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    [Les langues oubliées du Nobel] L’heure de la Corée: Ko Un

    media L'écrivain coréen Ko Un. marius zkubik/wikimedia.org

    Décerner le Nobel en 2017 à un homme de lettres coréen, voilà un geste qui ne devrait pas déplaire au jury suédois. A l’heure des dangereuses rodomontades de Pyongyang, Séoul célèbre tout juste trente ans de démocratie. Ce lent cheminement d’un pays occupé pendant trente-cinq ans par le Japon, subissant par la suite une longue dictature militaire, est illustré par une littérature de premier plan.

    Invitée d’honneur au Salon du livre de Paris 2016, la Corée du Sud a su mettre en valeur toute la palette de ses talents : force de sa poésie, explosion du manhwa (manga coréen), variété des thèmes abordés par ses romanciers, et même contes libertins.

    Deux auteurs réunissent tous les critères pour décrocher le prix Nobel. Il s’agit du poète Ko Un et du romancier Hwang Sok-yong. L’un et l’autre ont connu la prison, puis la reconnaissance internationale.

    La vie de Ko Un est une épopée. Au cours de la guerre civile, le jeune homme, né en 1933, doit porter sur son dos les cadavres de personnes exécutées. Suite à ce traumatisme, il fait une première tentative de suicide. Il choisit alors la voie bouddhique et part comme moine mendiant sur les routes, cherchant à décrire le vide. Il devient même supérieur d’un monastère, mais trouve son état religieux incompatible avec sa poésie et tente une deuxième fois de se suicider. Il s’adonne à la boisson, couche son désespoir sur papier, essaie une troisième fois de mettre fin à ses jours. A l’issue d’un long coma, il trouve dans la lutte contre la dictature une raison de vivre. Vice-président de l’association coréenne des droits de l’homme, il est arrêté à plusieurs reprises, torturé en 1979 et condamné à la prison à vie.

    Amnistié, il se marie et commence à voyager dans le monde. Il endosse le rôle de pèlerin de la langue coréenne. C’est en 1996 à Rotterdam, lors du festival Poetry International, que j’ai rencontré pour la première fois cet homme à l’œil malicieux, souriant, voire primesautier. Comme il ne parle pas anglais, il passe donc par le truchement de son épouse pour se faire comprendre. En Afrique du Sud, j’ai pu constater qu’il aimait aussi la danse, le rire, les accolades.

    En 1997, avec l’appui d’une télévision, il a passé quarante jours dans l’Himalaya. Il manque de perdre la vie dans « cette expérience bien amère qui s’accordait de belle manière à ma folie ». Il observe les grues qui maigrissent avant d’entamer leur migration vers l’Inde en volant par-dessus la « Demeure des Neiges ». « Aucun oiseau ne s’envole au hasard », écrit-il. « Bien qu’il vole dans le ciel où rien ne pourrait accrocher ses ailes, il existe sans conteste une route que suit l’oiseau dans le ciel infini. »

    De cette pénible traversée, il a tiré des poèmes paisibles.

    Le lac Manasarovar

    Ce lac existe

    En tant que mère de dix mille rivières

    A la saison des pluies

    Trois cents cygnes splendides y descendent ensemble

    C’est sûrement parce qu’il est la mère de dix mille rivières

    On voit de loin

    Le mâle Suméru

    Plein de pensées langoureuses

    Le lac accueille toujours les reflets nouveaux des pics enneigés

    Plus récemment, il a approfondi sa recherche du vide.

    Sans titre 193

    Ceci est mon credo

    Je crois à la rosée du matin

    Je crois à la pluie à venir

    Je crois au vent

    Je crois à l’odeur d’excréments

    Apportée par le vent

    Je crois aux nuits des voyous

    Ce n’est pas à la vérité que je crois

    Mais au fait que la vérité change

    Désormais avec mon scepticisme qui est la perfection de l’univers

    Je crois qu’il n’y a plus rien à croire

    Ma foi est à nouveau quelque chose*

    L’œuvre foisonnante de Ko Un comprend aussi des romans (sur l’initiation d’un jeune garçon à la méditation sous la conduite de plusieurs maîtres successifs) ainsi que des textes autobiographiques. Ce point permettrait de rejeter l’objection qui veut qu’un poète ne saurait succéder à un poète au palmarès. On peut jouer sur les mots, en soulignant que Bob Dylan, lauréat 2016, est avant tout un auteur-compositeur.

    Au demeurant, le cas est survenu par le passé : la poétesse polonaise Wislawa Szymborska a pris la suite en 1996 du sémillant Seamus Heaney. Plus en arrière, en 1980, un autre Polonais, Czeslaw Milosz, avait emboîté le pas du poète grec Elytis.

    Depuis une dizaine d’années, Ko Un figure, dit-on, dans la liste des nobélisables.

    * Traductions de No Mi-sug et Alain Génetiot, Poèmes de l’Himalaya, Decrescenzo éditeurs, 2015 et La traductière n°35, 2017.

    Note. L’œuvre de Hwang Sok-yong sera abordée la semaine prochaine.

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