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    «The Color Line», une réévaluation des artistes africains-américains

    media Hank Willis Thomas (né en 1976) : « Amandla » (détail), œuvre de 2013, exposée dans « The Color Line » au musée du quai Branly. Silicone, fibre de verre, métal. (Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Jack Shainman Gallery, New York.)  Siegfried Forster / RFI

    Avec « The Color Line. Les artistes africains-américains et la ségrégation », le musée du quai Branly à Paris regarde l’autre côté de « la ligne de couleur » et plaide pour une relecture de l’histoire de l’art. L’exposition qui vient d’ouvrir ses portes relève un défi immense : présenter pour la première fois en France et en Europe l’art et les artistes africains-américains liés à l’histoire et à la lutte contre la ségrégation aux États-Unis. Le parcours ressuscite ces artistes et montre à travers plus de 600 œuvres d’art et documents originaux comment ils ont apporté leur pierre à l’édifice. L’époque étudiée s’étend de la fin de l’esclavage en 1865 - constituant le début de la ségrégation - jusqu’à nos jours. Aujourd’hui, cette ligne de couleur est certes devenue illégale, mais reste néanmoins omniprésente dans la réalité et les esprits.

    Le parcours commence avec un bouquet de coton dans un pot en argile de 1858 et se termine avec une œuvre de 2012, Origin of the Universe I, de Mickalene Thomas : une peinture à l’huile rehaussée de strass nous offre le sexe d’une femme noire donnant naissance à un Nouveau Monde. Entre les deux défilent 150 ans d’histoire d’une ségrégation légale et illégale, visible et invisible, subie et combattue par les artistes africains-américains. Ne parlez surtout pas d’artistes « afro-américains », une appellation abandonnée aux États-Unis depuis les années 1980 et seulement utilisée encore par des journalistes français, rétorque Daniel Soutif, le commissaire de l’exposition prônant le nouveau terme pour mettre « sur un pied d’égalité l’origine africaine et la nationalité américaine ».

    Une réévaluation de l’art des Noirs américains

    La tâche monumentale entreprise par The Color Line. Les artistes africains-américains et la ségrégation fait penser à une autre exposition pionnière : en 1989, Les Magiciens de la terre avait permis une révision de l’histoire de l’art et la reconnaissance d’un art contemporain non occidental. En 2016, au musée du Quai Branly, l’enjeu de The Color Line est une réévaluation de l’art des Noirs américains au cœur de l’art occidental, dans le récit de l’histoire de l’art américain et moderne en France et en Europe.

    L’expression The Color Line a été pour la première fois utilisée en 1881 par Frederick Douglass, ancien esclave devenu l’un des grands leaders noirs américains, pour intituler son article publié dans The North American Review. « On peut traduire The Color Line par ’’ligne de partage de la couleur’’, explique Diane Turquety, historienne de l’art et commissaire associée de l’exposition. C’est vraiment la métaphore qui est encore aujourd’hui tout à fait commune aux États-Unis pour désigner la ségrégation, la séparation des Noirs par rapport aux Blancs qui – officiellement – a pris fin en 1964 avec le Civil Rights Act, mais qui se trouve encore dans les esprits et les pratiques d’aujourd’hui. »

    « Knowledge of the Past is the Key to the Future (St. Sebastian) » (detail), 1986. Oeuvre de Robert H. Colescott (1925-2009), exposée dans « The Color Line » au musée du quai Branly. Siegfried Forster / RFI

    « Montrer des artistes qu’on ne connaît pas »

    Contrairement aux Magiciens de la Terre, The Color Line ne mise pas sur une rencontre ou confrontation des deux côtés de la ligne, mais fait le pari (tout à fait discutable) de montrer exclusivement la création artistique de ceux qui se trouvaient du mauvais côté de cette ligne de couleur : « C’est un choix délibéré, affirme Diane Turquety. En effet, il y avait eu des Blancs américains dans la société civile et également des artistes blancs américains qui se sont engagés dans cette lutte auprès des Noirs américains, mais là, l’idée est vraiment de montrer des artistes qu’on ne connaît pas. Avec cette problématique très spécifique à la communauté noire américaine que leur image a toujours été définie par les Blancs américains. Dans la production des artistes africains-américains, même jusqu’à aujourd’hui, il y a toujours une problématique très présente de représentation et d’identité. »

    La première œuvre sur le parcours de The Color Line est alors un pot en argile doté d’un bouquet de coton réalisé en 1858, par David Drake, surnommé Dave the Potter, l’un des premiers artistes africains américains dont les œuvres nous sont parvenues. Quelques années avant l’abolition de l’esclavage, « cet esclave potier dans une plantation de Caroline du Sud inscrivait sur une centaine de pots en céramique des phrases crypto-poétiques, raconte Diane Turquety. Il signait avec son diminutif Dave. Cet acte très simple était à l’époque très subversif, puisque les esclaves étaient cantonnés à l’illettrisme par leurs propriétaires blancs. Le fait d’affirmer sa subjectivité, son « Je », était d’autant plus subversif. Certaines inscriptions auraient aussi servi d’indications pour les esclaves fugitifs souhaitant regagner le Nord. »

    Robert S. Duncanson, premier artiste africain-américain reconnu

    « Portrait of Booker T. Washington » (detail), 1917. Oeuvre de Henry Ossawa Tanner (1859-1937), exposée dans « The Color Line » au musée du quai Branly. Des Moines, State Historical Museum of Iowa

    Quelques années plus tard, en 1871, Robert S. Duncanson, le premier artiste africain-américain à être reconnu de son vivant, remplissait son carnet Pleasures of South, les plaisirs du Sud, des dessins touchants d’une grande sensibilité montrant par exemple un couple avec ses enfants dans la verdure. La première artiste africaine-américaine osant à franchir la ligne de couleur s’appelle Edmonia Lewis. Forever Free, sa sculpture en marbre blanc de 1867 montrant un couple affranchi brisant ses chaînes est l’expression d’une audace folle et d’un optimisme contagieux. Hélas, l’abolition de l’esclavage sera vite rattrapée par une pratique de la ségrégation de plus en plus forte, sans parler des ravages racistes provoqués par la poussée du Ku Klux Klan.

    En 1896, la Cour suprême valide officiellement la ségrégation et ouvre la voie pour une législation systématique de la ségrégation dans tout le pays et dans tous les domaines : des bus aux hôpitaux, des écoles jusqu’aux cimetières… Dégoûté des tristes réalités dans son pays natal, Henry Ossawa Tanner, un peintre africain-américain né en 1859 à Pittsburgh et enterré après sa mort en 1937 au cimetière de Sceaux, près de Paris, déclarait qu’« en France, un homme noir pourrait peindre ce qu’il voulait ». Il avait découvert ce pays de la liberté en 1891. Et pour son fameux tableau d’un jeune sabotier (1895), il avait passé plusieurs étés dans la colonie d’artistes de Pont-Aven avant de réussir une carrière internationale.

    « The Negro Women » d’Elizabeth Catlett

    « I have special reservations… » (detail), 1946. Œuvre d’Elizabeth Catlett, exposée dans « The Color Line » au musée du quai Branly. Courtesy of the Pennsylvania Academy of the Fine Arts, Philadelphia. Art by Women Collection, Gift of Linda Lee Alter, Art. Catlett Mora Family Trust/Licensed by VAGA, New York, NY / Adagp

    Curieusement, cette présence d’artistes africains-américains a laissé peu de traces dans la conscience collective et dans les musées. Un peu à l’image de l’exposition universelle de 1900 où tout le monde a parlé du Pavillon de Rodin, place de l’Alma, mais personne de la fierté de la culture africaine-américaine affichée à deux pas du pont de l’Alma, à l’occasion de la Negro Exhibit. A l’occasion, le bibliothécaire de la Library of Congress avait publié une plaquette Books and pamphlets by Negro Authors et listé les noms de ces auteurs entrés dans l’Histoire. « Il y avait cette volonté de la part des organisateurs de cette exposition de montrer la face la plus brillante de cette communauté noire, une communauté noire dans sa diversité, dans sa pluralité, dans son aspect le plus humain. Et justement de ne pas présenter le côté le plus sombre de cette histoire, les violences raciales, les lynchages et la ségrégation en tant que telle. »

    L’engagement des artistes contre la ségrégation n’a jamais cessé. Horace Pippin (1888-1946) dénonce la privation des droits civiques que subissent les Noirs et glorifie le sacrifice des soldats africains-américains pendant la Première Guerre mondiale avec des peintures à huile sur des grands panneaux de bois. En 1925, The Octoroon d’Archibald J. Motley Jr. (1891-1981) ridiculise l’Amérique ségrégationniste avec le portrait d’une jolie bourgeoise blanche face au verdict qu’« une seule goutte de sang noir » suffisait pour qu’elle soit déclarée noire. À la même époque, Malvin Gray Johnson (1896-1934) exalte dans un autoportrait ses origines à travers de masques africains. Quant à Elizabeth Catlett, neuf ans avant que Rosa Parks refuse en 1955 de céder sa place réservée aux Blancs dans un autobus de Montgomery, Catlett met en scène une femme noire dans un bus avec une bannière « Colored only ». Une parmi ses nombreuses gravures iconiques de sa série The Negro Women pour les droits civiques des Noirs. Des grands artistes longtemps restés absents des manuels de l’histoire de l’art :

    Vue de l’exposition « The Color Line » au musée du quai Branly, avec « Self portrait » (1934) de Malvin Gray Johnson et « The Octoroon » (1925) d’Archibald J. Motley. Siegfried Forster / RFI

    L’histoire de l’art, un récit édicté par des Blancs

    « Oui, absolument. Tout simplement, parce que le récit de l’histoire de l’art est aussi un récit qui a été édicté par des Blancs, par des Occidentaux. Longtemps, les artistes noirs américains ont été exclus de ce grand récit de l’histoire de l’art, des grandes galeries importantes de New York, donc des musées, donc des grandes expositions. Mais maintenant, c’est vraiment un processus de rattrapage qui a été déjà bien entamé aux États-Unis. Depuis une vingtaine, trentaine d’années on a des grandes rétrospectives : Jacob Lawrence (1917-2000) au Museum of Modern Arts à New York, Archibald Motley (1891-1981) au Whitney Museum of American Art, Kerry James Marshal (né en 1955) au Museum of Contemporary Art à Chicago, mais, en France et en Europe, c’est encore une scène qui reste à découvrir. »

    Vue de l'oeuvre « The Block II » (detail), 1972, de Romare Bearden, exposée dans « The Color Line » au musée du quai Branly. Siegfried Forster / RFI

    Pour arriver à cette prise de conscience et cette reconnaissance dans le monde de l’art, même la grande marche pour les droits civiques en 1963, le Civil Rights Act de 1964 et l’assassinat de Martin Luther King en 1968 n’ont pas été suffisants. Il fallait un électrochoc au sein même de l’univers étriqué de l’art pour changer la donne : Harlem on My Mind, au Metropolitan Museum à New York, en janvier 1969. « Cela a été un tournant, souligne Diane Turquety. C’était une exposition dédiée à la vie culturelle et artistique de ce quartier traditionnellement noir américain, mais aucun artiste noir américain n’y était présenté. Ce fut donc un énorme scandale, parce qu’on avait laissé complètement de côté ces artistes. Certains parmi eux, comme Norman Lewis et Romare Bearden, se sont regroupés et ont manifesté. Il y avait une Black Cultural Emergency Coalition qui s’est constituée. Et à partir de 1969, les grandes institutions muséales américaines ont commencé une prospection auprès des galeries noires et des artistes africains-américains pour commencer timidement à s’intéresser à la production de ces artistes et à présenter certaines de ces œuvres dans des expositions. Cela était une lutte très progressive, mais, en effet, Harlem on My Mind constitue ce tournant et ce déclic fondamental. »

    La Ligne de couleur, de « L’Origine du monde » à Barack Obama
     

    « Origin of the Univers I » (2012). Œuvre de Mickalene Thomas, exposée dans « The Color Line » au musée du quai Branly. Adagp, Paris, 2016

    Jusqu'à nos jours, les discriminations raciales subsistent et le sujet de la Ligne de couleur reste électrique, accompagné régulièrement par des bavures policières et des émeutes dans les quartiers. Malgré tout, il y a des progrès notables à observer. Aujourd'hui, le marché de l’art s’arrache ces artistes longtemps ignorés et à la section américaine du Metropolitan Museum, c’est un tableau de l’artiste africain-américain Aaron Douglas qui accueille les visiteurs. Au musée du Quai Branly, à la fin du parcours, The Origin of the Universe I nous rappelle que « l’origine du monde » était bel et bien noire. Il y a 150 ans, en 1866, Gustave Courbet pouvait encore l’ignorer, pas nous aujourd’hui. Pour cela The Color Line demande une relecture de l’histoire de l’art tout en sachant que la problématique se trouve aussi au cœur des bouleversements identitaires actuels, et cela pas seulement aux États-Unis où Barack Obama, le premier président africain-américain, vient d’ouvrir le premier musée dédié à l’histoire et à la culture africaines-américaines. Pour ne citer que l’exemple du documentaire  La Ligne de couleurde la réalisatrice Laurence Petit-Jouvet : elle avait démontré que dans la République française multicolore existe aussi une véritable ligne de démarcation séparant les citoyens français sur la base de la couleur de leur peau.

    Bert Williams est le premier acteur noir américain à avoir franchi la barrière de la couleur.

    « The Color Line » présente la création artistique dans beaucoup de domaines dont le cinéma. On y découvre les pionniers Bert Williams et Oscar Micheaux et le « cinéma séparé » avec ses « All colored casts ». Diane Turquety, commissaire associée : 07/10/2016 - par Siegfried Forster Écouter

    The Color Line. Les artistes africains-américains et la ségrégation, exposition du 4 octobre 2016 au 15 janvier 2017 au musée du quai Branly-Jacques Chirac, Paris. Le 13 et 14 janvier 2017 aura lieu un grand colloque international sur la question.

     

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