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    L’aventure russe du Frère Bertrand, moine et éditeur

    media Frère Bertrand Jeuffrain, prieur du monastère Notre-Dame de la Sainte-Espérance, moine-éditeur passionné de la Russie et traducteur de « Mot à mot » de Liliana Lounguine. Anya Stroganova / RFI

    Dans un petit monastère rural de l’Aube, quatre moines bénédictins se sont lancés dans une aventure éditoriale. Parmi les premiers livres publiés par cette maison d’édition, les Quatre Vivants, figure un best-seller russe : Mot à mot de Liliana Lounguine, à la fois récit d’une vie, celle d’une célèbre traductrice soviétique, et tableau d’un pays, l’URSS du XXe siècle. Rencontre avec Frère Bertrand Jeuffrain, prieur du monastère Notre-Dame de la Sainte-Espérance, moine-éditeur passionné de la Russie et traducteur de Mot à mot.

    Quand Frère Bertrand Jeuffrain est venu pour la première fois en Russie, c'était en 1985, à l'aube de la pérestroïka. Il a pris le train à Paris un après-midi d’août. Le voyage l’inquiétait un peu : le jeune moine catholique de 29 ans s’apprêtait à passer derrière le rideau de fer. Il allait à Moscou rendre visite à une cousine en poste à l’ambassade de France et se reposer un peu.

    Passer la frontière soviétique

    Il se souvient de son réveil à Berlin, après une nuit de train, et des chiens qui descendaient sous les wagons pour vérifier que personne ne s’y cachait ; du passage lent entre Berlin-Ouest et Berlin-Est avec « ces immeubles aux fenêtres cassées et les policiers le long de la voie ». En Pologne, à travers la campagne, les silhouettes des chevaux se dessinaient dans les champs moissonnés. Passé la frontière soviétique, à Brest-Litovsk, tout changeait de nouveau. Dans l’espace nocturne, il apercevait de grands portraits de Lénine, d’Engels et de Marx. Le train était entouré de soldats. Il était enfin entré dans un autre monde.

    Pourtant, arrivé à Moscou, Frère Bertrand s'est tout de suite senti « chez lui ». Il n'avait jamais appris le russe auparavant et son voyage n'avait rien d’un pèlerinage religieux, mais tout lui semblait « autre et en même temps familier ». «Les barres grises, la foule grise, les grandes avenues vides : ce monde était un peu étrange, mais il y avait en même temps une chaleur, une ouverture, une soif de rencontrer l’autre ». Ce premier séjour à Moscou allait changer sa vie.

    Liliana Lounguine, une traductrice littéraire célèbre

    Une entrée dans un autre monde, ce voyage en train le fut aussi pour Liliana Lounguine, 51 ans plus tôt. En mai 1934, cette adolescente juive russe, née à Smolensk et élevée en Occident, prenait le même train de Paris à Moscou avec sa mère. À la gare de Negoreloe, où se situait alors la frontière soviétique, Liliana a vu des gens malades, affaiblis, mourant littéralement de faim. Elle était horrifiée et suppliait sa mère de repartir à Paris. Mais pour cette jeune fille de 14 ans, il n’y avait pas de retour possible.

    En URSS, Liliana Lounguine allait devenir une traductrice littéraire célèbre, adaptant les œuvres d’auteurs scandinaves tels que Knut Hamsun, Henrik Ibsen et surtout Astrid Lindgren, mais aussi celles de Boris Vian, Colette ou Heinrich Böll. Elle allait aussi traverser le XXe siècle soviétique : dramatique, douloureux et ambigu. Ses amis de jeunesse anéantis par les camps staliniens ou emportés par la guerre, la lutte contre le cosmopolitisme et le dégel sous Khrouchtchev, la dissidence sous Brejnev et les soirées chaleureuses dans les petites cuisines moscovites…

    Cette vie mouvementée, à la fois pleine d’humanisme, de rencontres passionnantes et d’amitiés fusionnelles, Liliana la raconte juste avant de décéder en 1998 à un réalisateur russe, Oleg Dorman. Il en fait un film, puis un livre, Mot à mot, qui devient un best-seller en Russie.

    « Mot à mot »

    Détail de la couverture de « Mot à mot. Une vie dans le siècle soviétique », de Liliana Lounguine, traduit du russe par Bertrand Jeuffrain. Éditions des Quatre Vivants

    C’est ce livre de Liliana Lounguine que Frère Bertrand choisit de traduire en français quand, avec trois autres frères du petit monastère Notre-Dame de la Sainte-Espérance, à Mesnil-Saint-Loup dans l’Aube, ils ont l’idée de créer une maison d’édition. « J’ai trouvé que ce livre avait quelque chose à dire à l’Occident et qu’il fallait absolument le transmettre », dit-il.

    Après ce premier voyage à Moscou en 1985, le jeune moine s’est mis à apprendre le russe. Tout seul, avec des livres et des cassettes dans sa cellule. Depuis, il est retourné en Russie plus d’une vingtaine de fois et parle aujourd’hui couramment le russe.

    Né à Paris, en 1956, dans une famille catholique pratiquante, deuxième d’une fratrie de quatre, Frère Bertrand décide qu’il sera moine à l’âge de cinq ans. Jeune, il se passionne pour la littérature et lit Proust, Tolstoï, Dostoïevski ou encore Zola : « j’aime les auteurs prolifiques, ceux qui nous font entrer dans un monde d’où l’on ne sort pas ».

    Après une année de classe préparatoire littéraire dans un grand lycée parisien, il réalise son vœu d’enfance. À 18 ans, il entre dans un monastère. Il fait son année de noviciat à l’abbaye du Bec-Hellouin en Normandie, puis son service militaire à côté de Paris et en 1977 il entre au monastère de Mesnil-Saint-Loup dont il est actuellement le prieur.

    Les rencontres avec des dissidents soviétiques

    Liliana Lounguine était de ceux que Frère Bertrand aurait pu rencontrer lors de son premier séjour à Moscou. Sa cousine lui a présenté des intellectuels russes de l’époque, l’a emmené voir des artistes-peintres et des musiciens : il y a même assisté à un concert d’un groupe de rock underground.

    Mais ce sont surtout les rencontres avec des dissidents soviétiques, dont beaucoup étaient chrétiens, qui l’ont marqué. « Lorsque je suis arrivé en Russie, j’ai été frappé par les personnes que j’ai rencontrées, notamment chrétiennes, qui ne pouvaient pas exprimer leur foi. Elles étaient obligées de pratiquer leur religion de façon extrêmement discrète. L’essentiel était invisible », se souvient-il. « Je me suis dit qu’au fond, le monde est comme un iceberg. On n’en voit que la partie émergée, mais les neuf dixièmes sont cachés. Et ce sont ces neuf dixièmes qui sont le plus important ».

    Il a d’abord lu le livre de Liliana Lounguine, puis a vu le film. « J’avais l’impression que quelqu’un venait me transmettre sa sagesse de vie. Pour elle, ce qui peut nous apparaître comme un grand malheur se tourne souvent en bien, c’est pourquoi il faut toujours espérer dans la vie. Cette femme a connu de grands malheurs, mais jamais elle n’a désespéré », s’émerveille-t-il encore. Peu importe que Lounguine ait été une juive agnostique durant sa vie, et qu’elle ne parle presque jamais de religion dans ses mémoires. « Pour moi, elle est bien plus croyante que bien des chrétiens », dit Frère Bertrand.

    « Je me suis confié à Liliana »

    « Liliana c’est d’abord une voix, ajoute le moine-éditeur. C’est la voix d’une personne qui est venue s’asseoir à côté de vous et qui vous explique la vie. Il faut se laisser porter par ce rythme, le suivre. J’étais très intimidé parce que c’est une grande traductrice… mais je me suis confié à elle. » Pour lui, ce fut une première expérience en tant que traducteur. Le moine a travaillé sur le livre pendant deux ans, toujours très tôt le matin, avant le premier office de 5h30.

    Au sein de la maison d’édition les Quatre Vivants, il gère aussi la mise en page. Тrois autres moines, Frère Bernard, Frère Guillaume et Frère Étienne ont chacun leurs compétences et responsabilités. Le frère Guillaume est correcteur et s’occupe du secrétariat des éditions. Le frère Bernard est un spécialiste de latin, traducteur de l’italien qui travaille sur les livres de l’histoire monastique. Le frère Bernard est latiniste, il traduit l’italien et travaille sur les livres d’histoire monastique. Le frère Étienne est chargé de la comptabilité. « Nous sommes chacun passionnés par cette aventure et nous ne pourrions pas la poursuivre les uns sans les autres », souligne Frère Bertrand.

    Frère Bertrand Jeuffrain lisant « Mot à mot » de Liliana Lounguine. Anya Stroganova / RFI

    « Nos éditions sont un carrefour »

    Souriant, vif, accueillant, avec ses lunettes rondes et son habit monastique blanc, il tient à préciser que le nom de leur maison d’édition n’a pas seulement une résonnance religieuse. « Nous ne voulions pas nous appeler Traditions monastiques, ou Renaissance de la foi, insiste-t-il. « Bien sûr, pour un chrétien, Les Quatre Vivants évoque les quatre évangélistes. Mais en réalité cela vient de plus loin : ce sont des figures de sens aussi bien dans le Proche-Orient antique que dans le judaïsme, le christianisme et peut-être les gnoses contemporaines : ce sont des figures de l’universalité. Nos éditions se veulent un carrefour », explique Frère Bertrand après nous avoir fait visiter la bibliothèque monastique, riche de ses 60 000 livres, dont plus de 6 000 œuvres sur la Russie, en français et en russe. Et d’ajouter : « notre but est de transmettre ce que nous avons reçu. C’est une aventure merveilleuse. On ne se demande pas qui est chrétien et qui ne l’est pas, mais plutôt qui nous enrichit ».

    Le deuxième livre publié par les moines des Quatre Vivants est un roman albanais de Bashkim Shehu : Le Jeu, la chute du ciel. Il relate « l’expérience du fils d’un stalinien convaincu qui a subi les camps après la mort de son père, et a vécu l’exil ».

    Et les moines de Mesnil-Saint-Loup préparent actuellement deux autres titres : un livre sur Sainte Françoise Romaine ainsi qu’un ouvrage illustré sur les tourelles des maisons de Troyes.

    « Le danger c’est de retrouver des héros à tout prix »

    Frère Bertrand préfère « ne pas juger » la situation actuelle en Russie, mais « comprend qu’un peuple peut être mû par des sentiments d’humiliation qui sont dangereux. » « On a tellement dit aux Soviétiques qu’ils étaient la deuxième puissance mondiale, qu’ils allaient bientôt doubler les États-Unis, et puis, tout d’un coup, ils se retrouvent la puissance pauvre, en haillons, avec de grands intellectuels et de grands savants, mais une économie effondrée. Le danger c’est de retrouver des héros à tout prix. Et de justifier l’injustifiable. »

    Aujourd’hui, pour continuer le travail d’éditeur et maintenir à flot « la petite barque » des Quatre Vivants, Frère Bertrand aimerait « trouver tous ces récits d’espérance d’où qu’ils viennent » : « J’aime beaucoup cette phrase que m’a dit un ami russe : ‘n’oublie pas que la marche est un déséquilibre contrôlé’. Il faut être déséquilibré pour avancer. Et Liliana en témoigne aussi dans son livre. »

    « Mot à mot. Une vie dans le siècle soviétique », de Liliana Lounguine, traduit du russe par Bertrand Jeuffrain, Éditions des Quatre Vivants, 400 p., 24 €.

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