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    Cinéma: «Djam» session, façon Tony Gatlif

    media A Istanbul, Djam rencontre Avril, 19 ans, qui a quitté la France pour aller aider les réfugiés de manière bénévole. @Princes Production

    En sélection officielle au festival de Cannes 2017, Djam, le dernier film de Tony Gatlif, sort en salle le 9 août en France. Ce conte moderne, tendre et touchant, met en scène deux jeunes femmes que tout oppose et dont les chemins se croisent à Istanbul. Dans ce voyage initiatique au rythme lent, qu’on adopte, leurs pas rapprochent les rives d’une Méditerranée une fois de plus déchirée. Des pas soutenus par le rebétiko, cette musique aussi rebelle que mélancolique, seul remède aux problèmes qui affleurent, du naufrage grec à la crise syrienne. Rencontre avec le réalisateur français, acteur et compositeur, qui signe un film bouleversant.

    La silhouette imposante de Tony Gatlif apparaît dans l’embrasure de la porte. Poignée de main chaleureuse, regard perçant, large sourire. Il est impatient de parler de Djam. Et durebétiko, élément déclencheur et moteur de son nouveau film. « C’est une musique qui parle d’exil », explique-t-il d'emblée. Exils, un précédent film (2005), évoque ses racines en Algérie où il est né d’un père kabyle et d’une mère gitane. L’exil, thème principal de l'ensemble de son œuvre. Au total, une vingtaine de films dans lesquels il fait sienne la Méditerranée, celle de tous les métissages, son espace identitaire où la musique prend tous ses droits, deLatcho Drom(1993) à Gadjo Dilo (1997) ou à Vengo (2000)...

    Une musique des bas-fonds

    « C’est un journaliste turc qui m’a donné envie de découvrir le rebétiko alors que je présentais mon premier film en Turquie, Les Princes » (1983), poursuit le cinéaste. Il rêve alors de mettre en scène l’histoire de cette musique liée à l’exil des Grecs d’Asie mineure, d’Istanbul, d’Izmir et d’ailleurs, chassés de Turquie par Atatürk. Lors de cette crise qui a éclaté en 1923, l’arrivée des réfugiés grecs, à Lesbos notamment, répond au départ des musulmans de l’île, selon l’accord de réciprocité passé entre les deux pays (traité de Lausanne).

    Plus tard, à Athènes, le réalisateur demande aux organisateurs d’un festival où il assiste de l’emmener dans un cabaret de la capitale grecque, L’Eloge des immortels, où on joue du rebétiko. Avant d'être l'emblème du folklore grec, le rebétiko fut une musique des bas-fonds, des fumeries de haschich, méprisée, un temps même interdite par les autorités. « J’y suis retourné plusieurs fois. C’est en plein marché couvert au poisson, raconte Gatlif d’une voix rauque. J’y ai découvert une musique extraordinaire, entre binaire et ternaire, entre Orient et Occident. Les Grecs chantaient tous ensemble, même les clients. »

    Novembre 2015. L’idée du film n’a pas quitté Tony Gatlif. « J’avais commencé à écrire le scénario depuis deux ans, à tisser une histoire autour du rebétiko, quand cette chose horrible s’est passée dans le XIe arrondissement de Paris, juste là où je vis, dans les bars et dans le cabaret où j’allais, le Bataclan ! » L’artiste n’a plus envie de rien. « Le monde était devenu amer. C’était inimaginable de voir des jeunes mourir de cette façon… On n’était pas en guerre ! » Il se remet au travail. Jusqu’au jour où, « regardant les informations, lisant les journaux », il apprend que des milliers de gens partent de Syrie, des pays arabes et d’Afrique pour tenter l’aventure en passant par Lesbos.

    « Un exil terrible. Ils ont fui la guerre, laissé leurs maisons. Et après avoir marché, traversé des dangers, on les rejette ! On remet des frontières dans un pays européen qui n’en avait plus. Des barbelés, des grillages. C’est humiliant, commente Gatlif le gitan. J’étais triste et choqué par ce qu’on était en train de devenir tous. » Il adapte son scénario. Et tourne dans la foulée l’histoire de Djam, une jeune femme généreuse et imprévisible qui chante et fait la danse du ventre la nuit dans les cabarets. Elle a fait le voyage de Lesbos à Istanbul, envoyée par son oncle Kakourgos pour faire fabriquer sur le même moule, qui pèse lourd dans son sac à dos, une bielle du moteur de son vieux bateau [son gagne-pain] en rade au port de Mytilène. C’est là que Djam rencontre Avril, 19 ans, qui a quitté la France pour aller aider les réfugiés de manière bénévole. « Elle vient "de la banlieue". Son mec l’a plantée à Istanbul et lui a piqué tout son fric », résume Djam qui la prend sous son aile.

    « Un piège à la croisée de toutes les routes »

    Les jeunes filles sont magnifiques, d’une fraîcheur totale. L’une, en apparence assurée, qui sait mener sa barque, et l’autre perdue dans une quête qu’elle ne s’explique pas. Elles traversent ce contexte hasardeux sans que cela soit central dans leurs histoires croisées mais cependant, elles en sont imprégnées. C’est leur vie, leur avenir qui se joue sous leurs yeux. Et sous les nôtres. C’est ce qui les constitue. « Elles auraient pu être à La Bonne bière ou au Bataclan, lance Gatlif, l’œil assombri. Elles sont heureuses de vivre, heureuses d’être libres, d’être belles et en bonne santé, heureuses de faire la route. Leur vie est positive. »

    L’histoire se déroule dans un triangle qui va de Mytilène (port de Lesbos) à Istanbul, jusqu’à cette route que les filles empruntent, passant par Edirne et Kavala, le village du grand père de Djam. Puis retour par mer à Lesbos. Un film en forme de boucle, mais au cœur de quoi ? « C’est un piège à la croisée de toutes les routes, celles de Syrie, d’Afrique, de toute la Méditerranée. De Turquie, ces gens ne peuvent aller que vers un pays libre comme la Grèce. Dans cette boucle, l’homme est devenu un animal qu’il faut rattraper. Il va d’un endroit à un autre. Il fuit. Et tombe dans le piège de cette route ou de cette mer. On ne peut pas les renvoyer dans un pays en guerre. On les garde dans des camps. Heureusement, pas avec des fils de fer barbelés, mais avec des grillages, des maisons en carton ou en toile blanche. »

    Ces réfugiés, on ne les voit pas dans le film. On les devine en bordure de route, hors champ. Jusqu’à ce qu’Avril découvre à Kavala une synthèse de ce qu’elle n’avait pas pu voir à l’étape d’avant. Décharge. Cimetière : des monceaux de gilets de sauvetage et de barcasses turques échouées. « Les bateaux des passeurs, se souvient Tony Gatlif. Il en arrivait des centaines et des centaines chaque jour. C’était un cauchemar. L’homme était devenu une marchandise. Sa peau ne valait même pas le prix d’un gilet. C’est ce que je voulais montrer, sans trop reconstituer. La reconstitution, dans un moment pareil, c’est vulgaire. On ne joue pas avec cette émotion. »

    La Grèce aussi, c’est un drame

    Alors tout est dit en filigrane, par petites touches. Djam, par exemple, qui chante du matin au soir. En quête d’un passé, elle tourne aussi autour de son histoire qui passe aussi par « la banlieue » (de Paris) où sa mère, fuyant la Grèce des Colonels, a vécu des jours sombres avant de rencontrer l’oncle Kakourgos… Outre le rebétiko, il y a cela dans son imaginaire. Et son avenir incertain : c’est une des pièces maîtresses du film. On lit dans ses attitudes, dès les premiers plans, son angoisse de voir la Grèce s’effondrer. Il y a aussi le personnage du jeune homme, croisé sur la route, qui creuse une tombe dans laquelle il se couche, et son père qui s’avère plus malade que lui. La Grèce, c’est un drame.

    « Je ne voulais pas trop appuyer sur le côté larmoyant. Ce n’est pas mon genre de cinéma, reprend le scénariste. Quand je tournais, les Grecs, et bien sûr Daphné Patakia (Djam), me parlaient de l’histoire de leurs familles. Ils me disaient combien c’était important de garder la tête haute dans des moments aussi terribles : perdre sa maison, sa terre, son port. C’est ça, le film. Il répète que l’important, c’est d’être ensemble, que c’est tout ce qui nous reste. Etre ensemble non pas pour se retourner en masse contre un chef, mais pour parler, raconter. Quand on fait un film, une musique, on attend que les gens viennent le voir ou l’écouter. »

    Djam affiche une certaine liberté, un brin provocatrice.« C’est la femme que je voulais montrer. Elle n’est pas agressive mais libre. Elle a du répondant. Elle ne se laisse pas faire. Elle n’est pas du tout farouche. Absolument pas victime. C’est la jeunesse d’aujourd’hui, et qui n’est pas bête. Elle est capable de se révolter face aux huissiers. » Elle porte en elle une révolte. Elle a honte notamment d’apprendre que son grand-père a collaboré avec les Colonels.

    « Parce que sa mère a vécu des choses dures, mais elle n’est pas violente. Elle dit : "Il faut pisser sur les tombes de ceux qui interdisent la musique et la liberté". Mais elle est incapable de donner une gifle ou d’insulter quelqu’un. D’ailleurs, l’actrice n’avait aucune violence lors du tournage. Je lui disais : "Fais comme dans un western ou un polar. Fonce ! Ils vont prendre la maison de ton oncle. Lâche-toi, vas-y !" Elle ne pouvait pas. Et je me disais : "Enfin, voilà quelqu’un de normal" ».

    Message du film : « Etre ensemble autour de la musique ». La musique qui sort gagnante. L’espace d’une projection, on oublie le matériel, les ennuis terrestres… Elle nous emmène au ciel, dans le bateau réparé qui reprend la mer. « La musique et le cinéma, corrige Tony Gatlif. C’est ce qui rassemble aujourd’hui. Et les deux choses que j’aime énormément. Il n’y a pas de meilleur avocat que ces deux Arts. »

    Djam, de Tony Gatlif, en salle le 9 août en France. Avec Daphné Patakia, Maryne Cayon et Simon Abkarian. Princes Production, 2017 (1h37). Distribution : Les Films du Losange.

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