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    Afrique

    Froufrou

    media Une paire de lunettes posée sur un dictionnaire. GettyImages/aloha_17

    Quand un mot manque pour caractériser une impression, on peut essayer de le créer de toutes pièces. Il y a une dizaine d’années, trois auteurs en avaient tiré une comédie piquante, intitulée Xu.

    Xu exprime ce sentiment frustrant de ne pas retrouver un objet pourtant bien rangé, comme cra est celui de découvrir des miettes de biscottes dans les draps.

    On peut aussi piocher des termes dans d’autres langues. La richesse des vocabulaires est éclairante : les Zoulous ont soixante mots pour décrire la robe du bétail, les Inuits en ont autant pour différencier le type de neige. Les mots reflètent toute une conception monde, la Weltanschauung chère aux Allemands.

    Un amateur anglais, C.J. Moore (pourquoi ne donne-t-il que ses initiales ? Mystère et cheesecake) a listé quelque deux-cent-quarante mots dans le monde qui n’ont pas d’équivalent exact. L’auteur nous invite à une promenade sérendipiteuse à travers son recueil, ce qui veut dire peu ou prou qu’en cherchant des truffes, on peut tomber sur des pépites.

    De nombreux Britanniques adorent parsemer leurs propos de locutions françaises. Moore commence donc par les perles qu’il a dénichées dans l’espace francophone. Il apprécie visiblement les expressions colorées : glauque, rire jaune, bête noire. Il fait grand cas de froufrou, la plus charmante des onomatopées, qui évoque les « thés dansants » et les « soirées intimes ». Il mentionne aussi horripiler, esprit de l’escalier, enfant terrible et enfin le célèbre métro-boulot-dodo qui rend si bien les contraintes du quotidien. Il aurait pu ajouter une trouvaille venue d’Afrique : ambiancer, qui va plus loin que « mettre de l’animation » en lui conférant une touche de joie de vivre.

    Pour l’allemand, on trouve sans surprise Schadenfreude (le fait de se réjouir du malheur des autres). Je me permets de lui préférer Vorfreude quand je me réjouis d’un événement à venir.

    Dans les pages consacrées au néerlandais, j’ai appris le mot krentenkakker. Comment ne l’ai-je jamais entendu en Flandre, où l’on moque facilement la radinerie des voisins du nord ? Il désigne un grigou, un fesse-mathieu, et par conséquent la tendance à vouloir vivre à l’économie. L’image, scatologique, signifie littéralement un personnage qui expulse des raisins de Corinthe.

    Saluons l’âme russe pour avoir inventé le razliubit, ce sentiment doux-amer de tomber en désamour.

    Rappelons-nous que mañana, en espagnol, va bien au-delà de « demain » : il s’agit d’un concept indéfini se référant au futur.

    Les langues mortes sont aussi de la fête : sub rosa (expression utilisée dans la presse anglaise) respire une certaine confidentialité de bon aloi. En bon français, on donne aujourd’hui une information « en off ». Gourou vient du sanskrit et se réfère au poids, avec une nuance de gravité. Une qualité qui sied à tout guide spirituel, bien éloignée de son acceptation légère d’aujourd’hui.

    Le mot le plus intraduisible au monde, ilunga, nous vient de la République démocratique du Congo, du tchiluba précisément. Ainsi en a jugé un large échantillon de traducteurs. Il s’agit d’une personne qui ferme les yeux sur une première incartade, la tolère une seconde fois, mais se montre intraitable à la troisième.

    Moore signale aussi le bacheque, issu du lingala : ce fixeur sympathique et débrouillard, gentiment escroc, qui se met en quatre pour vous aider.

    De l’algonquin, nous avons hérité de manitou, mais nous l’utilisons à mauvais escient, car il s’agit de la force spirituelle qui agit derrière toute forme de vie.

    J’ai de la tendresse pour le nunchi coréen, ce sixième sens, celui de la compréhension profonde de son interlocuteur. Il nous permet d’évaluer ses sentiments secrets et donc de prévenir toute considération qui pourrait le heurter.

    Terminons sur le mot persan de taarof, ce langage de la courtoisie et de la louange. Il dénote l’hospitalité et la générosité extrêmes. En vertu de ce rituel, si un invité trouve beau un objet dans votre demeure, vous vous empresserez de le lui offrir, et il se devra de vous le refuser tout aussi poliment.

    ► C.J. Moore. In Other Words, A Language Lover’s Guide to the Most Intriguing Words Around the World, Oxford University Press, 2005

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