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    Culture

    Piotr Pavlenski, artiste: «Je veux forcer le pouvoir russe à faire de l’art»

    media Piotr Pavlenski, 32 ans, symbolise à lui seul l’art contestataire russe. ®Thomas Bourdeau/RFI

    Il s’est cloué les testicules sur les pavés de la place Rouge, s’est cousu la bouche pour protester contre le procès des Pussy Riot et a mis le feu aux portes de l’ancien KGB. Piotr Pavlenski, 32 ans, symbolise à lui tout seul l’art contestataire russe. Début octobre, à l’occasion de la parution de son livre Le cas Pavlenski. La politique comme art, l’artiste performeur était à Paris. Entretien.

    Piotr Pavlenski nous a donné rendez-vous place Vendôme, un matin ensoleillé d’octobre. C’est la première fois que l’artiste russe vient à Paris, mais il ne s’émeut pas de la beauté de la Ville Lumière. S’il a choisi la très chic place Vendôme pour notre rencontre, ce n’est pas pour sa parfaite symétrie octogonale.

    Piotr Pavlenski : Dans l’histoire de l’art, la colonne de la place Vendôme est le symbole de la confrontation entre l’homme et le pouvoir. L’exemple historique c’est Gustave Courbet. L’une des plus grandes œuvres de Gustave Courbet était d’avoir renversé cette colonne [en 1871, nldr]. Après ceci, Courbet a été emprisonné. Une fois sorti de prison, il a été condamné à payer une amende si forte qu’il a dû quitter la France. Il a dû passer les dernières années de sa vie en Suisse où il est mort. En 1877, l’année de sa mort, la colonne a été reconstruite : le pouvoir a repris le dessus sur l’homme qui avait consacré toute sa vie d’artiste à lutter pour que l’art rende à l’individu sa liberté et sa dignité.

    RFI : Presque 150 ans après, la colonne est toujours là, et personne ne se souvient du geste de Courbet. Avait-il un sens ?

    L'artiste performeur russe Piotr Pavlenski. Thomas Bourdeau / RFI

    Bien sûr qu’il avait du sens. Ce geste montre certains parallèles entre l’art russe et français. Bien que les artistes français aient commencé à s’opposer au pouvoir plus tôt qu’en Russie. Ils ont arrêté de servir le pouvoir. En ce qui concerne la Russie, c’étaient d’abord les textes : ceux de Radichtchev, Ryleev, Herzen, Tolstoï. Et puis, bien plus tard, au XXe siècle, ce fut le tour des artistes, par exemple Malevitch. Mais au XIXe siècle, c’était la France : Édouard Manet avec Olympia. Tous ces peintres s’opposaient à l’ordre bourgeois et mesquin.

    150 ans après, on voit que le pouvoir garde toujours bien ses positions. Cela prouve qu’on essaie d’oublier l’art et les gens qui ont lutté contre le pouvoir. On leur laisse de la place dans les réserves de musées. Mais le public n’a que cette place Vendôme et le ministère de la Justice. C’est comme une vitrine du capitalisme, avec toutes ces boutiques. Le capitalisme existe grâce au colonialisme. La colonne de la place Vendôme a toujours été le symbole de l’empire.

    C’est la première fois que vous venez à Paris. Comment vous sentez-vous ici ?

    C’est une ville qui veut vous influencer avec sa beauté, vous prendre avec son esthétisme. Or, je crois que la beauté est de l’ordre décoratif. Pour parler d’une ville, il faut apprendre ce qu’elle cache. Pour l’instant, je n’ai pas compris Paris : je n’ai vu que cet emballage décoratif.

    Comment définiriez-vous votre méthode artistique ?

    C’est de forcer le pouvoir à faire de l’art. C’est-à-dire de faire de l’art par les mains du pouvoir. De l’art politique, car le pouvoir n’a rien contre l’art décoratif. Il est même prêt à y dépenser des sommes d’argent faramineuses. Mais les autorités aspirent à éradiquer l’art politique qui nie son discours, qui n’est pas commode et dont il ne peut tirer aucun profit. Ma méthode est de forcer le pouvoir à produire de l’art. J’ai envie de me libérer les mains.

    Le pouvoir doit, donc, être le co-auteur de vos actions ?

    Le pouvoir doit les faire et démentir ainsi son propre discours qui consiste à dire : « écoute, répète et obéit ».

    Calculez-vous à l’avance la réaction des autorités et de la société quand vous préparez vos actions ?

    Je calcule tout jusqu’au moment où l’action commence, car je ne peux pas savoir comment elle va se dérouler. J’essaie de penser et de calculer tout ce qui précède l’action : pour qu’elle puisse avoir lieu. Il faut bien comprendre qu’il n’est pas facile de mettre du feu à la porte du principal service de sécurité d’un grand pays. Il y a des caméras partout et des vigiles 24 heures sur 24. Donc, je dois tout penser, à la seconde près.

    Comment vous préparez-vous ?

    Je regarde toutes les caméras de surveillance. Je réfléchis d’où les vigiles pourraient surgir. Je me demande comment je dois commencer l’action, dans quel ordre je dois agir pour que ça devienne compliqué de m’arrêter. Mon but principal c’est de faire en sorte que l’action commence. Dès qu’elle commence, j’arrête de faire quoi que ce soit. Je dois rester une figure de silence.

    L’une de vos actions les plus connues s’appelle Fixation : vous vous êtes cloué le scrotum sur les pavés de la place Rouge à Moscou. Dans le livre, vous expliquez qu’en préparant cette action vous avez pensé au slogan de Mai 68 : « Sous les pavés, la plage ».

    L'artiste performeur russe Piotr Pavlenski. Thomas Bourdeau / RFI

    Quand je marchais sur la place Rouge, j’observais les agents gris du Service de protection des hautes personnalités (FSO) qui voulaient paraître invisibles. Ils traversaient la place en épiant les passants, en écoutant ce qui s’y passe. Quand j’y ai réfléchi après, je me suis rappelé ce slogan de Mai 68. C’est un bon slogan : « Sous les pavés, la plage ! ».

    Dans la culture russe, la couleur rouge est la couleur du pouvoir et de la police. Pour moi, en tant qu’artiste, c’était le travail avec la couleur rouge : cette couleur de la destruction de l’individu et de sa dignité.

    Vous expliquez également que ce geste des testicules cloués, vous l’avez trouvé à la suite de l’une de vos actions précédentes.

    C’est un ex-prisonnier qui me l’a raconté. Il a entendu parler du fait que dans certains camps russes,  les détenus se clouaient les testicules au sol. C’était le geste de leur ultime détresse.

    Il s’agit d’une situation où la personne qui est déjà enfermée, immobile, devient en plus clouée. C’est le point final où elle ne peut plus bouger et où il devient impossible de la faire bouger. C’était important pour moi, car il s’agit ici du travail avec les frontières contextuelles. J’ai démontré que la frontière entre la vraie prison et celle du quotidien peut être très floue.

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    Au milieu de notre interview, une foule de paparazzis s'est mis à courir sur le coin de la place à la poursuite d'un mannequin. C’est la fin de la Fashion Week à Paris et face à des gardes de corps, des caméras, des fashionistas japonaises et le brouhaha général de cet espace majestueux, Pavlenski reste inébranlable, ne les regarde même pas : pour lui, c’est « le revers » de la même réalité qu’il méprise. Il ne gagne pas d’argent avec son art, c’est le principe. Occasionnellement il donne des conférences qui lui rapportent un peu, mais l’artiste privilégie surtout le troc : Piotr et sa campagne Oksana échangent avec leurs amis des vêtements, de la nourriture et d’autres objets.
    **

    Vous avez passé vous-même sept mois en prison pour avoir mis le feu aux portes du FSB. Que représentait cette expérience de détention pour vous ?

    J’ai compris que la vraie prison ne se distingue pas beaucoup de la prison du quotidien. Oui, bien sûr, l’espace est plus limité, mais les mécanismes du pouvoir y sont pareils. La prison m’a rappelé l’école. C’est pour ça que mes enfants ne vont pas à l’école : je crois qu’ils auront tout leur temps si un jour ils voulaient aller en prison.

    Vous avez deux filles de 5 et 8 ans. Elles étudient à la maison ?

    Oui, on les aide à faire leurs études. Ma fille aînée, Alissa, n’a pas voulu aller à l’école et nous l’avons soutenue dans cette décision.

    Comment leur expliquez-vous ce que vous faites ?

    Comme je vous l’explique à vous. On discute, parfois je cherche des mots plus simples, parfois je vais essayer d’en parler moins, mais si elle me demande, je lui raconte et je lui montre tout.

    Quelles questions vous posent-elles ?

    Les enfants ont souvent cette question : « ça fait mal ? »

    Les adultes aussi.


    Les adultes aussi, mais je trouve que c’est une question étrange. On ne dit pas à chaque fois à un adulte s’il s’est coupé au couteau en faisant de la cuisine : « Tu as dû avoir terriblement mal, tu as dû énormément souffrir. Parle-nous de ta souffrance ». C’est ridicule. On ne peut pas dire que c’est une souffrance. C’est une douleur fantôme, juste une sensation désagréable à cause de la lésion des tissus mous. Ça n’a rien à voir, par exemple, avec ce que l’on ressent quand on reçoit des coups de matraque.

    Est-ce que vous vous intéressez à l’art contemporain ? Quels sont les artistes actionnistes d’aujourd’hui que vous suivez ?

    Aujourd’hui je ne suis pas trop ce qui se passe dans le monde de l’art. Je ne vais pas aux festivals ni aux soirées. C’est l’histoire de l’art qui m’intéresse surtout : comment l’art a-t-il lutté pour sa liberté, comment l’art a-t-il libéré l’individualité, comment l’art s’est-il battu pour l’existence de différentes formes de la pensée libre ?

    Dans votre livre vous expliquez que, pour vous, le modèle idéal de la société est le modèle anarchiste, l’autre extrémité, c’est le fascisme, et au milieu « c’est le libéralisme ennuyeux avec son politiquement correct indigent ». Où vous situez-vous dans cette vision du monde ?

    L'artiste performeur russe Piotr Pavlenski. Thomas Bourdeau / RFI

    Le fascisme pour moi, c’est l’ordre et le contrôle total absolu. L’anarchie, c’est la liberté absolue. Mais chacun a sa vision de la liberté. C’est pour ça que la liberté absolue ainsi que le fascisme absolu n’existent pas. La plupart des gens ne pourraient pas vivre dans la liberté absolue. Il faut pousser vers l’anarchie. Surtout ne pas rester au milieu, dans ce libéralisme ennuyeux avec son politiquement correct indigent.

    Vous notez également que les systèmes politiques ont « digéré et presque neutralisé » les idées de gauche. Croyez-vous à la renaissance de ces idées ?

    Bien sûr. Mais pour cela elles doivent rejeter le compromis. Aujourd’hui l’idée de gauche est faite de compromis. Elle se repose sur le capitalisme, s’en nourrit : elle s’est presque transformée en idée libérale qui se cache parfois derrière la rhétorique de la gauche. En Italie, dans les années 1970-1980, il y avait des anarchistes insurrectionnalistes. Par exemple, Alfredo Bonanno. Ça, c’était la vraie gauche.

    Vous avez commencé à faire vos actions en 2012, l’année durant laquelle Vladimir Poutine est revenu au Kremlin pour son troisième mandat. Comment voyez-vous ces quatre dernières années en Russie ?

    Ce sont quatre années assez sombres. Quatre années durant lesquelles le pouvoir a démontré sa capacité à éliminer ses opposants. Quatre années où la soi-disant opposition a fait preuve de son impuissance totale en se détruisant elle-même.

    Après sept mois en prison, êtes-vous prêt à être condamné pour une nouvelle action ?

    Je crois que oui.

    Vous n’avez pas peur ?

    Je crois qu’il n’y a rien que pourrait me faire peur là-bas.
     


     
    ► Piotr Pavlenski : Le cas Pavlenski. La politique comme art, Louison Editions, 262 pages.

     

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