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    Afrique

    Le cinéaste algérien Merzak Allouache mène une «Enquête au paradis»

    media Scène du documentaire «Enquête au paradis», un film réalisé par Merzak Allouache. FIPA

    Pourquoi de jeunes jihadistes se font-ils exploser pour entrer au paradis ? Quelle place y est prévue pour les femmes ? En quoi consiste la promesse paradisiaque faite par les salafistes ? Doté d'empathie et de beaucoup de courage, le réalisateur Merzak Allouache (Le Repenti) a mené en Algérie une enquête sur le paradis imaginé par les uns et les autres : du désir spirituel en passant par les fantasmes religieux jusqu’à la propagande porno-islamiste. Enquête au paradis (Tahqiq Fel Djenna), un documentaire d’investigation en noir et blanc, en compétition au Festival international de programmes audiovisuels (FIPA). Entretien.

    RFI : Le titre Enquête au paradis laisse penser que vous avez découvert le chemin menant au paradis. Il ressemble à quoi, le paradis que vous avez trouvé ?

    Merzak Allouache : Écoutez, je n’ai pas trouvé de paradis. J’ai trouvé surtout des gens qui ont bien voulu parler du paradis dans une société comme la société algérienne. Ce n’est pas évident que les gens parlent. À travers ce sujet, j’ai découvert que les gens continuent à s’exprimer. Ils ont tous quelque chose à raconter sur leur vision du paradis. Ce qui m’a intéressé au départ, ce n’est pas en soi-même le mythe ou le fantasme du paradis, mais comment cette chose assez surnaturelle, divine, est utilisée par les gens qui sont encore vivants.

    Pourquoi la notion du paradis est-elle une question centrale pour vous ?

    Je ne sais pas comment le paradis est vu dans les autres religions monothéistes, il y aurait peut-être des enquêtes à faire là-dessus. Dans la religion musulmane, le paradis est à l’ordre du jour depuis très longtemps. Je me souviens, dans mon enfance et ma jeunesse [Merzak Allouache est né en 1944, à Alger, ndlr], mes parents me parlaient du paradis et de l’enfer comme de quelque chose de bien si on est bon ou comme une punition. Depuis quelque temps, le paradis est utilisé à des fins politiques ou de violences.

    Vous posez la question du paradis à des hommes et des femmes dans la rue, des intellectuels, des psychiatres, des artistes… Un imam fondamentaliste justifie son refus de faire l’interview avec la phrase : « le paradis est une croyance religieuse, ça ne se discute pas ».

    Je comprends très bien ce refus, parce que j’ai eu à faire à des intégristes, à des extrémistes, en Algérie, dans les années 1990, au début de la période dramatique du terrorisme. Il n’y avait plus de discussion. Ils sont bornés. Ils détiennent la vérité. Ils trouvent ridicule de débattre. Dans les slogans qu’ils mettaient en avant, il y avait : « Rejet total de la démocratie ».

    Au cœur de votre enquête se trouvent les 72 vierges promises à chaque homme entrant au paradis éternel. Est-ce dangereux de poser cette question dans l’Algérie d’aujourd’hui ?

    Cela peut être dangereux selon à qui on pose cette question. Tout le monde répond à sa manière. Tout le monde à une réponse à ce problème. Il y en a qui pensent que les fameuses 72 vierges, c’est tout à fait justifié. C’est leur côté « homme ». Pour moi, il y a un peu d’humour, de l’ironie autour de cette question. Sauf que, peut-être à cause de ça [la promesse des 72 vierges, ndlr], des jeunes vont se suicider pour atteindre plus vite ce paradis, ces « houris » merveilleuses.

    L’écrivain Kamel Daoud affirme dans votre film : « le paradis est le concept le plus dévastateur qui existe ».

    Effectivement, c’est dévastateur, parce que réduire le paradis, cette chose merveilleuse, à une histoire de sexualité, c’est dévastateur. On voit le résultat dans la pratique, quand des kamikazes entraînent des gens dans la mort juste pour voir ce qui se passe au paradis.

    Boualem Sansal, l’auteur de 2084, dénonce aussi ce « porno-islamisme ». Pour lui, cela pose « la question de la bataille de la culture ».

    Parce que derrière tout cela, il y a beaucoup de propagande qui se fait sur la base de la culture. Aujourd’hui, la culture moderne cherche à s’implanter, parce qu’il y a eu un recul incroyable dans les sociétés arabes. En Algérie, par exemple, le cinéma est en régression. Il n’y a pratiquement pas de salles. Le théâtre est en régression. La culture de la fête est aussi en régression. Derrière tout cela, il y a beaucoup de choses qui nous viennent du Moyen-Orient. Comme le dit Kamel Daoud, il y a plus de 2 000 chaînes télé religieuses qui émettent des émissions vraiment mortifères. C’est effectivement une bataille culturelle. C’est aussi pour cela que j’ai tourné ce film.

    Vous menez votre enquête journalistique et cinématographique en noir et blanc. Est-ce en opposition au paradis ?

    Non, parce que je ne sais pas si le paradis est en couleur ou en noir et blanc [rires]. Je voulais être plus avec mes personnages qu’avec le décor. Je savais que j’allais tourner dans le Sud et le Sud est très beau en couleur. Je voulais éviter qu’on s’attache aux images. Je voulais qu’on soit plus avec les propos dits dans le film. Le noir et blanc est un peu sec, en même temps, je trouve que c’est très beau esthétiquement. J’aime le noir et blanc, pour cela il a été tourné en noir et blanc.

    Au Fipa 2016, le documentaire Salafistes de François Margolin et Lemin Ould Salem nous avait éclairés sur la pensée et les pratiques délirantes des jihadistes concernant la charia. Peut-on regarder votre Enquête au paradis comme une suite de décryptage de l’univers jihadiste ?

    Hélas, je n’ai pas eu l’occasion de voir Salafistes, mais mon film n’est pas un éclaircissement sur les jihadistes.

    Sur l’imaginaire des jihadistes voulant entrer au paradis ?

    Oui, il parle de l’imaginaire des gens qui peuvent aller vers un jihadisme. Tous ceux qui sont adeptes de ce paradis des 72 vierges ne sont pas des terroristes qui veulent rejoindre ce paradis. Mon point de départ est un petit document sur internet, venant du Moyen-Orient. Ce document incroyable montre un personnage qui parle de sexualité dans le paradis. C’est vraiment très bizarre. J’essaie de voir les gens en Algérie – en même temps, cela me permet de faire un focus sur la société algérienne. Mais mon film ne peut pas s’appeler Les jihadistes.

    ► Lire aussi : Salafistes, un documentaire choc qui fait débat au FIPA, rfi, 22/1/2016
    30e FIPA, Festival international de programmes audiovisuels, à Biarritz, du 24 au 29 janvier 2017

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