apports de la civilisation africaine et à déterminer les responsabilités des intellectuels noirs pour sortir leurs peuples de la crise spirituelle dans laquelle des siècles de servitude et de colonisation les avaient plongés en les privant de leur culture, de leurs croyances et de leur liberté. Qualifiés par Aimé Césaire de « propagateurs d’âmes », voire même d’« inventeurs d’âmes », les hommes de culture noirs sont appelés à jouer le rôle de guide spirituel de leurs peuples et de « préparer la bonne décolonisation ».

    Prononçant le discours d’ouverture du congrès à la tribune de la Sorbonne le 19 septembre, Alioune Diop ne dit pas autre chose et rappela à ceux qui l’accusaient d’avoir fait de la négritude la critère d’admission au congrès que si la couleur de la peau n’était qu’un accident, « cette couleur n’en est pas moins responsable d’événements et d’œuvres, d’institutions, de lois éthiques qui ont marqué de façon indélébile nos rapports avec l’homme blanc ». Et l'éditeur d’expliquer : « Noirs des Etats-Unis, des Antilles et du continent africain, quelle que soit la distance qui sépare parfois nos univers spirituels, nous avons ceci d’incontestablement commun que nous descendons des mêmes ancêtres. » Ainsi campé dans leurs origines, tout ce beau monde s’est vu ensuite allouer la tâche de débattre de la crise de la culture noire, avec la première journée consacrée à l’inventaire de cette culture, la deuxième à la crise proprement dite et la dernière à l’avenir.

    Les Actes du congrès publiés dans un numéro spécial de Présence Africaine témoignen

    Actes du Premier congrès des intellectuels noirs de 1956 Présence Africaine

    t de la richesse et de la diversité des communications prononcées pendant les trois jours. Ces actes ne permettent pas toutefois de mesurer les clivages qui sont apparus pendant le congrès entre les différentes conceptions du monde noir et des causes des crises qui le traversent. Ces clivages furent suffisamment graves pour que la délégation américaine menaçât de partir. Il faut rappeler qu’on était à l’époque en pleine Guerre froide et plusieurs intellectuels africains-américains n’avaient pas obtenu la visa de sortie des Etats-Unis pour assister au Congrès, ce qui avait jeté un nuage de soupçon sur la délégation américaine qu’on imaginait noyautée par la CIA.

    La France, pour sa part, se méfiait de cette rencontre anticolonialiste, alors que la guerre d’indépendance en Algérie battait son plein. « On ne savait pas jusqu’à la dernière minute si nous aurions l’autorisation de tenir le congrès à la Sorbonne », se souvient Christiane Diop, épouse du fondateur de Présence Africaine. D’ailleurs, contrairement à la coutume, le président de la Sorbonne s’était fait décommander à la séance d’ouverture du congrès. Il ne participa pas non plus à la suite du programme. Sans doute avec raison, car les débats furent houleux entre colonialistes et anticolonialistes, communistes et catholiques.

    L’assistance était partagée entre ceux qui croyaient à l’unicité de la civilisation négro-africaine (position défendue par Senghor à la tribune), et ceux qui préconisaient une vision moins essentialiste de la culture et proposaient de l’aborder comme une somme d’identités en devenir, liées à des situations diverses des communautés noires de par le monde : c’était la position de Richard Wright. Les clivages concernaient également le rapport entre le culturel et le politique, révélant des divisions anciennes au sein même de l’intelligentsia noire, entre les marxistes qui appelaient à la révolte totale et immédiate contre le colonisateur et les écrivains de la négritude, pour lesquels la libération politique passait nécessairement par la prise de conscience de la valeur de leur culture. Il fallait toute la diplomatie et le savoir-faire d’Alioune Diop pour arracher une position de synthèse, permettant d’affirmer dans la résolution finale la « solidarité » des opprimés et le nécessaire dialogue des cultures.

    Retentissement

    Malgré les clivages et les polémiques, ce premier congrès demeure une date importante dans l’histoire culturelle du monde noir. « Il fut important car en réunissant dans la capitale française toute l’intelligentsia du monde noir, pointe Lilyan Kesteloot, ce congrès a donné une visibilité inédite à la culture et à la pensée d’Afrique et de sa diaspora et a mis en branle un mouvement d’affirmation que le monde ne pouvait plus ignorer. » On ne pourra plus tenir l’homme noir à l’écart du « rendez-vous du donner et du recevoir  ».

    → écouter aussi : «Noire est notre cause», série d'émissions en 3 volets de « La marche du monde » de Valérie Nivelon

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