GRILLE DES PROGRAMMES
Monde
Afrique
Samedi 22 Juillet
Dimanche 23 Juillet
Lundi 24 Juillet
Mardi 25 Juillet
Aujourd'hui
Jeudi 27 Juillet
Vendredi 28 Juillet
    Pour profiter pleinement des contenus multimédias, vous devez avoir le plugin Flash installé dans votre navigateur. Pour pouvoir vous connecter, vous devez activer les cookies dans les paramètres de votre navigateur. Pour une navigation optimale, le site de RFI est compatible avec les navigateurs suivants : Internet Explorer 8 et +, Firefox 10 et +, Safari 3 et +, Chrome 17 et + etc.
    Afrique

    Kader Attia, lauréat du prix Marcel Duchamp: «Le monde est fait de fantômes»

    media L'artiste Kader Attia, lauréat du prix Marcel Duchamp 2016 pour « Réfléchir la mémoire ». Siegfried Forster / RFI

    Avec son installation intimiste « Réfléchir la mémoire », il veut « ouvrir les yeux au monde dans lequel nous vivons, qui est un monde amnésique ». Kader Attia, réputé pour son travail artistique sur des questions de l’histoire et de la mémoire, a reçu ce mardi 18 octobre le prix Marcel Duchamp 2016, la plus importante distinction de l’art contemporain en France. Né en 1970, à Dugny, près de Paris, de parents algériens, il vit et travaille à Berlin. Avec l’espace mental créé pour le Centre Pompidou-Paris, le plasticien ausculte le phénomène du membre fantôme suite à une amputation et le transpose sur les traumatismes des sociétés contemporaines comme l’esclavage, le colonialisme, le communisme, le génocide. Entretien.

    RFI : Dites-nous trois dates qui vous ont marquées en tant qu’artiste ?

    Kader Attia : Il y en a tellement… Alors : le 17 octobre 1961, à Paris, il y avait une manifestation d’Algériens pour leur indépendance. Ils ont été massacrés et jetés dans la Seine. Le crime n’a jamais été reconnu par la République française. C’est une date qui n’est jamais commémorée. C’est très récent qu’on commence à en parler. Mon père a été dans cette manifestation. La deuxième date : la documenta de Kassel [la plus grande manifestation de l’art contemporain au monde, ndlr] de 2012. C’est là où j’ai montré mon travail sur la réparation pour la première fois. La troisième date est la naissance de mon fils en 2011 [rires]. Voilà.

    Pour le prix Marcel Duchamp, vous avez réalisé l’installation Réfléchir la mémoire. Qu’est-ce qu’on y découvre ?

    Mon travail cherche à ouvrir les yeux au monde dans lequel nous vivons, qui est un monde amnésique, qui ne regarde plus le passé, qui a peur du passé, qui voit les choses sur le présent uniquement. Cette nécessité de garder le fil avec le passé, avec la généalogie de ce que nous sommes, je le propose à travers de la réparation. Je pense que la question de la réparation est une question fondamentale. Ne pas vouloir la voir, c’est, à un moment donné, se tromper. Je pense que la réparation est partout. Vous avez une veste, avant d’être une veste, c’était un morceau de tissu. L’humanité est une succession de réparations, d’améliorations peut-être. Lorsqu’une personne perd un membre, un bras, une jambe, elle est amputée, elle ressent un phénomène très étrange qu’on appelle membre fantôme. J’ai commencé à travailler sur le fait que le cerveau tout seul répare ce manque. Pourquoi ? Pour quelle raison ? J’ai découvert que la raison est psychologique et électrique. Cela m’a permis de réfléchir à une chose très importante : il est possible de comparer un phénomène traumatique individuel à une société qui a vécu un traumatisme.

    Pourquoi ?

    Parce que les deux ont un problème de douleur. Ce qui m’intéresse : en faisant cette métaphore, est-ce qu’on peut comprendre comment on peut soigner cela ? Comment réparer cela ? Donc, mon projet a un élément central : ce film. À travers des interviews de psychanalystes, de chercheurs, de chirurgiens, de musiciens, de danseurs, il propose justement cette solution-là. Il n’y en a pas, il y a plusieurs solutions qui arrivent, mais il propose en tout cas d’ouvrir le dialogue sur cette question-là. Autour du film, il y a des éléments qui rappellent cette question du membre fantôme. Par exemple, les masques africains qui sont faits avec des emballages, des packagings, de moteurs de voiture, de micro-ondes, ces masques africains nous disent : on pense que ce sont des masques africains, parce que notre psyché a été influencée tellement profondément depuis le XXe siècle par les esthétiques brutalistes, des arts africains anciens, que même lorsqu’on voit un objet contemporain de consommation courante, mis sous un certain angle, cela pourrait être d’un Völkerkundemuseum [musée ethnologique, ndlr] de Munich, de Dahlem à Berlin ou du musée du Quai Branly à Paris. C’est cela qui m’intéresse : montrer que le monde est fait de fantômes. On est le résultat d’une histoire fantomatique et la contemporanéité avec toutes ses dérives nous empêche de voir cela. On est amnésique.

    Vous comparez cette douleur fantôme avec le colonialisme et l’esclavage. Où est la parallèle ?

    Je pense que les civilisations humaines ont toutes des traumatismes plus ou moins profonds et notamment dus à la taille de ces traumatismes. Par exemple, l’Holocauste du peuple juif, le génocide arménien, les génocides récents au Rwanda, le génocide des Indiens d’Amérique…, les civilisations qui ont été amputées d’une très grande partie ou qui, en plus de cela, ont été culturellement transformées par le colonialisme comme les populations africaines ou d’Afrique du Nord. Si le monde occidental arrivait à comprendre que les blessures qui ont été créées à ces époques, elles continuent de tourmenter les sociétés, nous pourrions essayer de dialoguer entre les communautés. Je pense qu’il y a un déni de cela, notamment sur le colonialisme ou sur l’esclavage. Sur les génocides, c’est la même chose. On a travesti les génocides à travers des mémoriaux, et, du coup, même une certaine partie de la population ne reconnaît pas ça ou le refuse. Dans la société contemporaine, il y a une urgence de pouvoir inventer – à travers des dialogues ouverts – une nouvelle forme de partager l’histoire pour qu’elle ne soit pas exclusivement réservée à une élite de la pensée qui la formule.

    Dans la vidéo, un des intervenants parle d’un « cri viscéral », que signifie-t-il ?

    C’est un cri tellement intérieur qu’on ne peut pas le comprendre. C’est un cri qui est tellement sourd, « a silent scream », parce qu’il est tellement profond. Il est confronté au paradoxe de réparer, pas réparer. Il dit d’ailleurs : « un cri qui ne peut pas être réparé ».

    [Diapo sonore] Kader Attia, Ulla von Brandenburg, Barthélémy Toguo et Yto Barrada, les quatre finalistes du Prix Marcel Duchamp 2016 expliquent leurs œuvres.

    ► L’œuvre Réfléchir la mémoire de Kader Attia est exposée (avec les œuvres des trois autres candidats du prix Marcel Duchamp) jusqu’au 30 janvier 2017 au Centre Pompidou-Paris.

    Chronologie et chiffres clés
    Sur le même sujet
    Commentaires
     
    Désolé mais le délai de connexion imparti à l'opération est dépassé.