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    Un amour de Brink

    media André Brink. Seamus Kearney/Creative Commons Attribution ShareAlike 3.0

    En Afrique du Sud, le buzz littéraire de l’année, c’est la parution de la correspondance brûlante* entre le romancier André Brink et la poétesse Ingrid Jonker. Trois mois après la lettre de rupture de Brink en 1965, Jonker se suicidait en se jetant dans l’océan.

    Auteur prolifique, mondialement célèbre, Brink est décédé début 2015. Jonker n’a écrit qu’une trentaine de poèmes, mais son destin tragique hante encore les esprits. Sa petite tombe dans l’immense cimetière de Maitland est régulièrement fleurie. Lors de son premier discours au Parlement, Nelson Mandela a lu son poème le plus célèbre, L’enfant tué par les soldats à Nyanga.

    Brink a vingt-huit ans quand il rencontre Jonker, de peu son ainée. Elle vit de menus travaux au Cap, il est assistant à l’université de Grahamstown, à 870 km de là. Elle est la fille du principal censeur du régime, il est fils de magistrat. Divorcée avec une fille, elle entretient une relation compliquée avec le romancier Jack Cope et fréquente les instituts psychiatriques. Marié, Brink attend son premier enfant. C’est dans ce contexte tendu, en plein apartheid triomphant, que survient le coup de foudre.

    André Brink a conservé les messages et télégrammes d’Ingrid Jonker. Il tapait ses lettres au papier carbone. Choix judicieux, car sa correspondance, détruite par la famille Jonker qui le tenait pour responsable du suicide, est ainsi sauvegardée. Le jeune écrivain songeit déjà à son destin. Trois mois avant son décès, Brink a remis l’ensemble de ses documents à son éditeur.

    Les amants vivent leur flamme comme une bénédiction aussi bien qu’une révolte contre la société. Cet amour envahissant se mesure à la fréquence et à la longueur des lettres. Dans ce domaine, Brink en fait quatre fois plus que Jonker.

    Ingrid, au Cap, fréquente les Sestigers, ces écrivains de langue afrikaans qui rénovent la littérature de l’époque. Ces « soixantards » se rebellent contre la chape de plomb qui tombe sur l’Afrique du Sud à partir de 1960, quand l’apartheid se double d’une répression féroce. Ils dénoncent les conditions de vie faites aux Noirs et s’affirment ouverts sur le monde : Uys Krige a fait la guerre d’Espagne, Jan Rabie et son épouse Marjorie Wallace ont vécu en France, Etienne Leroux cherche un style nouveau. De son exil à Paris, Breyten Breytenbach se rattache malgré lui à ce mouvement.

    Cette correspondance est intéressante… pour ce qu’on n’y trouve pas. Aucune trace directe de leur dispute à Amsterdam, lors d’un tour d’Europe. Pas mot sur l’hôpital Sainte-Anne à Paris où séjourne Ingrid.

    Mais surtout on ne trouve presque rien sur le contexte politique de l’époque. A peine Jonker reproche-t-elle à Brink d’avoir accepté un prix littéraire. Rien sur Mandela, ni sur les Noirs en général. Dans la liste foisonnante des auteurs mentionnés par les deux écrivains, seuls deux Noirs et deux Métis, sont cités, furtivement.

    Pour les amants, le monde extérieur se résume à la littérature. Tout à leur liaison, à leurs problèmes familiaux, on ne sent nulle intention de peser sur le cours des choses autrement que par la littérature. Cette absence d’analyse politique contraste avec l’expression très libre de leurs sentiments.

    Le film Black Butterfly de la néerlandaise Paula van der Oest (2011) retrace la vie tourmentée d’Ingrid Jonker. Elle fait intervenir un écrivain nommé Maritz, ressemblant furieusement à Brink et décrit comme un pleutre. Nul doute que l’auteur d’Une saison blanche et sèche a voulu rétablir sa vérité.

    • Flame in the Snow, Umuzi, 2015.


    Georges Lory, spécialiste de l’Afrique du Sud et de ses romanciers. RFI/Sébastien Bonijol

    Georges Lory est un fin connaisseur de la vie politique et culturelle de l’Afrique et tout particulièrement de l’Afrique australe. Ex-diplomate, il a notamment été conseiller culturel en Afrique du Sud de 1990 à 1994. Ancien journaliste, il a été directeur des Affaires internationales à RFI.
    Ecrivain polyglotte, Georges Lory a aussi traduit, entre autres, les œuvres du Néerlandais Adriaan van Dis, du Prix Nobel de la littérature Nadine Gordimer et des poètes afrikaners comme Breyten Breytenbach ou encore Antjie Krog.

    Retrouvez chaque mardi le blog littéraire de Georges Lory.

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